CHAPITRE X
Les possessions de M. Wharton s'étendaient à quelque distance de chaque côté de la maison, et la plupart des terres étalent en friche. Quelques cabanes étaient éparses sur différents points de ses domaines, mais elles étaient en ruines et inhabitées; le voisinage des armées belligérantes avait fait cesser presque complètement les travaux de l'agriculture; il était inutile que le laboureur s'employât à remplir des greniers que pouvaient vider les premiers fourrageurs anglais ou américains; on ne touchait au sol que par nécessité absolue. Les paysans qui étaient assez près de l'une des armées pour être à l'abri de l'invasion des troupes légères de l'autre, trouvaient seuls dans cette position une source de richesse. M. Wharton, qui pouvait se passer des produits de ses domaines, avait imité la conduite prudente de la plupart de ses compatriotes : il se bornait à récolter ce qui était nécessaire à sa consommation journalière, ou ce qu'on pouvait aisément dérober à l'avidité des maraudeurs. Eu ronséquonce, le terrain sur lequel avait eu lieu le combat n'avait qu'un seul bâtiment inhabité, outre relui qui appartenait au ]H're d'ilarvey birch.
l'eudint celte journée féconde en iuciilents, Calherinc Ilaynes avait
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eu soin d'observer la plus stricte neutralité; ses amis avaient embrassé la cause de l'indépendance, mais elle n'avait pas voulu se prononcer avant de connaître les opinions politiques du colporteur. 11 y avait dans la conduite de cet bomme tant d'incertitude, qu'elle avait jusqu'alors inutilement cbercbé à le deviner; il ne sortait guère que la nuit; le soleil coucbant le voyait à une extrémité du comté, et l'aurore le retrouvait à l'autre bout; sa pacotille ne le quittait jamais, et ceux qui l'étudiaient de près supposaient que son unique but était d'amasser de l'or. Il était quelquefois absent pendant des mois entiers; les troupes royales, qui occupaient les hauteurs de Harlaem, le laissaient passer sans faire attention à lui. Il se rapprochait non moins fréquemment des lignes américaines, mais avec plus de circonspection. Plusieurs sentinelles, placées dans les gorges des montagnes, avaient parlé d'une étrange figure qu'elles avaient vue se glisser auprès d'elles au milieu des brouillards du soir; ces récits parvinrent aux oreilles des officiers, et, comme nous l'avons raconté, le colporteur tomba deux fois entre les mains des Américains. La première fois il se sauva presque immédiatement après son arrestation; la seconde il fut condamné à mort, mais le jour du supplice on trouva la cage ouverte et l'oiseau envolé. Cette évasion était d'autant plus extraordinaire, qu'il était gardé par un officier favori de Washington et par des sentinelles qui veillaient habituellement à la sûreté du général en chef. On ne pouvait les accuser de connivence avec le condamné , et les soldats étonnés firent courir le bruit que le colporteur avait fait un pacte avec le diable. Catherine repoussa cette idée avec indignation, ensuite elle eut un moment la pensée qu'Harvey était à la solde de Washington ; mais elle réfléchit que les Américains ne pouvaient payer qu'en papier et en promesses. Lorsque l'alliance avec la France eut rendu l'argent abondant dans le pays, Catherine examina plusieurs fois la bourse de peau de daim sans y trouver une seule image de Louis mêlée au type bien connu de Georges III. Il paraissait démontré qu'Harvey était stipendié par l'Angleterre.
La maison de Birch avait été souvent surveillée par les Américains, mais l'espion était averti mystérieusement de leiîrs projets et parvenait toujours à les déjouer. Pendant tout un été , un fort détachement de l'armée, campé auxQuatre-Coins, reçut de Washington lui-même l'ordre de ne pas perdre un seul instant de vue la demeure d'Harvey Birch. Cette recommandation fut suivie à la lettre, mais le colporteur ne parut pas; le détachement se retira , et le soir même Birch rentra dans sa maison. Les soupçons dont il était l'objet avaient rejailli sur son père, mais le vieillard ne donna aucune prise à la persécution, et comme ses biens ne valaient pas la peine d'être confisqués, il ne fut pas longtemps inquiété par ceux qui faisaient métier de patriotisme ; d'ailleurs l'âge et les chagrins allaient lui épargner de nouvelles tracasseries : la lampe de sa vie avait épuisé toute son huile.
La dernière séparation du père et du fils avait été pénible, mais ils s'y étaient soumis pour obéir à ce qu'ils regardaient comme un devoir. Le vieillard, qui sentait sa fin prochaine, avait caché son état à tous ses voisins; il ne croyait pas avoir besoin de recourir à des étrangers, puisqu'il comptait sur la présence de son fils pour adoucir ses derniers moments. Les émotions de la journée, la crainte toujours croissante qu'Harvey n'arrivât trop tard, hâtèrent le terme fatal, qu'il aurait désiré reculer encore de quelques jours. Vers le soir, la maladie empira tellement, que Catherine éperdue envoya aux Sauterelles un jeune gars qui s'était réfugié chez Birch pendant le combat. Elle réclamait un compagnon pour l'assister dans son isolement. On ne pouvait disposer que de César, qui fut expédié immédiatement, chargé de comestibles et de cordiaus par l'excellente miss Peyton. Le mourant n'avait plus besoin de remèdes, et semblait n'avoir plus qu'une pensée, celle de revoir son enfant.
Le père avait entendu le tumulte causé par la poursuite d'Harvey, mais sans en deviner la cause; et comme le noir et Catherine connaissaient l'escuision du détachement, ils attribuèrent le bruit a son retour. Quand les dragons défilèrent lentement devant la chaumière, le noir eut soin de réprimer la curiosité de la ménagère et d'en prévenir les dangereux accès.
Le vieillard avait fermé les yeux, et ceux qui le veillaient le croyaient endormi.
La maison contenait deux grandes chambres et deux petites; la première servait de cuisine et de salle de réception , la seconde était occupée par le père et Birch, la troisième était le sanctuaire de la pudique vestale, et la quatrième le garde-manger. Une énorme cheminée de pierre, qui s'élevait au centre, formait la cloison des deux grandes chambres; les foyers de chique pièce se correspondaient et avaient les mêmes dimensions. Une flamme brillante étincelait dans la cuisine, et César était assis auprès de Catherine, entre les énormes montants qui soutenaient le manteau; l'Africain était occupé à communiquer sa prudence à la femme de charge, et dissertait sur les inconvénients qu'offrait une vaine curiosité.
— 11 ne faut jamais tenter Satan, disait César en roulant des yeux dont le blanc rayonnait à la clarté du feu; j'ai manqué perdre une oreille pour avoir porté un petit bout de lettre; la curiosité est un grand vice; et s'il n'y avait jamais eu d'homme assez curieux pour voir l'Afrique, on ne trouverait pas de gens de notre couleur hors de notre pays. Mais je voudrais bien qu'Harvey fût de retour.
— Il manque à tous ses devoirs en-s'absentant dans de pareilles circonstances, dit Catherine d'un ton imposant; si son père avait envie de faire son testament, à qui pourrait-il le dicter?
— Il l'a peut être déjà écrit.
— Ce ne serait pas étonnant, répondit la femme de ménage, car il lit tous les jours la Bible.
— En ce cas, il lit un excellent livre, dit le noir d'un ton solennel.
— Vous avez raison, César, la Bible est le meilleur des livres, mais quand on le lit aussi souvent que le père d'Harvey on doit avoir pour cela des motifs particuliers.
Elle se leva , se glissa doucement dans la chambre du malade , et prit dans une commode une grosse Bible couverte d'une reliure massive, à fermoirs de cuivre. César ouvrit le volume avec empressement, et ils se mirent à en examiner les pages. Catherine était loin d'être forte sur la lecture, et César y était complètement étranger. Pendant quelque temps la femme de ménage travailla à épeler le mot Saint Matthieu, et elle n'eut pas plutôt réussi , qu'elle le montra avec complaisance à César attentif.
— C'est très-bien , dit le noir ; voyons maintenant le livre du commencement jusqu'à la fin.
Il éleva une longue et mince chandelle de suif jaune, de manière à jeter une faible clarté sur le volume, et regarda par-dessus l'épaule de Catherine, qui se mit i tourner les feuillets les uns après les autres avec la plus giande attention ; elle arriva enfin à une page dont les marges étaient couvertes d'écriture.
— Voici, dit elle toute tremblante d'anxiété; je suis sûre que c'est là son testament : je donnerais le monde entier pour savoir à qui il a laissé ses grosses boucles d'argent.
— Vous n'avez qu'à lire, dit laconiquement César.
— El la commode de noyer! Harvey ne peut avoir besoin d'un aussi beau meuble tint qu'il sera garçon.
— Pourquoi, dit César, en aurait-il moins besoin que son père ?
— Et les six cuillères d'argent ! Harvey ne se sert jamais que de Cl uverts de fer.
— L'écriture vous l'apprendra sans doute, répliqua le noir en désignant la page avec l'un de ses doigts crochus.
Obéissant au conseil du nègre , et poussée par la curiosité , Catherine essaya de lire. Désirant arriver plus vite au passage qui l'intéressait personnellement, elle commença vers le milieu avec une hésitation qui ne faisait pas grand honneur à sa science; elle déchiffra ces mots :
« Chester Birch, né le premier septembre mil sept cent cinquantecinq. >>
— Que lui donne-t-il ? demanda le nègre.
« Abigaïl Birch, née le douze juillet mil sept cent cinquante-sept. »
— C'est celle-là qui aura les cuillères d'argent? dit le noir.
» Premier juin mil sept cent soixante, en ce terrible jour, le jugement d'un Dieu offensé s'est appesanti sur ma maison, u
La femme de ménage ferma instinctivement le volume, et César tressaillit en entendant un profond gémissement partir de la chambre voisine. ]\i l'uu ni l'autre n'avait assez de résolution pour aller s'assurer de l'état du moribond; mais sa respiration entrecoupée était la même qu'auparavant. Néanmoins Catherine n'osa pas rouvrir la Bible; elle en rattacha les fermoirs, et la déposa en silence sur la table. César jeta un coup d'oeil timide autour de la chambre en disant :
— Je croyais que son heure était venue.
— Non , dit Catherine d'un ton solennel, il vivra jusqu'à ce que la marée descende ou que le premier chant du coq annonce le matin.
— Pauvre homme ! dit le noir en se pelotonnant dans le coin de la cheminée; j'espère que son repos ne sera plus troublé après sa mort.
— Peut-être, dit Catherine; on prétend que ceux dont la vie a été agitée ne se reposent point dans le tombeau.
— Jean Birch est un très-honnête homme; tout le monde ne peut avoir les vertus d'un ministre, car, si cela était, à quoi serviraient les prêtres ?
— Ah, César! il n'y a de braves gens que ceux qui font le bien. Pourriez-vous me dire pourquoi on cacherait de l'argent honnêtement gagné dans les entrailles de la terre ?
— C'est sans doute pour eirpêcher les écorcheurs de le trouver.
— Il a sans doute d'autres raisons que vous ne comprenez pas , dit Catherine ; et elle dérangea sa chaise de manière à se placer immédiatement au-dessus de la pierre qui cachait le secret trésor du colporteur. Incapable de s'empêcher de parler d'un fait qu'elle n'avait pourtant pas envie de révéler, elle murmura : Un rude extérieur cache souvent un intérieur agréable.
César essaya de deviner le mot de cette énigme, et regarda de tous côtés autour de lui. Tout à coup ses yeux devinrent fixes et ses dents claquèrent de frayeur; le changement de sa physionomie fut remarqué par Catherine, qui en se retournant aperçut le colporteur en personne debout à la porte de la chambre.
— Vit-il encore ? demanda Birch, qui semblait craindre de recevoir une réponse.
— Sans doute, répondit Catherine en se levant précipitamment et lui offrant une chaise; il vivra jusqu'au jour ou jusqu'à la m'.rée basse.
Harvey se poatenta de savoir que son père vivait encore, et il se
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glissa (loiicenicnt auprès de lui. J>cs liens qui les unissaient n'étaient pas d'une espèce ordinaire; ils étaient tout l'un pour l'autre en ce moment. Si Catherine avait poursuivi sa lecture , elle aurait vu le triste récit de leurs malheurs : fortune et famille , ils avaient perdu tout à la fois, et depuis ce moment la persécution et la détresse s'étaient attachés à leurs pas errants.
llarvey s'approcha du chevet, se pencha en avant et murmura d'une voix élouH'ée :
— Mon père, me reconnaissez-vous ?
Le vieilhird ouvrit lentement les yeux , et sur ses traits pâles glissa un sourire de satisfaction qui en se dissipant laissa l'empreinte de la mort plus terrible encore par le contraste. Le colporteur versa sur les lèvres desséchées du malade une potion qu'il avait apportée. Pendant quelques minutes le vieux Birch parut renaître, et il se mit à parler lentement, avec eCTort. La curiosité rendait Catherine silencieuse, la terreur produisait le même effet sur César, et Harvey respirait à peine en écoutant les dernières manifestations d'une âme qui allait s'envoler.
— Mon fils, dit le père d'une voix caverneuse. Dieu est aussi miséricordieux qu'il est juste; la coupe du salut, que j'ai écartée de mes lèvres dans ni.> jeunesse, il la présente à mes vieux jours; il a châtié pour purifier, et je vais rejoindre la famille que j'ai perdue. Bientôt, mon fils, vous serez seul; je vous connais assez pour prévoir que vous ne tiendrez plus à la vie : le roseau brisé ne se relèvera jamais. Vous avez en vous, Harvey, de quoi vous guider dans la bonne voie : continuez comme vous avez commencé, ne négligez j.imais vos devoirs...
Un bruit qui se fit entendre dans la chambre voisine interrompit le moribond. Le colporteur s'élança pour en connaître la cause, et aperçut un homme dont il devina au premier coup d'oeil les sinistres intentions. L'étranger était tncore jeune, mais ses traits dénotaient un esprit depuis longtemps bouleversé par les mauvaises passions; ses vêtements, de l'étoile la plus grossière et tout déguenillés, annonçaient une pauvreté qui avait quelque chose de factice ; ses cheveux avaient blanchi prématurément, ses yeux enfoncés et hagards évitaieut le regard franc de l'innocence ; il y avait dans ses manières une inquiétude qui prouvait l'agitation de son âme, dont le trouble invincible était en même temps funeste aux autres et à charge à lui-même : c'était le chef bien connu d'une de ces bandes de maraudeurs qui infestaient le comté sous prétexte de patriotisme, et qui commettaient toutes sortes de crimes, depuis le simple vol jusqu'à l'assassinat. Derrière lui se tenaient plusieurs de ses satellites, dont la physionomie n'exprimait que l'indifïérence de l'insensibilité brutaie; ils porlaienl l'équipement ordinaire des soldats d'infanterie et étaient tous armés de fusils et de baïonnettes.
Harvey vit que toute résistance était inutile, et il se soumit tranquillement à leurs ordres. En un clin d'oeil César et lui furent dépouillés de leurs vêlements, et prirent en échange les haillons de deux hommes de la bande ; on plaça chacune des victimes dans un coin de la chambre, et on les coucha en joue en leur enjoignant de répondre fidèlement aux questions qu'on leur adresserait.
— Oii est votre pacotille? demanda-ton d'abord au colporteur.
— Ecoulez-moi , dit Birch d'une voix tremblante, dans la chambre voisine est mon père à l'agonie : laissez-moi retourner auprès de lui , recevoir sa bénédiction, lui fermer les yeux, et tout ce que je possède est à vous.
— Répondez d'abord à mes questions , ou ce mousquet va vous envoyer tenir compagnie au vieux bonhomme.
— Je ne vous dirai rien avant d'avoir vu mon père, répliqua résolument le colporteur.
Son persécuteur leva le bras; il était sur le point d'exécuter sa menace , lorsqu'un de ses compagnons l'arrêta.
— Qu'allez-vous faire? dit-il; vous oubliez qu'il y a une récompense pour celui qui le livrera. Allons, Birch , dites-nous oîi sont vos marchandises, et vous irez trouver votre père.
Birch obéit aussitôt, et l'un des écorcheurs fut envoyé pour chercher le paquet. 111e rapporta bientôt, et le jeta sur le plancher en jurant qu'il était léger comme une plume.
— Fort bien, dit le chef; mais ce qu'il contenait a dû être échangé contre de l'or : donnez-nous votre or, monsieur Birch , nous savons que vous en avez, ce n'est pas vous qu'on paye en papier.
— Vous manquez à votre parole, dit Harvey.
— Donuez-nous votre or, répéta le chef avec fureur; et il approcha sa baïonnette de la poitrine d'ilarvey. La pointe acérée pénétra dans les chairs, et fit ruisseler le sang. Sans se préoccuper de ces légères blessures, llarvey entendant un léger mouvement dans la chambre voisine, s'écria d'un ton suppliant :
— Laissiz moi rejoindre mon pire, et je vous abandonne tout.
— Je vous jure que vous lirez rejoindre, dit le chef des écorcheurs.
— l'renez donc I s'écria Birch en jetant sa bourse, qu'il était parvenu à cacher en changeant de vêtements.
J^c brigand la ramassa avec un rire infernal en disant :
— Celui que vous irez rejoindre, c'est votre père qui est dans les cieui.
— Misérable 1 n'avcz-vous ni sentiments ni probité?
— -A l'entendre, reprit l'écorcheur en riant, on ne croirait pas qu'il a déjà la corde au cou. Il n'est pns nécessaire de vous tourmenter, monsieur Birch : si le vieillard a quelques heures d'ayance sur vous
dans le voyage , vous êtes sîkr de le suivre demain avant midi. Cette cruelle révélation ne produisit aucun elTet sur le colporteur : il recueillait avidement les moindres sons qui partaient de la chambre de son père. Enfin il entendit son propre nom prononcé avec l'accent creux et sépulcral de h mort; Birch ne put se contenir et s'écria :
— Mon père, mon père ! je viens à vous.
Il s'élança malgré les efforts de son gardien ; mais il fut cloué au mur par la baïonnette d'un autre. Heureusement la rapidité de son mouvement lui fit éviter un coup qui eût été infailliblement mortel, et il ne fut retenu que par ses habits.
. — Nous savons que vous glissez entre les doigts, monsieur Birch, dit l'écorcheur, et nous ne voulons pas vous perdre de vue. Votre argent, votre argent !
— Vous l'avez, dit le colporteur en se tordant avec désespoir.
— Oui , nous avons votre bourse ; mais vous en possédez d'autre : le roi Georges paye grassement, et vous lui avez rendu plus d'un bon service. Oii est votre caisse? Si vous ne la livrez, vous ne verrez jamais votre père.
— Enlevez la pierre qui est sous cette femme ! s'écria Birch avec rapidité.
— Il ne sait ce qu'il dit, répliqua Catherine changeant instinctivement de position pour se placer au-dessus d'une autre pierre qui fut immédiatement descellée. Vous voyez bien qu'il n'y a rien, dit la vieille fille : il radote; vous lui avez troublé l'esprit. Un homme de bon sens enfouirait-il son or?
- — Paix , babillarde ! cria Harvey. Levez la pierre du coin , et vous trouverez de quoi vous enrichir en mè ruinant.
— Et alors tout le monde vous tournera le dos , reprit Catherine. Qu'est-ce qu'un colporteur sans marchandises et sans argent?
L'écorcheur, se conformant aux instructions d'ilarvey, eut bien vite déterré une notable quantité de guinées anglaises, qu'il enserra dans un sac malgré les déclarations réitérées de la ménagère, qui affirmait qu'on ne lui avait point payé ses gages, et que dix guinées au moins lui appartenaient de droit.
— 11 y a là de quoi payer la corde pour le pendre, dit l'écorcheur enchanté d'une prise qui dépassait de beaucoup son attente; maintenant marchons !
La bande se disposa à emmener le colporteur pour le livrer aux autorités américaines et toucher la somme promise à quiconque le livrerait; mais il refusa obstinément de marcher. On allait l'enlever de vive force, quand une apparition imprévue glaça les plus intrépides. Le père s'était levé de son lit de mort, attiré par les cris de son fils; il se traînait péniblement ; son corps enveloppé d'un drap comme d'un linceul, ses yeux fixes et hagards lui donnaient l'aspect d'un spectre. Catherine et César eux-mêmes crurent voir un habitant de l'autre monde, et furent les premiers à s'enfuir, suivis de la bande en désordre.
L'émotion qui avait ranimé le malade se dissipa bientôt; le colporteur le reçut dans ses bras et le porta dans son lit. La réaction qui suivit devait bientôt mettre un terme aux souffrances du vieillard : ses yeux ternes se fixèrent sur son fils, ses lèvres remuèrent, mais on n'entendit point sa voix. Harvey, se jetant à genoux, reçut en même temps la bénédiction et le dernir soupir du mourant. Plus tard il eut à souffrir bien des privations, bien des outrages, mais le souvenir de cette bénédiction ne l'abandonna jamais; et planant constamment sur toutes les images du passé , il rayonna d'une sainte lueur au milieu de ses plus cruels tourments. Le pauvre colporteur fut soutenu par les prières d'une âme pieuse, et fortifié par la certitude d'avoir fidèlement accompli les devoirs sacrés de l'amour filial.
César et Catherine s'étaient sauvés trop précipitamment pour avoir le temps de réfléchir. Toutefois , après avoir couru pendant quelque temps et s'être instinctivement séparés des écorcheurs, ils s'arrêtèrent au milieu d'un champ.
— Ah , César ! n'est-il pas terrible qu'un mort revienne avant même d'avoir été déposé dans la tombe ? c'est sans doute l'idée de sou argent qui l'aura troublé. On prétend qu'il y a un capitaine tué dans la dernière guerre qui reparaît près de l'endroit oii il avait enterré son or.
— Je n'aurais jamais cru que Jean Birch ei\t de si grands yeui, dit César en frissonnant.
— Je suis sèire que ce serait un supplice même pour un vivant de perdre tant d'argent à la fois. Voilà llarvey réduit à la mendicité, et je ne sais où il trouvera à présent une compagne.
— Il a peut-être été enlevé aussi par un fantôme, dit César en se rapprochant de la femme de ménage.
Celle-ci fut frappée d'une nouvelle idée : elle crut possible que , dans le désordre de leur retraite, les écorcheurs eussent oublié le trésor; et, après avoir tenu conseil avec le nègre, elle résolut de retourner sur ses pas pour s'assurer de ce fait important; elle s'approcha avec circonspection du lieu redouté, en examinant avec soin la route qu'avaient suivie U~s écorcheurs; mais, quoique leur fuite eût été rapide, ils n'avaient p»8 laissé échapper le trésor, la mort même n'aurait pu leur faire lâcher leur proie. Après d'infructueuses recherches Catherine prit enfin sur elle d'entrer dans l'habitation , oii elle trouva llarvey, accablé de douleur, occupé à rendre les derniers devoirs i son père. U expliqua en peu de mots à Catherine ce qui s'était passé ; mail
L'ESPION
César demeura convaincu toute sa vie que Jean BircU était revenu, et il étonna longtemps les noirs habitants de la cuisine par de savantes dissertations sur les fantômes.
Le danger força le colporteur à abréger les courts instants pendant lesquels l'usage américain laisse les morts au milieu des vivants. César se chargea d'aller commander un cercueil à un charpentier des environs , et le cadavre , revêtu de ses habits , fut recouvert décemment d'un drap jusqu'au retour du messager.
Quand les écorcheurs eurent g.igné le bois , ils tirent halte , et leur terreur pnnique commença à se calmer.
— Au nom du diable , quelle rage s'est emparée de vos cœurs? s'écria leur chef en respirant péniblement.
— C'est une question qu'on pourrait vous adresser à vous-même, répliqua un homme de la bande.
— J'ai cru à votre frayeur que toute l'armée royale était à nos trousses. Oh ! vous êtes braves à la course.
— Nous suivons notre capitaine.
— £h bien ! suivez-moi vers la chaumière ; assurons-Hoiis de l'espion, et gagnons la récompense promise.
— Oui ! et avant que nous attaquions la maison , ce coquin de noir ira implorer le secours de Dunwoodie. Sur mon âme , j'aimerais mieux avoir affaire à cinquante vachers qu'au major.
— Imbécile ! ne savez-vous pas que la cavalerie de Dunwoodie est aux Quatre-Coins, à deux milles d'ici ?
— Peu m'importe, répliqua l'écorcheur ; j'ai vu le capitaine Lawton entrer aux Sauterelles pendant que je guettais l'occasion de m'emparer du cheval du colonel anglais.
— Et quand même il se mêlerait de nos affaires , une balle ne peutelle pas faire taire un dragon du Sud tout aussi bien qu'un soldat de la vieille Angleterre ?
— C'est vrai ; mais je ne veux pas me fourrer dans un guêpier. Si nous nous mettons à dos la cavalerie virginienne, il ne nous sera plus permis de fourrager tranquillement.
— Soit, murmura le chef; ce coquin de colporteur va s'occuper d'inhumer son père; nous ne pouvons le tourmenter pendant les funérailles sans soulever contre nous toutes les vieilles femmes et tous les prêtres d'Amérique ; mais demain , pendant qu'il fera l'inventaire de son mobilier, nous lui rendrons une petite visite.
Apres cette menace, la bande se relira dans une clairière où elle attendit que l'obscurité fût complète pour reprendre impunément le cours de ses brigandages.