CHAPITRE XI
La famille Wharton ne se doutait nullement de ce qui se passait dans la cabane de Birch. Les attaques des écorcheurs étaient toujours conduites avec mystère. Ceux qui en étaient l'objet n'avaient à attendre ni secours ni commisération de la part de leurs voisins , retenus par la crainte de s'attirer un pareil sort.
Les dames , qui avaient un surcroît d'occupations, se levèrent plus tôt que de coutume. Le capitaine Lawton, malgré ses souffrances corporelles, quitta le lit pour obéir à une règle dont il ne se départait jamais , celle de ne dormir que six heures : c'était l'un des points d'hygiène sur lesquels il s'accordait avec le chirurgien.
Le docteur n'avait pas fermé l'œil et avait veillé toute la nuit au chevet du capitaine Singleton. De temps en temps il avait rendu visite au colonel anglais, qui, plus malade au moral qu'au physique, l'avait reçu de très-mauvaise grâce. Il avait eu également l'envie de s'assurer de l'état du capitaine; mais, au moment où il lui tàtait le pouls, il fut déconcerté par un terrible juron que le militaire proférait en rêve , et se souvint qu'on disait proverbialement dans l'armée que le capitaine Lawton ne dormait que d'un œil.
Lorsque le soleil dissipa les brouillards qui s'élevaient des marécages, Sitgrcaves , Lawton et les dames étaient réunis au salon. .Miss Peyton regardait par la fenêtre, du côté de la maison d'Harvey , et exprimait son intérêt pour le vieillarj malade, lorsqu'elle aperçut Catherine marchant à grands pas vers les Sauterelles et sortant tout à coup d'un nuarje de brume épaisse, que dispersaient les premiers feux du jour. Une anxiété extraordinaire se pi-iguait sur les traits de la femme de charge; et pour adoucir le chagrin qui semblait l'accabler, la bonne mias Peyton s'empre sîa d'ouvrir la porte k Catherine. En la voyant, la bonne maîtresse de la maison éprouva cette compassion qu'inspire toujours aux âmes bienveillantes la perle d'un de leurs semblables quelle que soit sa condition.
— Eh bien ! Catherine, tout est fini pour lui ? demanda miss Peyton.
-- A peu près, madame, répondit la vieille ménagère, qui ne songeait qu'à la ruine de celui dont elle avait désiré partager le sort; on ne lui a pas laissé seulement de quoi acheter des habits , et je puis vous assurer que ceux qu'il porte ne sont pas des meilleurs.
— Quoi ! s'écria miss Peyton étonnée , on a en le cœur de piller un homme dans une aussi triste circonstance I
— Ces gens-U p'ont pas de cœur, répondit Catherine; ils ont pris dans le pot de fer cinquante-quatre guinées d'or, et il y en avait encore d'autres dessous ; je ne les ai jamais comptées , ne me souciant pas d'y toucher; mais, à vue de pays, c'était une somme d'au moins deux
cents gumées. Aujourd'hui Harvey n'est plus qu'un mendiant; et vous savez, miss Jeannette, qu'un mendiant est la plus misérable de toutes les créatures terrestres.
— Il faut plaindre la pauvreté et non la mépriser, dit la vieille dame ne comprenant pas encore toute l'étendue des malheurs de son voisin ; mais comment va le vieillard ? a-t-il été très-affecté de cette perte ?
Catherine changea de physionomie , et la douleur réelle qui était sur ses traits fit place à une tristesse étudiée.
— Il est heureusement délivré des soucis de ce monde, répondit-elle; le cliquetis de ses pièces d'or l'a fait sortir de son lit, et le pauvre homme n'a pu résister à ce coup imprévu : il est mort environ deux heures dix minutes avant le chant du coq.
A ces mots le docteur s'avança et demanda queUe avait été la nature de sa maladie.
— Il est mort de chagrin , répondit Catherine ; il dépérissait de jour en jour malgré mes soins. Qui m'en récompensera maintenant, maintenant qu'Harvey n'a plus un liard à lui?
— Dieu vous payera de tout le bien que vous avez fait, dit doucement miss Peyton.
— Je le crois , répondit la vieille fille en prenant un air de componction qui fut presque aussitôt remplacé par l'expression d'une inquiétude plus mondaine ; mais j'avais laissé mes gages de trois ans entre les mains d'Harvey, comment les ravoir à présent ? Mes frères m'ont conseillé maintes fois de réclamer mon salaire; mais je me disais qu'il était toujours f icile de régler i!cs comptes entre parents.
— Est-ce que vous êtes parente de Birch? demanda miss Peyton.
— C'est comme si je l'étais, dit Catherine avec hésitation; je pourrais même avoir des prétentions sur la maison et le jardin , mais on assure que tout ce qu'il possède sera confisqué. Monsieur que voici, qui semble prendre intérêt à mon aventure, est peut-être à même de me donner avis là-dessus.
Ces paroles étaient adressées à Lawton, qui fixait sur Catherine des yeux perçants ombragés par d'épais sourcils. Il se leva, et lui fit une profonde révérence en répondant :
— Votre récit , madame , est plein d'intérêt ; mais toute ma science se borne à faire manœuvrer un escadron. Veuillez donc vous adresser au docteur ArchibaldSilgreaves, homme d'un savoir universel et d'une philanthropie éclairée.
Le chirurgien arrangeait des fioles sur la table en sifflant un air k voix basse.
— Monsieur , lui dit la femme de charge en se tournant vers lui , une femme n'a-t-e!le rien à prétendre sur les biens de son mari lorsque le mariage n'a pas été célébré ?
Le docteur Sitgreaves ne dédaignait aucune espèce de connaissances, et il avait à sa disposition des axiomes sur toutes sortes de sujets. Il fut d'abord indigné du ton ironique de son camarade , et résolut de garder le silence; mais, changeant brusquement d'avis, il répliqua :
— Je ne saurais trancher la question. Si la mort a précédé les noces, je crains que sa sentence ne soit sans appel.
Catherine ne comprit dans cette phrase que les mots de mort et de mariage, et ce furent ces mots qui provoquèrent sa réponse.
— Je suppose, dit -elle en baissant les yeux, qu'Harvey n'attendait que la mort de son père pour se marier ; mais aujourd'hui qu'il n'a plus ni argent ni asile, il lui sera bien difficile de troiTver une femme : qu'eu pensez-vous, miss Peyton?
— Je ne m'occupe jamais de ces sortes de choses, répondit gravement la vieille dame, et pour changer de sujet de conversation elle interrogea la ménagère sur ce qui s'était passé pendant la nuit ; elle lui fit aussi adroitement diverses questions qui prouvaient qu'elle connaissait mieux les faiblesses amoureuses qu'on n'aurait pu le supposer, et en apprit assez pour être convaincue que le colporteur, malgré sa misère, n'offrirait jamais sa main à Catherine Haynes. Comme elle avait besoin de renforcer la domesticité des Sauterelles, elle proposa à la femme de charge d'entrer au service de la famille Wharton , si Harwey n'avait plus besoin d'elle. L'arrangement fut conclu; et après de nouvelles lamentations, Catherine se retira pour aller s'informer de ce que devenait le colporteur, et vaquer aux préparatifs des funérailles, qui devaient avoir lieu le jour même.
Durant ce conciliabule des deux femmes, Lawton se retira par délicatesse , et alla voir le capitaine Singleton.
Comme on l'a déjà dit, le caractère de ce jeune homme le rendait cher à tout le corps; il avait si bien montré qu'on ne pouvait attribuer sa douceur singulière à im manque de courage, que ses manières presque féminines ne l'empêchaient pas d'être estimé parmi les belliqueux partisans. Le major Dunwoodie l'aimait comme un frère , et la facilité avec laquelle il se soumettait aux ordonnances lui avait valu l'affection du docteur Sitgreaves.
Les blessures nombreuses que l'escadron était exposé à recevoir dans ses audacieuses attaques avaient fait passer successivement tous les officiers entre les mains du chirurgien. C'était au capitaine Singleton qu'il avait décerné la palme de la docilité , et c'était le capitaine Lawton qu'il regardait comme le plus rebelle. Il déclarait naïvement qu'il aimait mieux voir Singleton blessé que tout autre de ses camarades, mais qu'il ne se souciait nullement d'avoir affaire à Lawton.
L'ESPION
Ce dernier, a])^^s une courte coiiMrence avec son jeune ami, se sentit mal k son aise, et se rendit dans la cbanibrc oii le chirurgien sVlait dt'jlt relire; en y entrant, il débuta par ôtcr son habit, et dit avec insouciance :
— Allons, Silgreaves, ayez la complaisance de me prêter le secours de vos lumières, j'ai sur l't'paule toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
— V.n eflct , dit le docteur en examinant la partie lésée ; mais heureusement vous n'avez rien de cassé. Il est étonnant que vous vous en soyez tiré.
— Je suis habitué à tomber depuis ma plus tendre enfance, et je ne compte plus les chutes de cheval ; vous rappelez-vons cette entaille? ajouta-t-il en montrant une cicatrice qu'il avait à la poitrine.
— Parfaitement, dit le docteur; elle provient d'une balle dont j'ai fait l'eitraction , et vous avez soutenu l'opération avec courage. Ne croyez-vous pas qu'il faille appliquer un peu d'huile à vos contusions ?
— Assurément, dit Lawton avec une condescendance inattendue.
— Nous aurions dû nous en occuper dès hier, reprit le docteur en s'empressant d'appliquer le remède.
— C'est probable.
— C'est certain; mais si vous aviez permis qu'on vous saignât lorsque je vous ai vu , vous seriez maintenant débarrassé.
Madame Flaiiagau , la vivanJiere des dragons de Virgmie.
— Ne me parlez pas de saignée! dit le capitaine avec indignation. — 11 est maintenant trop lard ; mais un purgatif pourrait y suppléer. Le capitaine ne répondit qu'en grinçant les dents de manière à
prouver que sa bouche élait une citadelle qu'il ne rendrait qu'après une vigoureuse résistance. Le docteur expérimenté renonça à ses intentions.
— C'est dommage , lui dit-il , que vous n'ayez pas attrapé le misérable qui vous a mis en péril.
Le capitaine ne répondit point, et tout en plaçant quelques bandages sui- i'épaule blessée le chirurgien poursuivit :
— J'ai rarement des idées destructives, mais j'avoue quej'aurais du plaisir à voir pendre ce traître.
— Je croyais que voire métier était de guérir et non de tuer, dit sèchement le dragon.
— Sans doute; mais il a été la cause de tant de désastres par ses rapports, que je suis sans pitié pour cet espion.
— Vous ne devriez pas montrer tant d'animosité pour l'un de vos semblables, répondit Lawton d'un ton qui remjdit le docteur de stupéfaction. Il fut presque tenté de douter de l'identité de son vieux camarade, le capitaine Jacques Lawton, et le regarda la bouche béante en répondant :
— Ce que vous dites est vrai en thèse générale, et je .suis d'accord avec vous. Vos li.mdages ne vous géncnt-ils pas, mon cher ami ?
— En aucune façon.
— A merveille, dit le docteur. A présent, mon cher Jacques, si vous
voulez reconnaître mes soins , recommandez à vos gens de sabrer avec plus de ménagement.
— 11 est impossible de sabrer mieux qu'ils ne le font, répondit froidement l'oflicier en mettant son habit ; ils fendent d'ordinaire la tête depuis le crâne jusqu'à la mâchoire.
Le chirurgien désappointé rassembla ses instruments , et sortit en même temps que Lawton pour aller donner une consultation au colonel Wellmere.