‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 113 sur 253 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le colonel avait déjeuné dans sa chambre , et , malgré les sourires significatifs du docteur, il déclara qu'il était trop malade pour sortir de son lit. Sitgreaves le laissa donc pour retourner auprès de Georges, dont il trouva la physionomie animée d'un éclat extraordinaire. Il se bâta de poser les doigts sur le pouls du jeune homme en se disant à luimême : — Il y a des symptômes de fièvre.

— Vous vous méprenez, docteur, dit le jeune officier.

— Eu elTci , reprit Silgreaves , votre pouls commence à battre plus répulièrement; la saignée vous a fait du bien. La phlébotomie est un spécifique souverain pour les constitutions méridionales , et pourtant cet entêté de Lawton s'y refuse. En vérité, mon cher Georges, vous présentez des diagnostics singuliers : vous avez le pouls calme , la peau moite, et pourtant vos yeux sont brillants et vos joues colorées; il faudra que j'examine plus attentivement ces symptômes.

— Doucement, doucement , dit Singleton en perdant tout à coup la ■ rougeur qui avait alarmé son compagnon, je crois que l'extraction de

la balle m'a mis en bonne voie de guérison ; je ne souffre plus , seulement je suis faible.

— Capitaine Singleton , dit le chirurgien avec chaleur, il y a de la présomption à soutenir à votre médecin que vous ne souffrez plus , c'est une question qu'il est seul capable de décider, autrement à quoi servirait la science?

Le patient sourit , les couleurs reparurent sur ses joues , et il repoussa doucement Sitgreaves , qui cherchait à lever l'appareil de sa blessure.

— Dites-moi, Arcbibald, demanda- t-il en se servant d'une appellation qui ne manquait jamais d'adoucir le cœur du chirurgien, quel est cet ange du ciel qui s'e4 glissé dans mon appartement pendant que je faisais semblant de dormir?

— Ange ou diable , s'écria le docteur avec vivacité, je lui apprendrai à se mêler des affaires des autres, je ne veux pas qu'on s'occupe de mes malades.

— Elle ne s'est pas occupée de moi , elle a seulement passé dans ma chambre avec la grâce enchanteresse d'une fée.

— Il s'agit donc d'une femme?

— J'ai remarqué ses yeux célestes, sa fraîcheur, son pas majestueux, répliqua le jeune homme avec une ardeur qui ne convenait guère à un blessé. Le chirurgien lui posa la main sur la bouche en disant :

— Ce doit être miss Jeannette Peylon ; c'est une dame bien conservée, sa démarche a certes la majesté dont vous parlez , ses yeux sont pleins de bienveillance, et la mission de charité qu'elle remplit peut avoir jusqu'à un certain point communiqué à ses joues les couleurs qu'on remarque sur celles de ses nièces.

— Elle a donc des nièces? s'écria Singleton: l'ange que j'ai vu est une fille, une sœur ou une nièce; mais à coup sûr ce n'est pas une tante

— Silence , Georges, silence , vous parlez trop , et voilà votre pouls qui remonte; il faut vous tenir tranquille et vous préparer à recevoir votre sœur, qui sera ici dans une heure.

— Quoi ! Isabelle ! et qui l'a envoyé chercher?

— Le major.

— Quelle charmante attention ! murmura le jeune homme épuisé en retombant sur l'oreiller, oit les ordres du docteur le forcèrent à se tenir en repos.

Lorsque le capitaine Lawton avait paru le matin, tous les membres de la famille s'étaient empressés de lui demander des nouvelles de sa santé; mais un esprit invisible présidait au bien-être du colonel anglais sans que personne parût y songer. Sara n'avait pas osé Itli rendre visite ; cependant elle connaissait la disposition de tous les objets qui se trouvaient dans la chambre, et avait versé elle-même les potions contenues dans les verres.

A cette époque l'Amérique élait divisée par les factions, et Sara croyait de son devoir de rester attachée à la métropole , patrie de ses ancêtres, mais des raisons plus puissantes déterminaient la préférence qu'elle accordait secrètement à Wellmere. L'image du colonel avait rempli le vide de sa jeune imagination ; il avait des qualités capables de captiver le cœur d'une femme, quoique inférieures à celles de Peylon Duiiwoodie. Sara avait rôdé toute la matinée dans la maison en passant fréquemment devant la porte delà chambre du colonel , eile désirait vivement savoir comment il se trouvait ; néanmoins elle n'osait le demander , et elle fut cliarmée d'entendre sa sœur poser la question au docteur Sitgreaves avec la franchise de l'innocence.

— Le colonel Wellmere, dit gravement l'opérateur, est dans ce que j'ap])elle un état de libre arbitre; il se porte bien ou mal, comme il lui plaira. Sa maladie déjoue toute ma science. Le meilleur médecin

L ESPION

auquel il pourrait s'adresser serait le général en chef de l'armée anglaise, malheureusement le major Dunwoodie a mis obstacle à leurs communications.

Frances sourit, et Sara sortit avec la dignité de Junon offensée; elle rentra dans sa chambre sans pouvoir y trouver le calme qu'elle cherchait. En errant dans les corridors, elle vit la porte de Singlelon ouverte; le jeune blessé était seul et semblait dormir. Sara se glissa doucement dans l'appartement et s'occupa pendant quelques minutes à arranger les tables sans savoir à peine ce qu'elle faisait , et rêvant peut-être (ju'elle accomplissait pour un autre ces petites fonctions féminines.

C'était à cette visite que Singleton avait fait allusion.

de voiture, et, quand elle fut arrivée au pied du perron, elle tourna un regard expressif du côté du chirurgien.

— Votre frère est hors de danger, répondit celui-ci, et il désire vous voir.

Isabelle fondit en larmes. Frances, qui l'avait contemplée jusqu'alors avec autant d'embarras que d'admiration, lui prit le bras et la conduisit dans une chambre écartée. Ce mouvement fut si naïf et si plein de délicatesse que miss Pejlon ne s'y opposa point, et se contenta de suivre le jeune couple des yeus avec un sourire de complaisance; les autres assistants se dispersèrent pour vaquer à leurs occupations respectives. Isabelle céda sans résistance à la douce influence de la sœur cadette; elle pleura en silence dans la pièce oii on l'avait conduite. Sa douleur semblait violente et insurmontable; mais les consolations de Frances finirent par la calmer. Un sourire passa sur ses traits comme un rayon de soleil, et après s'être eicusée de l'excès de sou émotion, elle demanda à être menée auprès de son frère.

Leur entrevue fut touchante. L'imngination vive d'Isabelle lui avait représenté Georges en danger, et le trouvant mieux, elle passa tout à coup du désespoir à une espèce de gaieté; ses beaux yeux élincelèrent d'un éclat plus vif, et sa physionomie devint si séduisante que Frances ne pouvait se lasser d'en admirer la merveilleuse mobilité.

Le jeune homme, après avoir embrassé sa sœur, jeta les yeux sur notre héroïne, et ce fut peut-être la première fois qu'un homme après l'avoir contemplée détourna ses regards avec un triste désappointement. Il parut égalé, se frotta le front comme un homme qui s'éveille, et tomba dans une profonde rêverie.

— Où est Uunwooiiie ? dit-il ensuite ; sa bonté est inépuisable. Après une journée aussi pénible que celle d'hier, il s'est occupé de me procurer une garde-malade dont la présence suffit pour me rétablir.

Les yeux d'Isabelle entrent autour de la chambre avec une sorte d'égarement dont Frances ne put se rendre compte.

— Comment, il n'est pas ici! s'écria miss Singleton; je pensais le trouver au chevet de mon frère.

— lia des devoirs qui réclament sa présence ailleurs. On assure que les Anglais descendent IHudson, et notre cavalerie légère n'a pas le temps de se reposer; il fiut des obligations aussi importantes pour retenir Dunwoodie loin d'un ami blessé. Mais, ma chère Isabelle, cette entrevue vous a émue, vous tremblez !

Le colonel Wellmere prisonnier dans la maison de M. Wbarton.

Environ une heure après, les deux sœurs allèrent se promener devant la façade du logis. Sara gardait rancune au docteur de la manière cavaiitre dont il avait parlé du colonel, et elle expriam son méconttntement par ces mots: — Le chirurgien de Dunwoodie a quelque chose de désagréable, je voudrais de bon cœur qu'il fût loin d'ici ; mais j'oublie qu'il appartient à votre fameux corps de Virginiens, et qu'on n'en doit parler qu'avec respect.

— Parlez-en avec autant de respect qu'il vous plaira, ma chère sœur, répondit Frances, vous n'en direz jamais trop de bien.

— Suivant voire opinion, dit la sœur aînée avec un certain emportement; mais je trouve que BI. Dunwoodie a pris une liberté qui excède les droits de la parenté. Il a transformé la maison de notre père en hôpital; vous voyez maintenant les fruits de l'insurrection: notre domicile envahi, notre frère blessé et prisonnier, notre père au désespoir, et bientôt peut-être dépossédé à cause de sou dévouement pour son roi.

Frances ne répliqua point, ses yeux étaient fixés sur l'endroit oîi la route sortait brusquement des collines septentrionales. Lorsque dans sa promenade elle tournait le dos à cette route, elle précipitait ses pas pour avoir plus promplement l'occasion de la revoir. Enfin une chaise de poste parut sur le grand chemin et se dirigea vers la maison avec les précautions qu'exigeaient les pierres éparses sur la chaussée. Frances changea de couleur en voyant la voiture avancer, et, lorsqu'elle put distinguer une femme auprès d'un domestique noir en livrée, ses membres tremblèrent au point qu'elle fut obligée de s'appuyer sur Sara. En quelques minutes Its voyageurs approchèrent de la grande porte, qui fut ouverte par le dragon que Dunwoodie avait dépêché auprès du père du capitaine Singleton. Les deux sœurs et la tante allèrent audevant de la visiteuse : elle était jeune et parfaitement faite, quoique de formes grêles et légères; ses yeux étaient grands, perçants et quelquefois un peu égarés; son épaisse chevelure avait la noirceur des plumes du corbeau et n'était point dénaturée par la poudre , qui était encore à la mode; les boucles qui ondulaient sur ses joues en faisaient ressortir la blancheur glaciale. Le docteur Sitgreaves l'aida à descendre

Les écorcheurs.

Isabelle, sans répondre, étendit la main vers la table sur laquelle étaient les boissons destinées au capitaine; ce geste fut compris par Frances, qui présenta à Isabelle un verre d'eau.

— Sans doute, c'est son devoir, reprit celle-ci, j'ai entendu dire en effet qu'un détachement des troupes royales était en marche. Cependant j'ai aperçu notre cavalerie à deux milles d'ici campée tranquillement et disposée à prendre du repos.

— Cela m'étonne, reprit le capitaine ; je désirerais voir le capitaine Lawton pour avoir de lui des explications.

L'ESPION

Franccs s'offrit aussitôt pour l'aller chercher, et le ramena un instant après. Il salua miss Singlcton avec l'aisance et la franchise d'un soldat.

— Lawton, lui dit le jeune homme avec impatience, avez-vous des nouvcllts du major?

— Son brosseur est venu deux fois demander comment on se portait dans notre lazaret.

— Va pourquoi n'c9t-il pas venu lui-môme?

— C'est une question à laquelle il pourrait seul répondre ; mais vous savez que les habits rouges sont en campagne, et que Dunwoodie est le chef militaire du comté.

— Vous avez raison, dit Singleton; mais comment se fait-il que vous restiez dans l'inaction lorsqu'il y a de l'ouvrage à faire?

— Mon bras droit ne va pas bien, et mon bon cheval Koanoke trébuche sur ses jambes. J'ai encore d'autres motifs dont je parlerais si je ne craignais de mécontenter miss Wharton.

— Expliquez-vous sans crainte, dit Frances en répondant au sourire de l'officier.

— Eh bien! reprit-il, l'odeur de votre cuisine m'empêche de m'éloigner avant de m'être assuré de la qualité des vivres.

— Oh ! répondit la jeune fille en riant, ma tante Jeannette fait ses efforts pour soutenir la réputation du logis, et il faut que je lui vienne en aide si je veux conserver ses bonnes grâces.

En disant ces mots elle sortit avec un enjouement enfantin, et se rendit auprès de sa tante en méditant sur le caractère étrange et l'extrême sensibilité d'Isabelle; l'officier blessé la suivit des yeux et dit à La-,vton :

— Il est rare de rencontrer une pareille tante et une pareille nièce, la tante surtout est un ange.

— Vous allez mieux, à ce que je vois, répondit Lawton, voilà votre enthousiasme pour le beau sexe qui renaît.

— Il faudrait que je fusse ingrat et insensible pour ne pas rendre hommage à l'amabilité de miss Peyton.

— C'est une femme respectable, sans doute, reprit Laxvton, mais je ne me soucierais pas de lui faire la cour. Sa sagesse et son expérience sont dignes d'éloges, cependant quelques années de moins ne lui nuiraient pas.

— Elle n'a pas vingt ans, dit Georges avec vivacité.

— Cela dépend de la manière de compter. Si vous commencez la vie par la fin, vous pouvez avoir raison ; mais si vous la prenez à partir de la naissance, comme c'est l'usage, je crois que vous vous trompez dans votre calcul , miss Peyton approche de la quarantaine.

— Vous avez pris la sœur aînée pour la tante, dit Isabelle en posant sa main blanche sur la bouche du malade, fie parlez plus, les émotions sont dangereuses dans votre état.

En effet, le docteur, qui parut en ce moment, remarqua chez Georges des symptômes fébriles et se joignit à Isabelle pour recommander un repos absolu. Lawton alla rendre une visite de condoléance à son coursier, qui avait souffert non moins que lui de la culbute de la veille. Il reconnut avec une vive satisfaction qu'à l'exemple de son maître l'animal était entré en pleine convalescence, et qu'à force de lui frotter les jambes on était parvenu à leur rendre ce que Lawton appelait un mouvement systématique. En conséquence il ordonna de le tenir prêt, et se disposa à rejoindr. la cavalerie aux yuatre-Coins aussitôt après le dîner.

Cependant Henry Wharton était enfermé avec Wellmere et cherchait à le consoler de son échec , bien qu'il sût qu'on ne pouvait l'attribuer qu'à la témérité du colonel. Celui-ci, remis de son chagrin, se prépara à se lever et à voir en face un ennemi dont il avait parlé si légèrement et avec si peu de justice.

— Somme toute, dit le colonel en sortant du lit, notre malheur doit être attribué à une suite de fâcheuses circonstances. Si vous aviez pu rester maître de votre cheval, vous auriez porté à mon major l'ordre de prendre en flanc les insurgés.

— Rien n'est plus vtai , répondit le capitaine en poussant du pied une pantoufle vers le lit. Si nous étions parvenus à faire un feu bien nourri sur la droite des Virginiens, nous les aurions mis en déroute.

— C'est évident, reprit le colonel. Par malheur, nous avons été obligés de débusquer les guides; ce qui a fourni à l'ennemi l'occasion de nous charger.

Henry poussa du pied la seconde pantoufle, et dit tranquillement :

— I\ous aurions dû savoir que le major Dunwoodie ne néglige jamais les avantages qu'on lui donne.

— Si c'était à recommencer, reprit le colonel, les choses iraient tout autrement. Au reste, la seule chose dont les rebelles puissent se vanter, c'est de m'avoir fait prisonnier. Ils ont été repoussés comme vous l'avez vu, dans leur tentative pour nous débusquer du bois.

— Ou du moins ils l'auraient été s'ils nous avaient attaqués, répondit Henry,

— C^'est la mrme chose, répondit Wellmere; prendre une attitude c.ip.ible d'intimider l'cunerai, voilà le grand art de la guerre.

— C'est positif, et puis vous vous rappeli z que dans une de leurs chiirgcs ils ont été complètement mis en déroule.

— C'est vrai, c'est vrai ! s'écria le colonel avec animation. Si nous avions profité de ce succès, nous serions restés maîtres du champ de bataille.

En achevant sa toilette, le colonel fut amené k se persuader que le

désastre de la veille n'était dû qu'à des accidents indéjiendants de la volonté humaine. Quand il parut au salon, il avait retrouvé toute son assurance.

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