‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 114 sur 253 · CHAPITRE XIM · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIM

Les parfums qui avaient été sentis par le capitaine Lawton emplirent bientôt toute l'enceinte de la maison. Il alla se mettre à une fenêtre au-dessus des domaines souterrains de César, de manière k ne rien perdre des émanations qui en sortaient ; en même temps, pour se présenter conveftahlement au festin, il bvossa avec soin son uniforme un peu râpé, poudra sa chevelure de jais, et entoura son poignet osseux d'une blanche manchette.

Lorsque Sara sut que le colonel paraîtrait à table, elle s'occupa activement des préparatifs du festin. Sous sa direction. César redoubla de zèle, quoiqu'il ne pût s'empêcher de s'interrompre pour faire de fréquentes allusions aux terribles événements de la nuit passée. A deux heures précises il se mit à la tête des domestiques, et se dirigea vers la salle à manger en tenant sur la paume de ses mains un plat de dindon rôti, avec la dextérité d'un danseur de corde. Le brojseur du capitaine Lawton le suivait à pas mesurés; il écartait les jambes comme s'il eût encore été à cheval, et portait un jambon de Virginie. Après lui venait le laquais du colonel Wellmere, chargé d'une fricassée de poulets et d'un pâté aux huîtres. Le domestique du docteur Sitgreaves avait à la main une terrine de soupe, dont la vapeur lui obscurcit tellement ses lunettes, qu'en arrivant sur le théâtre de l'action il fut forcé de déposer son fardeau à terre et d'essuyer les verres, afin de pouvoir trouver sa route au milieu des réchauds et des piles de porcelaines.

Le dragon du capitaine Singleton, comme s'il eût conformé son appétit à celui de son maître, s'était borné à porter une couple de canards rôtis, dont l'odeur séduisante le faisait repentir d'avoir tout récemment ajouté à son déjeuner celui qu'on avait préparé pour miss Isabelle. La marche était fermée par le petit garçon blanc, qui pliait sous le poids de plusieurs plats de légumes. Mais ce n'était pas là tous les préparatifs de ce somptueux banquet. Aussitôt que César eut déposé son dindon, il tourna les talons et se dirigea vers la cuisine. Le mouvement du noir fut imité successivement par tous ses compagnons, et une seconde procession reparut dans le même ordre avec force pigeons, cailles, bécasses, soles et autres poissons. Un troisième convoi apporta une quantité considérable de pommes de terre, ognons, radis, betteraves, et autres hors-d'œuvre. La table fut alors servie avec la profusion américaine, et César, après avoir dérangé tous les plats qu'il n'avait pas placés de ses propres mains, alla avertir la maîtresse de cérémonie que sa tâche était heureusement accomplie.

Environ une demi -heure avant la marche du cortège ci-dessus décrit, toutes les dames s'étaient éclipsées d'une manière aussi inexplicable que les hirondelles à l'approche de l'hiver. Mais le printemps de leur retour était arrivé, et toute la société était réunie dans une pièce honorée du titre de salon parce qu'on y voyait un sopha recouvert en indienne. Miss Peyton avait fait une toilette inusitée. Sa tête était surmontée d'un bonnet de linon bordé d'une large dentelle et enjolivé de fleurs artificielles qui se réunissaient en bouquet au haut du front. Une couche épaisse de poudre couvrait ses cheveux; mais de légers accroche-cœurs tempéraient par quelque chose de piquant cette grande et imposante coiffure. Sa robe, de soie violette, à corsage montant, dessinait parfaitement les proportions du buste ; la jupe, ample, était arrondie par un vertngadin; les manches étaient courtes, collantes, évasées au coude, d'oii pendaient de riches dentelles de Dresde. Un triple rang de grosses perles entourait le cou de la dame. Un fichu de dentelle cachait la partie des épaules que la robe laissait à découvert , et que miss Peyton s'était décidée à voiler après l'avoir montrée jusqu'à l'âge de quarante ans. S.i grande stature était encore rehaussée par des souliers de satin dont les talons ajoutaient plus d'un pouce aux libéralités de la nature.

Ainsi vêtue, droite et distinguée dans ses manières, la vieille dame aurait pu entrer en concurrence avec nos beautés modernes.

Le costume de Sara ne différait de celui de sa tante que par la couleur, qui était d'un rose tendre. Ses vingt ans lui permettaient de ne rien dissimuler; aussi sa belle chute d'épaules sortait dans tout son éclat naturel du milieu d'une garniture de dentelle. Elle avait la tête nue et les cheveux relevés de manière à faire ressortir un front aussi poli que le marbre et aussi blanc que la neige. Q ii Iques boucles éparses tombaient gracieusement sur son cou, et une touffe de fleurs artificielles était ])lacée dans ses cheveux tomme une couronne.

.lliss Singleton, après avoir laissé son frère endormi, vint s'asseoir à côté de Sara, dont elle avait à peu près la taille et le costume : seulement elle se refusait à l'us^ige de la poudre; et ses cheveux noirs lustrés, son front d'une hauteur remarquable, ses yeux grands et pleins d'éclat donnaient à ses traits une expression de rêverie mélancolique, qu'augmentait la pâleur de ses joues.

La lille cadette de M. Wharton n'était pas la moins attrayante de ce charmant groupe. Quelques es,irils audacieux commençaient déjà à cette époque à s'alTrancliir des modes gothiques ; Frances ("t.iil du nombre. Ses cheveux s'étaient développés librement; leurs tresses exubérantes n'étaient retenues que par un long peigne d'écaillé, dont

L'ESPION

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on distinguait à peine la couleur au milieu de leurs touftes dorées. Sa robe , d'un bleu pâle , sans garnitures ni volants , dessinait ses formes avec une exactitude qui portait à croire que la malicieuse jeune fille n'en ignorait pas la beauté. Llle avait un collier d'or fermé par une cornaline. Ses petits pieds étaient enchâssés dans des soutiers de satin bleu qu'assujettissaient des boucles de diamants. Le capitaine Lawton, en les remarquant, décida qu'ils ne figureraient pas bien sur l'étrier, mais qu'ils auraient une grâce enchanteresse dans un menuet.

Lorsque César eut faft une profonde révérence sur le seuil du salon, pantomime qui depuis des siècles signifiait que le dîner était servi, M. Wharton, revêtu d'un habit de droguet à boutons gigantesques, s'avança cérémonieusement vers miss Singleton et lui présenta la main. Le docteur Sitgreavcs prit celle de miss Pej ton , qui s'arrêta un instant pour tirer ses gants. Le colonel Wellmere s'offrit pour cavalier à Sara , qui l'honora d'un sourire , et Frances, avec une timidité virginale, tendit le bout de ses doigts au capitaine Lawlon.

Bientôt tout le monde fut à table, et dans une situation d'esprit satisfaisante, à l'exception du capitaine Lawton, qui, accablé de civilités par son hôte et miss Jeannette , perdait à refuser certains mets le temps qu'il aurait voulu consacrer uniquement à goûter ceux qu'il acceptait. Le repas commença dans un profond silence, qui faisait plus éloquemment que de longues harangues l'éJoge de la cuisinière Dinah. Puis on buta la santé des dames, et, comme les vins étaient excellents et les verres de dimension raisonnable, le capitaine se conforma volontiers à l'usage; craignant même de commettre quelque bévue, et d'omettre des formalités exigées par l'étiquette , il porta un toast à sa voisine , et fit le tour de la société pour qu'aucune de ses belles compagnes ne pût l'accuser d'une partialité injurieuse.

La disparition des viandes et des légumes ne fut pas signalée par un ordre aussi parfait que celui de leur arrivée. Il y eut beaucoup de remue-ménage , de dérangement et d'assiettes cassées ; puis on vit recommencer des processions qui chargèrent la table de pâtisseries. Alors M. Wharton versa un verre de vin à la dame qui était à sa droite , et dit en s'inclinant :

— Miss Singleton nous fera-t-elle l'honneur de proposer un toast?

Quoique cette question fût conforme à la coutume, Isabelle en l'entendant trembla, rougit, pâlit et parut s'eflforcer de rassembler ses idées. Enfin elle balbutia d'une voix faible : — Au major Dunwoodie !

On eût dit qu'il lui avait été impossible de prononcer un autre nom.

Cette santé fut bien accueillie de tous , excepté du colonel Wellmere. Il humecta ses lèvres et répandit maladroitement sur la table une partie de son vin, avec lequel ses doigts s'amusèrent à dessiner de capricieuses arabesques. Il ne put s'empêcher de dire au capitaine Lawton : — Je suppose, monsieur, que ce major Dunwoodie obtiendra de l'avancement dans l'armée des rebelles , en raison de l'avantage que mon malheur lui a fait remporter sur mon détachement.

Le capitaine Lawton avait satisfait amplement son appétit, et n'était guère disposé à s'inquiéter de la mauvaise humeur de qui que ce fût. Après avoir rempli son verre, il répondit avec un admirable sangfroid :

— Pardonnez, colonel Wellmere ; le major Dunwoodie doit fidélité aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord, et il s'acquitte de sa dette. Un pareil homme n'est pas un rebelle. Qu'il monte en grade , je le désire, tant parce qu'il mérite de l'avancement que parce que je viens après lui. J'ignore ce que vous entendez par votre malheur , à moins que vous ne regardiez comme tel la rencontre des troupes virginiennes.

— Ne disputons pas sur les mots, monsieur, dit la colonel avec hauteur, mes paroles sont inspirées par mon zèle; mais pourriez-vous soutenir que la perte d'un commandant n'est pas un malheur pour un détachement?

— J'en conviens, répliqua Lawton.

— Allons, c'est à miss Peyton à porter un toast ! s'écria le maître de la maison pressé de couper court à l'entretien.

La vieille dame inclina la tète avec dignité , et nomma le général Montrose. Une rougeur depuis longtemps absente colora légèrement ses traits.

— 11 n'y a pas de terme plus équivoque que celui de malheur, dit le chirurgien sans égard pour l'adroite manœuvre de son hôte : ce qui est un malheur aux yeux des uns , n'en est pas un pour les autres ; la vie est un malheur parce qu'elle n'est souvent qu'une continuité de souffrances , la mort est aussi un malheur parce qu'elle met fin aux plaisirs de la vie....

— C'est un malheur que de n'avoir pas toujours du vin comme celui-ci , interrompit le capitaine.

— Ce vin doit vous inspirer! dit M. Wharton.

— A une prompte paix ou à une rude guerre ! dit Lawton après avoir rempli son vcne jusqu'au bord.

— J'accepte votre toast, capitaine Lawton, dit le chirurgien, quoique je ne partage pas vos idées sur la guerre. Suivant mon pauvre jugement, la cavalerie devrait être toujours placée à l'arrière pour achever la victoire : c'est son occupation naturelle , et l'histoire nous démontre qu'elle a obtenu ses plus beaux succès lorsqu'on a su la tenir convenablement en réserve.

En entendant celte dissertation, miss Peyton jugea qu'il et it temps de se retirer; elle se leva et fut suivie des deux sœurs ainsi que de

M. Wharton et son fils, qui alléguèrent pour excuse les obligations que leur imposait la mort de leur proche voisin. Dès que les dames eurent disparu , le docteur installa un cigare dans le coin de sa bouche , de manière à ne gêner en rien les organes de la parole.

La société des dames qui vient de nous quitter , dit galamment le colonel, est bien propre à adoucir l'amertume de la captivité et des blessures.

— La sympathie et la bonté ont une influence sur notre organisation , répondit le chirurgien en faisant tomber avec le bout du doigt les cendres de son cigare; il y a une connexité intime entre le moral et le physique, mais pour achever une guérison et pour rendre à la nature ce qu'elle a perdu par maladie ou par accident il faut.... il faut..,

Le docteur aspira deux ou trois bouffées en regardant Lawton, mais il essaya vainement de finir sa phrase. La conversation languit pen^dant quelques instants. Lawton et le colonel eurent un commencement de discussion politique , mais ce dernier , ne se sentant pas de force, abandonna la partie et rejoignit les dames au salon. Assis auprès de Sara, il rappela à ses anciennes compagnes mille petites anecdotes très-connues du beau monde de New - York. Miss Peyton l'écouta avec plaisir , et Sara baissa plusieurs fois les yeux en rougissant des compliments que lui adressait Wellmere.

Le docteur et Lawton demeurèrent quelques instants à boire ensemble, puis ils allèrent rendre visite à Singleton , prirent congé des dames et montèrent à cheval ; l'un pour aller donner ses soins aux blessés du camp, l'autre pouf rejoindre sa troupe. Ils furent arrêtés à la porte par une circonstance que nous rapporterons dans le chapitre suivant.

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