CHAPITRE XVII
L'officier au |uel Dunwoodie avait confié le colporteur le remit au sergent de service. Le présent du capitaine Wliarlon n'avait pas été sans influence sur le jeune lieutenant, tt il sentit le besoin de se livrer au sommeil en voyant les objets danser autour de lui. Après avoir recommandé au sergent la vigilance la plus absolue , il s'enveloppa dans son manteau, s'étendit devant le feu et ne tarda pas à s'endormir.
Un grossier hangar s'étendait derrière la maison, dans toute la longueur du bâtiment, et l'on avait ménagé à l'une de ses extrémités une chambre oii madame Flanagjn , à son arrivée , avait établi son domicile et entassé son mobilier ; on y avait aussi déposé les bagages du corps et les armes de rechange. Tous ces trésors étaient surveillés par une sentinelle qui se promenait de long en large dans le hangar. Un autre dragon , qui était en faction derrière la maison pour protéger les chevaux des officiers , avait l'œil sur l'extérieur de cette chambre. Comme elle n'avait aucune fenêtre et que la porte en était l'unique ouverture, le sergent pensa que c'était le meilleur endroit où il pût installer son prisonnier jusqu'au moment de l'exécution. Plusieurs considérations achevèrent de décider le sergent Hollister. La première était l'absence de la vivandière, qui, assise devant le feu de la cuisine, rêvait que les dragons attaquaient un détachement ennemi, et prenait ses ronflements pour les fanfares de la cavalerie virginienne. En outre, le sergent, qui était un modèle de piété, pensait qu'il fallait au condamné un asile écarté et propre au recueillement. Il conduisit lui-même Birch dans la prison , s'assit sur un baril , fit signe à l'espion de prendre place sur un autre, et déposant sa lanterne à terre il dit d'un ton imposant :
— Vous semblez disposé à affronter dignement la mort. Je vous ai conduit ici pour que vous y soyez tranquille et que vous puissiez régler en paix les comptes de votre conscience.
— C'est un séjour qui inspire la mélancolie , dit LIaney.
— Peu importe, reprit le sergent Hollister, le séjour où un homme passe pour la dernière fois la revue de ses pensées, afin de se mettre à même de paraître à l'inspection dans l'autre monde. J'ai un petit livre que je me fais un devoir de lire toutes les fois que je me trouve dans des circonstances difficiles , et d'où je tire de grandes consolations.
Hiss PeytOD et M. Wharton on grande toilette.
En parlant ainsi, il présenta au colporteur une Bible qu'il avait dan» sa poche. Birch la reçut respectueusement , mais il avait l'air distrait ; et l'égarement de ses yeux fit supposer à son compagnon qu'il avait peur de la mort, ou qu'il n'avait pis la conscience nette.
— Si quelque chose vous pèse sur l'âme, dit le sjrgent, voici le moment de vous en dcbarrasser; si vous avez fait tort à quelqu'un, je voui promets , foi d'honnête dragon , de vous aider à le réparer.
Taris. Typographie l'Ion frère», luc Garancière, 8.
— 11 y a peu d'hommes qui soient irréprochables, reprit le colporteur avec la même dislr iction.
— C'est vrai, dit l'autre , il est naturel de pécher, mais l'on commet quelquefois des actions dont on est fâché plus tard.
Pendant ce temps Harvey avait complètement examiné le lieu où il devait p:isser la nuit, et toute évasion lui semblait impossible; mais, comme l'espér.mce est le dernier sentiment qui abandonne le cœur hum.iiii , il prêta plus d'attention au dragon , dont il comptait se faire un appui.
— On m'a appris , lui dit-il , à déposer le fardeau de mes péchés aux pieds de mon Sauveur.
— C'est bien, répondit HoUister; mais cela ne suffit pas. Depuis le commencement de la guerre le pays est en di'sordre, tt beaucoup de gens ont été dépouillés de leurs possessions légi'inies; moi-mèae, qui n'ai pillé qu'avec la permission de rata chefs, j'éprouve quelquefois certains remords.
Le colporteur étendit ses doigts maigres et osseiH en disant :
— Voici des mains qui ont passé de nombreuses années à travailler, mais que le pillage n'a jamais souillées uu seul instant.
— Tant mieux ! dit l'honnête soldat; c'est sans doute pour vous une grande consolation à cette heure suprême. Il y a trois principaux péchés, et, si on ne les a pas commis, on peut s'attendre à être enrégimenté dans le corps dts saints du cicl : ce sont le vol, le meurtre et la désertion.
— Grâces à Dieu, s'écria Birch avec ardeur, je n'ai ôté la vie à aucun de mes semblables !
— Tuer un homme en bâta lie rangée, c'est tout simplement faire son devoir. Si l'on sert une mauvaise cause, les chefs qui vous comuiandei.t sont seuls responsables; maisassassiner de sang-froid, c'est, après la désertion, le plus grand crime aui yeux de Dieu.
— Je n'ai jamais été soldat et par conséquent je n'ai jamais déserté, dit le colporteur.
— La désertion ne consiste pas seulement à abandonner son drapeau, on déserte quand on trahit son pays à l'heure du danger.
Birch se cacha la face avec les mains , et tout son corps trembla. Le sergent
le regarda altentivemei:t , et continua d'un ton moins sévère: j — Cest encore un péché dont on peut obtenir le pardon si l'on s'en repent sincèrement. Peu importe la manière dont un homme meurt , s'il meurt en chrétien et en homme. Pour vous y préparer, je vous recommande de dire vos prières et de prendre un peu de repos ; vous n'avez aucune chance de salut; car le colonel Singleton a donné les ordres les plus positifs pour vous faire pendre, si l'on s'emparait de vous; rien ne peut vous sauver.
— Vous dites vrai, s'écria Birch , il est maintenant trop tard ; j'ai détruit ma seule sauvegarde , mais il est un homme qui rendra du moins justice à ma mémoire.
— Quelle sauvegarde ? demanda le sergent avec curiosité.
— Ce n'est rien , répondit Harvey d'un ton calme. ^ Et quel est cet homme ?
— Personne.
— Rien , personne , voilà qui n'est pas propre à vous tirer d'affaire, dit le sergent en se levant pour sortir. Etendez-vous sur la couverture de madame Flanagan, et prenez un peu de repos. Je vous réveillerai demain matin. Je voudrais pouvoir vous être utile , car je n'aime pas à voir un homme pendu comme un chien.
Birch se leva brusquement, et saisit le dragon par le bras en s'écriant :
— Sauvez-moi donc de cette mort ignominieuse, et vous en serez amplement récompensé.
Georges Washington (Harper), premier frcsidcnt de la république des Etats Unis.
— Comment ? demanda le sergent stupéfait.
— Voyez , répondit le colporteur en montrant des guinées qu'il était parvenu à cacher, je vous donnerai cent fois plus si vous voulez m'aider à m'échapper.
— Fussiez -vous l'homme dont le portrait est sur cette monnaie , je ne consentirais pas à un pareil crime; allez, pauvre malheureux, et faites votre paix avec Dieu , car lui seul peut vous assister à présent.
Le sergent prit sa lanterne et s'éloigna en manifestant son indignation. Birch, accablé de dés;spoir, se jeta sur le matelas d'Elisabeth. HoUister, avant de se retirer, donna ses instructions à la sentinelle placée dans le hang.ir.
— Vous en répondez sur votre vie, dit-il; ne laissez entrer ni sortir personne jusqu'à demain.
— J'ai ordre de laisser passer la vivandière, dit la sentinelle.
— Soit; mais prenez gar le que ce rusé colporteur ne se glisse dans
les plis de ses jupons.
Il continua sa marche en faisant des recommandations semblables aux sentinelles voisines. Pendant quelque temps après son départ , le silence régna dans la prison solitaire; puisle factionnaire du hangar entendit le bruit cadencé de la respiration d'Harvey , qui semblait enseveli dans un profond sommeil. La sentinelle, en faisant sa tournée, médita sur l'indilTérence de cet homme capable de se livrer au repos sur le seuil de la tombe. Au reste, aucun sentiment de commisération ne se mêlait à ses réflexions; l'espion était depuis longtemps détesté de tous, les drigons. Il est probable qu'aucun d'eux ne l'eut traité avec autant de bienveillance que le sergent, et que tous aurjient également repoussé ses propositions , quoique par des motifs moins honorables, j Le factionnaire parta^^eait les idées de son corps, et il éprouva un vif désappointement en voyant le prisonnier prendre si tranquillement son parti et jouir d'un sommeil dont il était lui-même privé ; il eut plus d'une fois envie de troubler le repos du colporteur, niaii il fut retenu par la discipline et par la conscience de ce que cet acte aurait de brutal et de déshonorant.
Cependant madame Flanagan arriva en chancelant par la porte qui communiquait avec la cuisii e, en murmurant des malédictions contre les domestiques des officiers qui l'avaient empêchée de dormir devant le feu. Le factionnaire fit de vains efforts pour tirer des explications de la femme irritée ; il la laissa rentrer dans sa chambre , et l'entendit tomber lourdement sur le lit; puis les ronflements du colporteur recommencèrent comme s'ils n'avaient pas été interrompus. Peu d'instants après, on vint relever le factionnaire , qui, après avoir communiqué la consigne à son successeur, ajouta :
— Vous pouvez vous réchauffer en dansant, John; l'espion a accordé son violon , et notre hôtesse ne tardera pas à l'accompagner sur la basse- Cette plaisanterie fut accueillie par le rire de ceux qui venaient relever la sentinelle; ils s'éloignèrent, et presque aussitôt Elisabeth reparut se dirigeant vers la cour.
— Arrêtez , dit la sentinelle en la prenant par sa rote , on ne voit pas bien clair , êtes-vous sûre que l'espion n'est pas dans votre poche ?
— JVe l'entendez-vous pas ronfler dans ma chambre ? balbutia Elisabeth d'une voix avinée et tremblante , et n'avez-vous pas honte , vous et les vôtres , de mettre un homme coucher dans la chambre d'une honnête femme ?
— Ne faites pas attention à lui , dit le soldat , il se-a pendu demain matin; vous voyez qu'il dort déjà ; demain il dormira mieux encore.
— A bas les mains ! s'écria la vivandière en abandonnant au factionnaire une petite bouteille qu'il était parvenu à lui arracber ; je vais
aller me plaindre au capitaine Lawton , et savoir si c'est lui qui a donné l'ordre de mettre dans ma chambre un espion condamné au gibet.
— Silence, vieille Jéîabcl, reprit le factionnaire en )iortant la bouteille à ses lèvres , vous allez réveiller le prisonnier ; voudriez-vous troubler son dernier sommeil?
— Je vais réveiller le capitaine Lawton et l'amener ici pour qu'il me rende justice; il vous punira tous, maraudeurs I
 ces mots, Elisabctb sortit d'un pas mal assuré, et se dirigea vera le quartier du capitaine Lawton. Toutefois , ni cet olïicier ni la vivandit're ne parurent durant la nuit ; et rien ne vint troubler le repos du colporteur, qui , au grand étonncment des diflérenlcs sentinelles , continua il manifester par ses ronllcmenls le peu de crainte que lui inspirait la potence.