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CHAPITRE XVIII

Les écorcheurs suivirent avec précipitation le capitaine Lawton vers la partie qu'occupait le détachement. Il avait si souvent témoigné son eèle pour la cause de l'indépendance , il affrontait si héroïquement le danger, sa haute taille et sa physionomie sévère le rendaient si terrible, qu'il avait acquis une réputation distincte de celle de ses camarades. On prenait pour de la férocité la fougue avec laquelle il sabrait l'ennemi. D'un autre côté, quelques actes de clémence, ou, pour mieux dire, de justice éclairée, avaient fait accuser Dunwoodie de faiblesse. Les arrêts favorables ou désavantageux que prononce l'opinion publique sont rarement eu rapport avec la vérité.

En présence du major, le chef des écorcheurs avait éprouvé celte contrainte que la vertu impose toujours au vice ; mais il se sentait plus à l'aise avec Lawton , auquel il supposait des inclinations analogues aux siennes.

— Il est bon de pouvoir distinguer ses amis de ses ennemis, dit-il en manière de préface.

Le capitaine ne répondit que par un son inintelligible que l'écorcheur prit pour un signe d'adhésion.

— Le major Dunwoodie, continua-t-il, est sans doute protégé par Washington ; mais il y a dans ce comté beaucoup de patriotes qui désireraient voir un autre olHcicr à la tête de la cavalerie virginienne. Pour ma part , si j'étais soutenu de temps en temps par un détachement, je rendrais des services auprès desquels l'arrestation du colporteur n'est qu'une bagatelle.

— En vérité !

— Et l'officier qui m'assisterait en serait largement récompensé, reprit l'écoicheur avec un regard significatif.

— .Mais comment? dit Lawton avec impatience et en hâtant le pas pour s'écarter des auditeurs indiscrets.

— Les vachers, sous les ordres du colonel de Lancey, protègent les avant-postes de l'armée royale; ni.iis, si l'on avait assez de monde pour leur tenir tète, on ferait de bonnes alTaires.

— E^t-ce que les vachers eux-mêmes ne se chargent pas d'exploiter le pays?

— Oui ; mais ils sont obligés de ménager une population fidèle. J'ai entrepris deux expéditions avec leur concours; la première fois, ils se conduisirent en hommes de bien , mais la seconde fois ils nous attaquèrent à l'improviste , nous chassèrent et prirent tout le butin pour eux.

— Quelle infamie ! dit gravement Lawton ; je m'étonne qu'un homme honorable comme vous se soit jamais. associé avec de pareils gredins.

— Il est nécessaire d'avoir des intelligences avec eux, sans cela nous pourrions être pris; mais un homme sans honneur est pire qu'une brute. Croyez-vous qu'on puisse avoir confiance dans le major Dunwoodie?

— Relativement à vos opérations?

— Oui.

— Elles sont assez délicates, et je crois que le major ne serait pas disposé à y prendre part.

— C'est aussi mon idée, repartit l'écorcheur en se rengorgeant tout fier de la sûreté de son jugement.

Cependant ils étaient arrivés à une espèce de ferme dont les vastes dépendances étaient en assez bon état , eu égard aux circonstances. Les granges étaient occupées par les soldats , et les chevau'i rangés sous les longs auvents qui protégeaient la cour du vent froid du nord. Les cour:,iers se repaissaient tranquillement, la selle sur le dos, la bride sur le cou, prêts à être montés au premier signal. Lawton laissa un moment les écorcheurs et entra dans la maison. Quand il reparut, il avait h la main une lanterne d'écurie, et s'achemina vers un grand verger qui environnait les bâtiments de trois côtés. Les écorcheurs le suivirent en silence, croyant que son but était de chercher un endroit oii l'on pftt conférer de matières sérieuses sans être interrompu. Le chef reprit son entretien avec le capitaine, auquel il voulait inspirer de la confiance et donner bonne opinion de son esprit.

— Croyez-vous, dit- il avec l'importance d'un politique, que les colonies finissent par l'emporter sur le roi ?

— 51 je le crois!.., s'écria le capitaine avec impétuosité; puis il ajouta en se modérant : Je n'en doute pas. Si les Français nous don-

nent des armes et de l'argent, nous viendrons à bout des troupes royales avant l'espace de six mois.

— Tant mieux 1 car alors nous aurons un gouvernement libre , el nous, qui avons combattu pour lui, nous obtiendrons une récompense.

— Vous y avez des droits incontestables , s'écria Lawton. Quant è ces vils tories, qui vivent tranquillement sur leurs terres , ils ne méritent que notre mépris. Etes-vous iiropriétaire ?

— Pas encore ; mais j'espère le devenir avant la paix.

— Fort bien ! altjchez-vous à vos intérêts, qui s'identifient avec ceux du pays; faites valoir vos services, moquez-vous des tories, et je parie mes éperons contre un clou rouillé que vous deviendrez au moins greflier du comté,

L'.ipparenle (ranchisc du capitaine fit oublier toute prudence à l'écorcheur, qui s'écria :

— N'êtes vous pas d'avis que ceux qui ont arrêté le major André ont eu tort de refuser ses offres et de ne pas faciliter son évasion ?

— Oui, dit Lawton avec un rire amer; le roi Georges les aurait payés mieux que le congrès, cir il est plus riche ; il leur aurait assuré une vie aisée; mais, grâce au ciel, l'esprit public a fait des progrès prodigieux : les hommes qui n'out rien agissent comme s'ils avaient à défendre toutes les richesses des Indes; tous ne sont pas des misérables comme vous. Il y aurait longtemps que nous serions retombés sous le joug de l'Angleterre.

— Qu'est-ce? s'écria l'écorcheur en reculant et en ajustant le capitaine à la poitrine. Suis je trahi? Etes-vous mon ennemi?

Lawton d'un coup de son fourreau d'acier lui fit tomber le fusil des mains : — Scélérat, lui dit-il, si vous vous avisez de me coucher encore en joue , je vous fends 1 1 tète en deux !

— Vous n'avez donc pas l'intention de nous payer? dit l'écorcheur tremblant de tous ses membres, car il venait de voir des dragons à cheval qui cernaient silencieusement sa bande.

. — Oui, vous serez payés avec usure, reprit Lawton en jetant dédaigneusement un sac de guinécs aux pieds du chef, voici l'argent que le colonel Singlclon destinait à ceux qui livreraient l'espion. Bas les armes, coquins! cl comptez voire argent.

La bande intimidée obéit, et pendant que les écorcheurs faisaient sonner leurs giiinécs quelques dragons ôlèrent secrètement les pierres de ses fusils.

— Eh bien , s'écria le capitaine avec impatience, êles-vous satisfaits, le compte y est-il?

— Il n'y manque rien, dit le chef; et maintenant, avec votre permission, nous allons nous retirer.

— Arrêtez! nous avons tenu notre parole, il faut maintenant satisfaire la justice. On vous paye pour avoir arrêté un espion, et l'on vous punit comme voleurs, incendiaires et assassins. Emparez-vous d'eux, mes amis, et appliquez leur la loi de .Moïse : quarante coups, moins un!...

Les dragons ne demandaient pas mieux; en un clin d'oeil les écorcheurs furent itépouillés et attachés avec des cordes à des pommiers. Des branches d'arbre tombèrent sous le sabre ; les plus souples baguettes furent choisies, et chacune d'elles fut mise entre les mains d'un soldat robuste. Le capitaine Lawton enjoignit à ses gens de ne pas excéder les prescriptions de la loi mosaïque; mais il recommanda au correcteur du chef de songer qu'il avait affaire à un officier, et de le traiter en conséquence. Au signal donné, le vacarme de Babel commença dans le verger. On distinguait aisément les cris du chef au milieu de ceux de ses camarades. La flagellation s'accomplit avec précision, avec célérité, et conformément à toutes les règles; seulement les exécuteurs ne commencèrent à compter qu'après avoir essayé leurs verges une douzaine de fois au moins, sous prétexte de bien déterminer l'endroit où il fallait frapper.

Dès que cette opération sommaire fut achevée à la satisfaction générale des dragons, ceux-ci laissèrent les écorcheurs se rhabiller, et montèrent à cheval pour aller en patrouille.

— Vous voyez, mon ami, dit le capitaine au chef des écorcheurs, que nous pouvons faire des affaires ensemble. Si nous nous rencontrons souvent, je vous laisserai des marques qui, pour n'être pas très-honorables, n'en seront pas moins méritées.

Le bandit ne répondit pas; il était occupé k arranger son fusil el k bâter le dépari de ses camarades. Quand tout fut prêl, ils se dirigèrent lentement vers des rochers que dominait un bois épais. La lune se levait et permettait d'apercevoir les dragons. La bande se retourna brusquement et les coucha en joue; mais les chiens s'abaltirenteu vain sur les bassinets. Les sol lais répondirent à celte tentative par un éclat de rire railleur, el le capitaine s'écria :

— Ah ! coquins, je vous connaissais, et j'avais fait ôtcr vos pierres.

— Vous avez oublié celle que j'avais dans mon sac, répondit le chef en faisant feu. La bille sillla à l'oreille de Lawton, qui se contenta de rire en secouant la tête. Un des dragons avait vu les préparatifs de l'écorcheur, et se mit à le poursuivre au galop. Une courte dislance le séparait des rochers, et pour n'être pas atteint le chef fui obligé d'abandonner son fusil el son s ic d'argent. Le dragon revint avec ses prises et les offrit au capitaine; mais celui-ci les refusa en disant à l'homme de les garder jusqu'à ce qu'ils fussent réclamés par leur légitime propriétaire. Les tribunaux alors existants seraient diflicilemcnt parvenus

L'ESPION

à faire restituer l'argent; car il fut bientôt distribué très-éqiiitablement aux dragons par les mains du sergent HoUister.

La patrouille se mit en marche, et le capitaine reprit le chemin de sa chambre dans l'intention de se livrer au repos; il vit se glisser rapidement entre les arbres une figure qui s'avançait dans la direction du bois où les écorcheurs s'étaient retirés. A son grand étonnement, il reconnut dans l'ombre les habits de la vivandière.

— Quoil c'est vous, Elisabeth? lui cria-t-il de loin. Etes-vous somnambule ou rêvez-vous tout éveillée? Ne craignez-vous pas de trouver l'ombre de votre vache dans son pâturage favori ?

— Ah ! répondit la vivandière d'une voix altérée par la boisson, ce n'est pas ma vache que je cherche, je vais cueillir sur ces rochers des herbes pour les blessés.

— Vous feriez mieux de vous aller coucher; vous n'avez pas le pied bien sûr, et vous risquez de vous casser le cou. D'ailleurs les écorcheurs occupent ces hauteurs, et s'ils vous rencontrent, ils se vengeront sur vous du traitement que je leur ai fait subir.

Sans répondre à ces observations, madame Flanagan continua sa route, et disparut bientôt dans les taillis. Lorsque Lawton rentra, la sentinelle lui demanda s'il avait rencontré la vivandière, qui avait manifesté l'intention d'aller se plaindre à lui des outrages dont elle était l'objet. Le capitaine écouta ce rapport avec surprise; il parut fra; pé d'une idée subite, fil quelques pas vers le verger, et revint ensuite à la maison. Pendant plusieurs minutes il se promena rapidement en lonj; et en large devant la porte; puis, entrant précipitamment, il se jeta sur son lit tout habillé, et fut bientôt enseveli dans un profond sommeil.

Pendant ce temps, la troupe des maraudeurs avait atteint le sommet des rochers et se dispersait dans les bois. Toutefois, s'apercevant qu'on ne les poursuivait point, le chef siffla pour rappeler ses hommes, et les rassembla dans une clairière, au milieu de laquelle on alluma du feu.

— Ma foi, dit l'un des écorcheurs, voici le terme de nos opérations dans le West-Chester ; la cavalerie virginienne les rend désormais impossibles.

— J'aurai son sang, murmura le chef; dussé-je être tué sur la place !

— Oh I vous êtes très-brave à présent, s'écria l'autre avec un ricanement sauvage; mais comment, vous qui vous vantez de bien viser, avez -vous manqué un homme à cinquante pas ?

— C'est le cavalier qui m'a dérangé, et puis je n'avais pas la main ferme, je grelottais de froid.

— Dites plutôt de peur, ce sera plus exact, reprit le camarade d'un ton railleur. Pour ma part, je crois que je n'aurai pas froid de longtemps; le dos me brûle comme si j'étais sur le gril.

— Eh bien! n'avez-vous aucune envie de vous venger? s'écria le chef. Voudriez-vous baiser la verge qui vous a frappé?

— Ce serait assez difficile, car elle a été brisée sur mes épaules en morceaux tellement menus , qu'on ne pourrait pas en relrouver un seul. Eu tout cas, j'aimerais mieux perdre la moitié de ma peau que de la laisser tout entière avec mes oreilles par-dessus le marché, et c'est ce qui nous arrivera si nous irritons encore cet enragé de Virgiuien. Vous auriez mieux fait de vous adresser au major Dunwoodie, qui n'est pas aussi bien instruit de nos exploits.

— Silence, bavard! s'écria le chef. N'est-ce pas assez d'être volés et battus, faut-il encore être fatigué de sots discours? Aidez-nous à examiner nos provisions s'il nous en reste ; le souper vous fermera la bouche- La compagnie, conformément à cette injonction, se disposa à fdire

un maigre repas auprès du brasier de bois sec qui brûlait dans les crevasses d'un rocher. Malgré les gémissements et les contorsions excilés par leurs blessures, les écorcheurs mangèrent de bon appétit et commencèrent à se remettre de l'émotion de leur fuite. Lorsque leur faim fut apaisée et que le calme fut rentré dans leur âme , ils s'occupèrent de combiner des projets de vengeance, et d'ôter une partie de leurs vêtements pour panser leurs blessures. Divers expédients furent proposés, mais comme tous offraient de grands dangers, et demandaient beaucoup de résolution, ils furent repoussés à l'unanimité. Il n'était pas possible de surprendre les troupes, qui étaient constamment sur leurs gardes, et il n'était pas moins difficile de rencontrer Lawton séparé de son détachement; il s'en écartait rarement, et quand même on l'aurait trouvé seul il était douteux qu'on vînt à bout de lui. Son adresse égalait son iiitrépidiié, et son cheval du Sud sautait les haies et même les murs de p.eire.

Enfin la bande adopta un plan qui, en leur fournissant la vengeance qu'ils désiraient, leur donnait en même temps l'occasion de récolter un ample butin. Ce plan fut longuement discuté; et l'on en avait déterminé toutes les dispositions, lorsqu'un cri terrible se fit entendre dans les bois.

— Par ici, capitaine, les coquins sont en train de souper, il faut les tuer sur la place. Mettez pied à terre et armez vos pistolets !

A ces mois toute la bande fut en l'air. Les écorcheurs se levèrent précipilammeot et se précipitèrent dans les profondeurs du bois ; comme ils étaient déjà convenus d'un lieu de rtiidcz vous pour l'expédition projetée, ils s'en allèrent en divers sens. Les dragons se mirent à leur poursuite ; mais moins accoutumés à courir à pied, ils abandonnèrent bientôt la partie.

Peu de temps après, Elisabeth Flanagan sortit des téi;cl)res et pril

tranquillement possession de ce que les écorcheurs avaient laissé sur la place tant en vivres qu'en effets d'habillement. Elle s'assit et soupa avec une évidente satisfaction. El!c rêva ensuite pendant une lieure an coin du feu , la tête sur la main; et réunissant les divers objets qui lui convinrent, elle s'enfonça de nouveau dans les bois. Le feu qui jetait de vagues lueurs sur les rochers ne tarda pas à s'éteindre, et la clairière rentra dans la solitude et l'obscurité.

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