CHAPITRE XIX
Pendant que la plupart des dragons dormaient profondément, Dunwoodie avait en vain cherché le sommeil. Après avoir passé une nuit blanche, il quitta sa couche grossière et sortit pour respirer l'air frais du matin. La douce clarté de la lune venait de faire place au crépuscule ; le vent était tombé , et les brouillards promettaient un de ces beaux jours d'automne qui dans ce climat inconstant succèdent à la tempête par une transition presque magi(|He. L'heure de se mettre en mouvement n'était pas encore arrivée, et, voulant laiuser aux soldats le temps de se reposer, le major poursuivit sa promenade solitaire. Il se dirigea en rêvant vers le théâtre du supplice des écorcheurs; il songeait aux embarras de sa position, et se demandait comment il pourrait concilier son devoir avec son amour. Il était sûr de la pureté des intentions de Henry Wharton; mais son opinion pouvait n'être point partagée par un conseil de guerre dont la sentence lui enlèverait un ami et une maîtresse. Il avait la veille envoyé un exprès au colonel Singleton pour lui annoncer la capture du capitaine anglais, dont il garantiss:iit l'innocence en demandant ce qu'il fallait en faire. Il attendait la réponse à tout instant, et son inquiétude augmentait en voyant approcher l'heure qui allait décider du sort du prisonnier.
Dans cet état d'agitation, le major erra à travers le verger et fut arrêté par l'escarpement de rochers qui avait protégé la fuite des écorcheurs; il se préparait à retourner sur ses pas, lorsqu'on lui cria :
— Arrêtez , ou vous êtes mort!
Dunwoodie leva la tête, et vit au-dessus de lui un homme qui le couchait en joue du haut d'une roche. La clarté était encore trop faible pour atteindre ces sombres retraites, et ce ne fut qu'après un examen plus attentif qu'il reconnut avec surprise le colporteur. Il comprit aussitôt le danger de sa position; mais, dédaignant de fuir ou de demander grâce, il dit avec fermeté :
— Si vous voulez m'assassiner, faites-le, je ne me rendrai jamais.
— Non, major Dunwoodie, reprit Birch, mon intention n'est ni de vous arrêter ni de vous tuer.
— Que demandes-tu donc, être mystérieux? dit Dunwoodie, qui croyait presque être le jouet d'une hallucination.
— Votre estime, reprit le colporteur avec émotion; je voudrais que tous les braves gens me jugeassent avec indulgence.
— Le jugement des hommes doit vous être assez indifférent , car vous semblez braver leurs arrêts.
— Dieu dispose de la vie de ses serviteurs, répliqua le colporteur. Il y a quelques heures j'étais votre prisonnier et menacé du gibet; à présent vous êtes le mien, mais vous êtes libre. Il y a près d'ici des hommes qui vous traiteraient avec moins de bienveillance; voire sabre vous serait d'un vain secours contre eux. Suivez donc le conseil d'un homme qui ne vous a jamais fait de mal, et qui ne vous en fera jamais. Ne vous aventurez pas seul sur la lisière des bois.
— Avez-vous donc des camarades qui aient facilité votre évasion et qui soient moins généreux que vous ?
— Non, non, je suis seul, et personne ne me connaît excepté Dieu et lui.
— Et qui ? demanda le major avec un invincible intérêt.
— Peu importe, ajouta le colporteur d'un ton plus rassis. Quant à vous, major, vous êtes jeune et heureux ; il y a des personnes qui vous son chères et qui ne sont pas bien loin d'ici. Un grand danger les menace : redoublez de vigilance, fortifiez vos patrouilles, et gardez le silence. Avec l'opinion q'ie vous avez de moi, si je vous en disais davantage, vous penseriez que je veux vous attirer dans une embuscade; mais rappelez-vous mes avis et veillez sur ceux que vous aimez le plus.
Le colporteur déchargea son fusil en l'air et le jeta aux pieds de son auditeur étonné. Lorsque la fumée se fut dissipée Dunwoodie leva les yeux vers le rocher, mais Harvey Birch n'y était plus.
Le jeune homme fut tiré de la stupeur oii l'avait jeté cette étrange scène par le trépignement des chevaux et le son des clairons; la détonation avait été entendue, et une escouade venait savoir ce qui se passait. Sans entrer dans aucune explication le major retourna à l'hôtel Flanagan, où il trouva tout l'escadron sous les armes, rangé en bataille, et attendant avec impatience l'arrivée de son chef. L'officier chargé des préparatifs du supplice avait fait enlever l'enseigne et disposer un poteau pour l'esécution de l'espion.
Dunwoodie apprit le châtiment infligé par Lawton aux écorcheurs; mais il jugea à propos de dissimuler son entrevue avec Birch. Il dit que lui-même avait déchargé le fusil, et que c'était probablement l'un de ceux qu'avaient oubliés les écorcheurs. Les officiers lui insinuèrent qu'il était opportun de décider du sort du prisonnier avant de se mettre en marche.
Dunwoodie pouvait k peine se persuader que tout ce qu'il avait vu
L'ESPION
n'était pas un songe. Suivi de son étnt-major, et prëciïdé par le sergent IJollister, il se rendit à la prison oii l'on croyait le colporteur renfermé.
— Eli bien, monsieur, dit le niijor à la sentinelle, vous avez fait bonne garde ?
— Oui, monsieur; mon prisonnier est encore endormi, et il fait un tel bruit que c'est à peine si j'ai pu entendre les clairons sonner l'alarme.
— Ouvrez la porte et amenez le.
Le soldat entra; mais, à son grand élonneuient, il trouva la chambre en d«?sordre et la garde-robe d'Elisabeth éparpillée sur le plancher avec l'habit du colporteur. La vivandière était endormie; elle avait ses vêtements de la veille et un bonnet noir, qu'elle mettait indistinctement le jour ou la nuit. Le bruit qu'on fit eu entrant et les exclamations des assistants la réveillèrent.
— Veut on déjeuner? dit-elle en se frottant les yeux. Mon Dieu! qu'avez-vous ? On dirait que vous vouliz me manger; mais patientez, mes amis, et je vous ferai faire bonne chère.
— On devrait vous brûler vive , misérable ! s'écria le sergent oubliant à la fois ses principes religieux et la présence de ses chefs; vous avez favorisé l'évasion .ie ce danmé colporteur!
— Que \oulez-vous «lire? répondit Elisabith; que me parlfz-vous de colporteur? J'^ii été autrifois à même d'en épouser un, et j'aurais dû m'y résoudre, au lieu de m'attacher à des dragons qui n'ont pas d'égards pour les femmi s.
— Le scélérat a lai.ssé ma Bible, dit le vétéran en ramassant son volume. Au lieu de la lire pour se préparer à une bonne fin , il n'a songé qu'à s'enfuir.
— Et qui voudrait rester pour être pendu comme un chien? dit Elisabeth, qui commençait à comprendre; il n'y a qu'un homme prédestiné au gibet comme vous, monsieur Hollister.
— Silence! dit Duowoodie, il faut une enquête sévère, messieurs: cette porte étant la seule issue , on n'a pu p.isser qu'en séduisant la senliuelle ; faites venir les hommes qui ont été de garde.
Attirés pir la curiosité, ils étaient déjà tous présents, et déclarèrent qu'ils n'avaient vu sortir personne. Un seul reconnut que madame Elanagan avait passé auprès de lui, mais il allégua pour se justifier qu'il n'avait pas reçu l'ordre de la retenir.
— Vous mentez ! s'écria Elisabeth en entendant cette inculpation; osez-vous b en accuser une honnête veuve de se promener dans un camp à minuit? j'ai dormi depuis hier du sommeil de l'innocence.
— Il y a quelque chose décrit dans ma liible, dit le sergent en s'adressant respectueusement à Dunwoodie; ce n'est point de ma main, car je n'ai aucun souvenir de famille à enregistrer.
On des ofliciers lut à haute voix ce qui suit :
« Je certifie que si je suis libre, c'est par l'aide de Dieu seul, à la protection duquel je me recommande humblement. Je suis forcé de pi;endre les hubils de la vivandière, mais j'ai mis dans sa poche de quoi l'indemniser.
En foi de quoi je signe ;
» HaRVET BlIÎCH. »
— Comment ! s'écria Elisabeth , ce brigand a dépouillé une pauvre veuve! qu'on le saisisse et qu'on le pende, major, ou il n'y a point de justice en ce pays.
— Regard» z votre poche! dit un jeune officier qui s'amusait de cette scène, dont les conséquences lui étaient indifférentes.
— Voici une guinée, reprit la vivandière après avoir fouillé dans sa robe ; quel aimable homme que ce colporteur! puisse-t-il prospérer dans ses affaires et se préserver toujours de la potence!
Dunwoodie se retourna pour sortir, et vit le capitaine Lawton immobile et les bras croisés, dans une attitude qui contrastait si singulièrement avec son impétuosité ordinaire, que le commandant en fut frappé. Leurs yeux se rencontrèrent, et ils eurent ensemble un entretien confidentiel après lequel Dunwoodie revint congédier la garde. Le sergent Hollister demeura seul avec madame Flanagan, qui était d'une humeur excellente , se trouvant amplement dédommagée de la perte de ses vêtements. Elle songeait depuis longtemps à donner le sergent pour successeur à feu sou mari; mais elle craignait de l'avoir offensé dans leur récente altercation, et elle s'occupa de l'amadouer. Malgré sa rudesse et sa grossièreté, elle avait encore conservé assez de I instinct de son sexe pour apprécier le parti qu'on pouvait tirer d'une réconciliation; elle versa donc à boire au sergent en lui disant:
— Quelques paroles vives entre amis ont peu d'importance; j'ai été aigri par feu Michel Flanagan, qui me cherchait querelle dans les moments où je l'aimais le plus.
— Michel était un bon soldat et un brave homme, répondit le sergent; lorsqu'il tomba, notre escadron couvrait le flanc de son régiment, et j'eus l'occasion de lui passer sur le corps dans la journée. Pauvre diable ! il était étendu sur le dos, et avait l'air aussi tranquille que s'il fût mort de mort naturelle.
— Obi , répondit la veuve , il n'avait d'autre défaut que d'aimer trop la bonne chère; mais, vous, monsieur Hollister, vous êtes un homme sobre et vous feriez un bon mari.
— Eh bien, madame Flanagan, j'éprouve le besoin de vous parler
d'un sujet qui me tient au cœur, et je vais m'expliquer si vous avez le loisir de m'entendre.
— Certainement, dit Elisabeth, je ferai plutôt attendre tous les officiers; mais prenez un second verre, mon cher, cela vous donnera du courage.
— Merci, répondit le vétéran, je n'en ai pas besoin. Croyez-vous que ce fût réellement l'espion que j'ai enfermé dans votre chambre hier au soir ?
— Quel autre aurait-ce été ?
— Le diable en personne, déguisé en colporteur, et ceux que nous avons pris pour des écorcheurs étaient ses démons.
— Vous pouvez bien avoir raison, mon cher sergent; car s'il y a des démons incarnés dans le comté de West-Chester, ce sont certainement ces maudits écorcheurs.
— Je suis de votre avis, madame Flanagan. L'esprit malin savait que nous voulions arrêter llarvey Birch, il en a pris la figure pour s'introduire dans votre chambre.
— Dans ma chambre! Pourquoi y viendrait-il? s'écria Elisabeth; n'y a-t-il pas assez de diibles dans la cavalerie, sans qu'il en vienne du fond des abîmes pour effrayer une malheureuse veuve ?
— C'ist pour voire salut qu'il lui a été permis de venir, reprit le superstitieux Hollister; il a disparu sous votre forme, afin de vous annoncer le sort qui vous attend si vous ne vous amendez pas.
La vivandière fut charmée du ton doux et mielleux de son amant; mais elle fut vivement scandalisée de ses insinuations, ausquelles elle riposta par une puissante objection.
— Si c'était le diable, croyez-vous qu'il m'aurait donné une guinée pour de méchantts bardes?
Le sergent sentit toute la force de l'argument; et il cherchait une réponse, lorsqu'on appela bruyamment madameFlanagan pour préparer le déjeuner. EUe q àtla Hollister avec l'espoir d'obtenir plus tard de lui des explications plus terrestres et plus positives.
Pendant le déjeuner plusieurs exprès arrivèrent : l'un d'eux donna des renseignements sur les forces de l'expédition anglaise qui s'avançait par l'Hudson; un autre apporta l'ordre d'envoyer le capitaine Wharlon au premier poste des moulagnes. l'es dernières instructions augmentèrent le trouble de Dunwoodie, il avait toujours devant les yeux le désespoir de Franccs; et vingt fois il fut tenté de sauter à cheval et de galoper jusqu'aux Sauterelles, mais un sentiment insurmontable l'en empêcha. Pour obéir aux ordres de son supérieur, il chargea un officier d'aller prendre Henry Wharlon, et de le conduire au poste indiqué. Il lui remit en même temps une lettre dans laquelle il assurait à son ami qu'il ferait tous ses efforts pour le sauver. Les blessés furent laissés aux Qiialre-Coins, sous la garde de Lawton avec un détachement, et l'escadron se dirigea vers l'Hudson. Dunwoodie rapporta exactement au cap t line les paroles du colporteur, et tous deux essayèrent de pénétrer le sens de cet avis mystérieux. Au moment du départ, Dunwoodie se rappela qu'on n'avait rien décidé relativement au colonel Welmere ; et, au lieu de suivre la colonne, il prit la route qui menait aux Sauterelles. Chemin faisant, il aperçut au loin, dans un défilé, l'escorte qui emmenait Henry Wharlon. A cette vue il redoubla de vitesse; et tournant au galop l'angle de la colline qui lui masquait la vallée, il se trouva brusquement en présence de celle qu'il cherchait.
Frances avait suivi à distance l'escouade qui lui cnl vait son frère. Cette triste séparation et l'inexplicable absence de Dunwoodie avaient entièremmt abattu le courage de la jeune fille. Accablée de douleur, elle s'était assise sur une pierre, au bord de la route, et sanglotait amèrement. Dunwoodie sauta à bas de son cheval , et se placi auprès d'ellf.
— Frances, ma chère Frances, s'éiria t-il, pourquoi vous désoler? Que la situation de votre frère ne vous alarme pas : aussiiôt que mes devoirs seront accomplis, je me rendrai auprès de Washington, et je lui demanderai la liberté "iu ciplif.
— Major Dunwoodie, dit avec dignité la jeune fille tremblante, je vous remercie de l'intérêt que vous portez à mon pauvre frère; mais le langage que vous m'adressez est inconvenant.
— Inconvenant! n'ètes-vous pas à moi, avec le consentement de votre père, de votre tante, de votre frère, avec votre propre consentement, ma chère Frances?
— Je ne veux pas , major Dunwoodie , attenter aui droits qu'une autre personne peut avoir sur vous, dit Frances en s'efforçant de parler avec fermeté.
— Aucune femme n'a des droiis sur moi , j'en atteste le ciel, dit Dunwoodie avec ardeur, vous êtes maîtresse de mon âme.
— Vous excellez dans l'art d'abuser de la crédulité de mon sexe, major Dunwoodie! répondit l'rances en essayant vainement de sourire.
— Je ne mérite pas de pareils reproclies, miss Wharlon , vous ai-je jamais trompée , ai-je jamais tenté de corrompre la pureté de votre cœur ?
— Pourquoi le major Dunwoodie n'a t-il pas honoré récemment de sa présrnce la maison de son futur beau père? A-t-il oublié qu'elle renfermait un ami couché sur un lit de douleur, et un autre exposé à un danger terrible? At il oublié celle qu'il voulait prendre pour épouse, ou plutôt a-t-il eu peur de rencontrer plus d'une femme ayant des droits à ce litre? O Peyloa ! Peyton! combien vous m'avez trom-
L'ESPION
pée ! Avec la foi et la crédulité de la jeunesse, je vous ai cru le plus noble, le plus loyal et le plus généreux des hommes,
— Je vois la cause de votre erreur! s'écria Dunwoodie; mais je vous jure par tout ce que j'ai de plus sacré que vous ne me rendez pas justice.
— Ne jurez pas, major Dunwoodie, interrompit Frances avec une noble fierté, le temps où je croyais aui serments est passé.
— Miss Wharton, pour me relever dans votre estime, je serais obligé de montrer une fatuité qui me rendrait peut-être méprisable à vos yeui.
— Vous ne vous justifierez pas aisément, monsieur, répondit Frances en se dirigeant vers les Sauterelles, voici notre dernière entrevue; mais nous pourrons nous retrouver en présence de mon père, qui accueillera toujours un parent avec bienveillance.
— Vous me désespérez, miss Wharlon ! je pars pour une expédition périlleuse où peut être je laisserai ma vie; si la fortune m'est contraire, du moins rendez justice à ma mémoire, rappelez-vous qu'à mes derniers soupirs j'aurai fait des vœux pour votre bonheur.
En parlant ainsi il posa le pied sur l'étrier, mais la jeune fille lui lança un regard qui le retint malgré lui.
— Major Dunwoodie, dit-elle, ne vous exposez pas imprudemment, Dieu et votre patrie vous le défendent; la cause sacrée pour laquelle vous êtes armé a besoin de vos services, et puis...
— Eh bien ! dit le jeune homme en s'élançant vers elle et en lui présentant la main; mais Frances, qui s'était remise de son émotion, le repoussa froidement et poursuivit sa marche.
— Est-ce ainsi que nous nous séparons? dit Dunwoodie avec désespoir; suis-je un misénjlile pour que vous me traitiez avec tant de cruauté? Vous ne m'avez jamais aimé, et vous lâche?, de justifier votre légèreté par des accusations qu'il vous est impossible de motiver.
Frances s'arrêta, et le contempla avec un sentiment si pur et si profond que Dunwoodie se serait volontiers jeté à genoux pour lui demander pardon.
— Ecoutez-moi pour la dernière fois, major Dunwootlie, reprit-elle; il est pénible pour une femme de reconnaître qu'elle est sacrifiée, mais c'est une vérité qui m'a été démontrée tout récemment. Je suis loin de vous accuser : quand même j'aurais des préleniious sur voire cœur, je ne suis pas digne de vous. Ce n'est pas une jeune fille faible et timide comme moi qui peut vous rendre heureux; non , Peyton , vous êtes fait pour de grandes et glorieuses actions, et vous devez être uni à une femme qui partage vos idées et s'élève au-dessus de la faiblesse de son sexe. Quant à moi, je vous ferais descendre vers la terre; avec une autre comp.igne, vous atteindrez le faite des dignités humaines. Je lui cède donc la place, non pas sans regret, mais libiemeut; et j'adresse au ciel une prière fervente pour qu'elle puisse assurer votre bonheur.
— Aimable enthousiaste ! s'écria Dunwoodie, vous ne me connaissez pas, vous ne vous connaissez pas vous-même; c'est une femme douce et tendre comme vous qui convient à mon caractère; ne vous laissez pas entraîner par une fausse générosité qui ne servirait qu'à me rendre malheureux.
— Adieu, m:ijor Dunwoodie, répondit la jeune fiUe d'une voix entrecoupée; oubliez que vous m'avez connue, et ne songez qu'à votre patrie qui vous réclame.
A ces mots, elle entra dans l'enclos des S.iuterellcs, et le major regagna tristement son escadron , qui s'acheminait vers les bords de I tludson.
La douleur de Dunwoodie n'était rien , comparée à celle de Frances. Avec la pénétration d'un amour jaloux, elle avait découvert l'attachement d'Isabelle, et son esprit, plein de délicatesse et de modestie, ne pouvait concevoir que cet nmour n'eût pas été recherché. ArJriite dans ses affections, et sans art pour les dissimuler, elle avait accueilli avec plaisir les assiduités du major; mais elle ne lui avait accordé son cœur qu'après avoir apprécié la mâle franchise et le dévouement sincère du jeune soldat. Elle lui avait dès lors accordé une tendresse dunible et sans mélange; mais les événements des jours derniers avaient éveillé en elle de nouvelles sensations : elle n'avait pu voir ssns trouble l'étrange changement de son amant, l'indifférence qu'il lui avait témoignée et la passion romanesque d'Isabelle. Elle avait douté de Dunwoodie, et par un stnliment qui accompague toujours les affections les plus pures, elle s'était défiée de son propre mérite. Dans un moment d'enthousiasme, elle avait cru qu'il lui serait facile de renoncer à son amant pour le donner à une personne plus digne de lui ; mais son imagination essayait en vain de tromper son cœur : dès que Dunwoodie eut disparu, notre héroïne sentit toute l'étendue de son malheur. Les soins du commandement donnèrent quelques distractions au jeune homme, mais Frances ne trouva pas le même soulagement en remplissant les devoirs de li piété filiale auprès de M. Wharlon, dont le peu d'énergie avait été détruit par la captivité de son fils.