CHAPITRE XIII
L'alarme produite par l'invasion se répandit rapidement le long des côtes de l'Atlantique, et elle eut de l'écho au milieu des montagnes escarpées situées à l'ouest des grands fleuves, comme si elle eût été emportée par un tourbillon. Entre la baie de Massachusetts et la rivière de Connecticut, toute la population se souleva comme un seul homme , et le cri de sang retentit au loin dans l'intérieur; les collines, les vallées , les grands chemins, les sentiers , se couvrirent de bandes de paysans armés qui se dirigeaient avec ardeur vers le théâtre de la guerre. Quarante-huit heures après le combat de Lexington, on calcule que plus de cent mille hommes avaient pris les armes, et qu'un quart de ce nombre se réunit devant les presqu'îles de Boston et de Charlestoxin. Ceux que l'éloignement et le manque de munitions empêchaient de participer immédiatement à la lutte, attendaient le moment de déployer leur zèle. Enfin , les colonies avaient été brusquement tirées de la morne quiétude où elles sommeillaient depuis une année , et les patriotes exprimaient si énergiquement leur indignation, que les partisans de l'Angleterre, encore nombreux dans les provinces méridionales, étaient réduits au silence , en attendant le terme de l'agitation révolutionnaire.
Le général Gage , retranché dans ses positions , et soutenu par des forces toujours croissantes et par une flotte formidable , voyait tranquillement grossir l'orage. Il conservait celte douceur et cette bienveillance qui distinguaient en lui Ihomme privé. Quoiqu'il fût impossible de se méprendre sur les intentions des Américains, il écoutait avec répugnance les conseils de vengeance qu'on lui donnait, et cherchait moins à dompter l'insurrection qu'à l'apaiser. Un mois auparavant, il avait cru ses troupes capables de résister à toutes les colonies; mais il s'était aperçu depuis qu'il était prudent de rester sous la protection de ses citadelles entourées par les flots.
Cependant on prit toutes les mesures indispensables pour assurer la dignité et l'autorité de la couronne. Des proclamations furent lancées contre les rebelles, qu'on invitait à rentrer dans le devoir; mais le peuple y réjiondit par des adresses, qui avaient pour but de demander justice, par des remontrances au parlement, qui réclamaient le maintien des anciennes immunités. On affectait encore de respecter les prérogatives royales; on y faisait allusion dans tous les actes émanés des chefs du mouvement; mais on n'épargnait pas les sarcasmes aux ministres, qui étaient accusés de troubler la paix du royaume.
Ainsi se passèrent ]ilusieurs semaines, après la série d'escarmouches qu'on appelle la bataille de Lexington, parce qu'elle avait commencé au hameau de ce nom. Des deux côtés on se disposait à de plus sérieux combats.
Lionel ne resta pas tranquille spectateur de ces préparatifs. Le lendemain du retour du détachement, il réclama un commandement auquel il avait droit. On le félicita du dévouement et de la fidélité qu'il avait déployés; mais on lui fit entendre qu'il rendrait plus de services à la cause royale en la soutenant auprès de ces colons influents avec lesquels sa famille avait contracté des alliances ou entretenu d'intimes relations. On lui suggéra même l'idée de quitter les retranchements à la première occasion favorable, \to\ir aller en dehors faire de la propagande en faveur de la monarchie. Ces propositions ambiguës flattèrent si agréablement l'amour-propre du jeune major, qu'il se résigna sans peine à attendre les évenemenis. Il obtint toutefois la promesse d'une position militaire importante , promesse subordonnée à la prolongation des hostilités, qui ne pouvait être douteuse pour un aussi judicieux observateur.
Le général Gage avait déjà abandonné la position qu'il avait prise à Charlestown, afin de concentrer ses forces, et d'accroître sa sécurité. Du haut des coteaux de la péninsule de Itoston, on pouvait voir les colons s'organiser pour assiéger l'armée royale. Les collines opposées étaient couronnées d'ouvrages en terre construits à la hâte, et un corps de guerriers inexpérimentés mais formidables, s'était hardiment
placé à l'entrée de l'isthme pour couper toute communication avec les environs. Il occupait le petit village de Ro.biiry, sous le feu des canons anglais, avec une audace qui aurait fait honneur à des hommes plus éprouvés sur les champs de bataille, et plus endurcis aux dangers.
La suriirise qu'excitèrent dans l'armée l'ardeur et le courage de ces Américains si dédaignés, diminua quand on sut que plusieurs anciens olliciers, après avoir servi jadis avec honneur dans les troupes royales, avaient été chargés par le peuple de commandements importants. On citait entre autres , Ward et Thomas, hommes d'un rang distingué et d'une certaine habileté dans les armes. Ils avaient été investis d'une commission régulière par le congrès colonial, et sous leurs ordres avaient été organisés des régiments auxquels il ne manquait que de la discipline et des armes. Dans les cercles de l'hôtel du gouvernement, Lionel entendit souvent prononcer le nom deWarrcn, avec autant de respect que d'animosité. Cet homme, qui avait bravé la présence des troupes royales, et soutenu ses principes au milieu des baïonnettes, venait d'abandonner sa maison, ses biens et une profession lucrative, pour se jeter ouvertement dans la lutte en prenant part à la bataille de Lexington.
Mais le nom qui avait le plus de charme pour Lionel Lincoln était celui de Putnam , cultivateur de la colonie voisine du Connecticut. A la première alerte, il avait quitté la charrue, et monté sur un cheval de ferme, il était venu se placer au premier rang de ses compatriotes. Des souvenirs de jeunesse assiégeaient le jeune major, quand les vétérans réunis autour de Gage prononçaient le nom de l'intrépide laboureur. Il se rappelait qu'avant que la raison de sou père fiit obscurcie, sir Lionel lui racontait souvent des combats meurtriers avec les sauvages, des exploits romanesques accomplis au milieu du désert, d'étranges et redoutables rencontres de bêtes fauves; et le nom de Putnam était toujours mêlé à ses récils, entouré d'une espèce de renommée chevaleresque , qu'on obtient difficilement à des époques plus civilisées, et qui ne manque jamais d'être justifiée par des exploits.
L'immense richesse de la famille Lincoln et sa haute position dans le monde avaient fait obtenir au jeune Lionel un rang qui était d'ordinaire le prix de longs et pénibles services. Aussi comptait-il parmi ses égaux des vieux militaires qui avaient partagé les périls de son père dans ces mêlées où le Cœur de lion de l'Amérique s'était fait connaître. Ces vétérans parlaient avec une singulière affection de Putnam , et quand on forma le projet de le détacher de la cause des colonies en lui offrant des trésors et de l'emploi , ils en nièrent dédaigneusement la possibilité, et le fait justifia complètement leurs prévisions. De semblables tentatives furent dirigées contre quelques autres Américains dont les talents valaient la peine d'être achetés ; mais aucun homme de marque ne prêta l'oreille à ces propositions, et ne voulut renoncer aux principes d'indépendance.
Pendant que ces manœuvres diplomatiques tenaient lieu de mesures plus sérieuses, des renforls continuaient à arriver de toutes parts : avant la fin du mois de mai 177i, plusieurs généraux illustres environnaient Gage, qui n'avait pas à ses ordres moins de huit mille baïonnettes.
A l'aspect de ces forces imposantes, l'orgueil abattu de l'armée se releva, les jeunes gens qui arrivaient d'Angleterre se dirent qu'une pareille armée ne pouvait être bloquée dans les limites étroites de la péninsule par des paysans mal armés , étrangers à la stratégie , et dépourvus de munitions. Les dispositions belliqueuses des Anglais furent augmentées par les bravades de leurs adversaires qui se moquaient de Burgoyne, l'un des nouveaux venus parmi les généraux. Il s'était vanté dès son arrivée d'étendre sans peine le camp anglais, et l'on se disposa effectivement à occuper les hauteurs de Charlestown.
Cette presqu'île était située en face de celle de Boston. Les deux positions se défendaient l'une par l'autre , et entourées toutes deux presque entièrement par la mer, elles mettaient le général en chef à même d'utiliser pour sa défense les plus gros vaisseaux de la flotte. Avec tant d'avantages, l'armée anglaise cantonnée à Boston accueillit joyeusement les ordres qui présageaient un prochain mouvement vers la rive opposée.
Il y avait deux mois que les hostilités étaient commencées, et tout s'était borné à des préparatifs. Les fourrageurs anglais et les Amériricains avaient seulement engagé quelques combats partiels dans les îles de la rade , et les indigènes avaient soutenu leur réputation toute récente d'intrépidité.
L'arrivée des nouveaux régiments ramena la gaieté dans la ville de Boston ; cependant les habitants (pii étaient forcés d'y res'er évitèrent autant que possible la fréquentation des officiers, repoussèrent froidement toutes leurs invitations. Un très-petit nombre de colons , séduits par des places lucratives, abandonnèrent la cause nationale , et comme quelques-uns d'entre eux avaient accès auprès du gouverneur, on s'imagina que c'étaient leurs perfides conseils qui em)>oisonnaient son esprit et qui l'entraînaient à des actes contraires à sa loyauté habituelle. Quelipies jours après l'aff.iirede Lexington, les habitants avaient été convoqués , et le gouverneur avait promis solennellement de laisser sortir tous ceux qui déposeraient leurs armes. Les armes furent remises, et il ne laissa sortir personne. Cette perfidie donna au peuple de nouveaux motifs de plainte, et vu même temps les Anglais , qui
LIONEL LINCOLN
avaient dû cesser malgré eux de mépriser les colonies, conçurent des sentiments de baine et de vengeance.
Ainsi la défiance et les antipathies personnelles existaient à Boston môme, et donnaient aux troupes un plus vif désir d'étendre leurs limites.
Quoique la guerre s'annonçât sous de fâcheux auspices, la bonté naturelle du général Gage et l'intérêt qu'il portait aux soldats le déterminèrent à consentir un échange de prisonniers. C'était établir un précédent qui distinguait cette lutte d'une révolte ordinaire. Une conférence eut lieu à cet effet, au village de Charlestown, qu'aucun parti n'occupait alors. A la tête de la députation américaine se trouvaieiit Warren et le vieux partisan Putnam , qui était aussi humain qu'intrépide. Plusieurs vétérans de l'armée royale passèrent le détroit dans cette circonstance pour avoir un dernier entretien avec leur ancien camarade , qui les reçut cordialement , mais qui repoussa tous les efforts tentés pour lui faire abandonner son drapeau.
Cependant toutes les colonies s'agitaient, les Américains n'attendaient plus qu'on les attaquât; ils prenaient l'offensive, interceptaient les convois et s'emparaient des munitions. La concentration des forces anglaises sur Boston laissait les autres colonies dans une indépendance presque complète , et quoiqu'elles fussent encore nominalement sous la domination britannique, elles ne négligeaient rien pour assurer le triomphe de leurs droits.
Ce fut à Philadelphie que-se forma le congrès des délégués des colonies uniques. Chargé de diriger les mouvements d'un grand peuple, il agit pour la première fois comme représentant une nation distincte, publia des manifestes, et organisa une armée imposante. Les anciens officiers furent invités à reprendre les armes , et le reste des cadres fut rempli par les noms de jeunes gens aventureux qui exposaient volontiers leur existence, sans prétendre tirer même de la victoire aucun avantage personnel. A la tête de cette liste de guerriers, le congrès plaça un de ses membres , homme déjà connu par ses services, et qui a légué à son pays la gloire d'un nom sans tache.