‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 121 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

En laissant le capitaine Lawton auprès des blessés avec le sergent Hollister et douze hommes, Dunwoodie avait eu égard aux blessures de son camarade, quoique celui-ci lui assurât qu'il était capable de rem-

plir ses devoirs dans toute leur étendue. Avant le départ, le major lui recommanda de nouveau de surveiller les Sauterelles, et d'aller s'y installer aussitôt qu'il remarquerait la moindre agitation dans le voisinage.

Pendant quelque temps après le départ des troi,pis, le capitaine se promena devant la porte de l'hôtel Flanagan en maudissant la destinée qui le condamnait à l'inaction. Par intervalles il répondait aux questions d'Elisabeth qui, de l'intérieur de la maison, lui demandait des explications sur l'évasion du colporteur. En ce moment il fut rejoint parle chirurgien; celui-ci venait de visiter les blessés dans un bâtiment éloigné, et ignorait complètement tout ce qui s'était passé.

— Où sont les sentinelles ? demanda-t-il avec étonnement, et pour- , quoi êtes-vous seul, capitaine?

— Tout l'escadron est en route vers l'Hudson , nous restons seuls avec des malades et des femmes.

— En tout cas, reprit le docteur, je suis charmé que le major Dunwoodie ait jugé convenable de ne pas emmener les blessés. Holà ! madame Flanagan ! donnez-moi quelques aliments pour apaiser mon appétit; j'ai un cadavre à disséquer, et je suis pressé.

— Vous arrivez toujours trop tard, monsieur Archibald Silgreaves, dit Elisabeth en montrant sa face enluminée à la fenêtre de la cuisine; il n'y a plus rien à manger que la peau de ma vache et le cadavre dont vous parkz.

— Femme ! s'écria le chirurgien en colère , me prenez-vous pour un cannibale ? Je vous ordonne de me préparer une nourriture convenable et substantielle.

Lawton intervint pour rétablir la paix, et annonça au docteur qu'on était allé chercher des vivres; M. Sitgreaves oublia sa faim, et annonça l'intention de commencer immédiatement sa dissection.

— Et où est votre sujet ? demanda Laxvton.

— C'est le colporteur, dit Sitgreaves en jetant un coup d'œil sur le poteau de l'enseÎKne; j'ai recommandé à Hollister d'arranger les choses de manière que le cou ne fût point disloqué dans la chute, et je veux faire de l'espion le plus beau squelette qu'on ait vu daus les Etats de l'Amérique du IS'ord; il a des articulations magoifiques dont je saurai tirei parti. H y a longtemps que j'attendais une p.ireille occasion pour envoyer un squelette à ma vieille tante de Virginie qui a eu tant de bonté pour moi dans ma jeunesse.

— Comment ! s'écria Lawton, vous croyez que ce présent lui sera agréable ?

— Pourquoi pas? dit le chirurgien; qu'y a t-il de plus noble dans la nature que la charpente osseuse d'uu homme? Mais qu'a-t-on fait de mon cajavre?

— Il est parti.

— Comment, parti ! Qui donc a osé me l'enlever?

— Le diable, dit Elisabeth , et il vous enlèvera aussi un de ces jours sans vous en demander permission.

— Silence! s'écria Lawton en réprimant avec peine son hilarité; est ce ainsi que vois devez parler à un officier?

Le capitaine se chargea ensuite d'expliquer à son ami l'évasion du colporteur.

Ainsi privé à la fois de son déjeuner et de son cadavre, Sitgreaves, proposa d'aller aux Sauterelles s'enquérir de la santé du capitaine Singlelon. Lawton était disposé à celte excursion, et tous deux se dirigèrent veis la maison. Lawton voyant son compagnon triste et désappointé, s'efforça de rétablir le calme de ses esprits.

— C'est dommage, lui dit-il , que votre chanson ait été interrompue par la binde qui amenait le colporteur; votre allusion à Hippocmte était parfaite.

— Je savais bien que vous l'apprécieriez, capitaine, quand les fumées du vin n'agiraient plus sur votre cerveau; la poésie n'a pas la précision df s sciences exactes, elle n'a p.i3 non plus l'utilité des sciences naturelles, mais elle tient sa place dans la vie plutôt comme un émollient que comme un tonii|ue.

— Ûites-moi donc la fin de vos couplets; nous sommes seuls et tout est tranquille.

— Je céderai volontiers à vos désirs, mon ami, dit Sitgreaves en toussant préalablement, si je puis parvenir à vous inspirer le goût des bonnes choses.

— Voici à notre gauche des rochers dont les échos doubleront le charme de la mélodie.

Le docteur, provoqué de la sorte, commença à fredonner :

Si je lis bien dans lu pensée...

— Silence , interrompit le capitaine ; n'entendez -vous pas du bruit dans ces rochers ?

— C'est l'écho.

— Ecoutez, dit Lawton en arrêtant son cheval.

Et au moment où il achevait de parler, une pierre tomba à ses pieds et roula sur la route.

— C'est un projectile inoffensif, dit Lawton, et qui n'a pas été lancé par la main d'un ennemi.

— Un coup de pierre ne produit guère que des contusions ; mais comme il n'y a ici que nous d'êtres vivants, il faut que cette pierre soit tombée du ciel!

L'ESPION

Yu r(';;iinenl tout entier pourrait se carlier iIeiTit'>ie ces rochers,

ri^nondit le capitaine, et descendant de cheval, il alla ramasser la pierre.

— Oh! dit-il, voici l'explication du mystère : au caillou ([u'on nous a lancé est attaché un hillet écrit en caractères assez peu lisibles. Voyons ce qu'il nous annonce.

Et le capitaine lut ce qui suit :

« Une balle va plus loin qu'une pierre, et des ennemis dangereux » sont cachés derrière les rochers; votre cheval est bon, mais il ne pourrait gravir un escarpement. «

— Tu dis vrai, homme étrange! dit l.nwton ; le courage et l'activité seraient inutiles contre l'.issassinat dans ces étroits détilés. Merci, mon ami inconnu , je ne négligerai point ton avis.

On vit uu moment paraître au-dessus d'un rocher une main maigre et osseuse qui se retira presque aussitôt.

— Voilà quelque chose d'extraordinaire , dit Sitgreaves, et je ne comprends rien à cette lettre.

— Peut-être est-ce quelque farceur qui s'amuse Ji nos dépens , dit l'officier en mettant le billet dans sa poche. Quoi qu'il en soit, permettez-moi de vous dire, monsieur Archibald Sitgreaves, que vous vouliez disséquer un homme fameusement honnête.

— Qui? le colporteur, l'un des espions les plus connus qui soient au service des Anglais? .l'ose dire que ce serait un honneur pour un pareil misérable de servir à un usage scicntiftque.

— Il est possible que ce soit un espion ; il est même vraisemblable que c'en est un , dit Lawton d'un ton rêveur ; mais il a un cœur plein de gciuTosité et digne d'un soldat!

Pendant ce soliloque, le chirurgien regarda son compagrion avec un vague étonnemenl. Celui-ci, avec sa pénétration habituelle, avait déjà remarqué des rochers dont les masses en saillie s'allongeaient sur la route qui tournait autour de leur base.

— l.e pied de l'homme peut franchir ce qui est inaccessible aux chevaux, dit le prudent partisan; et sautant a bas de sa selle, il gravit la colline à pas précipités. 11 fut bientôt à même d'embrasser des yeux Its rochers et leurs anfractuosités ; sitôt qu'il approcha, il aperçut un homme qui s'enfuyait et descendait sur la route par l'escarpement opposé.

— Courez, Sitgreaves, courez! s'écria Lawton, et tuez le scélérat qui s'enfuit.

Le docteur donna de l'éperon à son cheval, et aperçut un homme qui traversait la route pour s'enfoncer dans le bois voisin.

— Arrêtez, mon ami, s'il vous plaît! s'écria le docteur; attendez le capitaine Lav ton , qui désire vous parler.

Mais comme si cette invitation eût redoublé ses terreurs, le fuyard fit tous ses efl'orts pour atteindre le bois. Avant d'y entrer, il se retourna et déchargea son fusil sur le chirurgien. Lawton redescendit promptement sur le grand chemin, sauta à iheval et rejoignit son camarade.

— De quel côté a-t-il passé ? s'écria-t-il.

— Dans le bois, oii il vous est impossible de le suivre; je m'étonne qu'il ait tiré sur moi , il devrait savoir que je ne me bats point.

Les yeux de l'oflicicr ttincelaient de colère; mais peu à peu ses muscles se détendirent et ses traits perdirent leur expression farouche ; il regarda son compagnon avec une hilarité sarcastique; le chirurgien indigné se dressa sur son cheval et releva fièrement la tête.

— Pourquoi l'avcz-vous laissé fuir? demanda le capitaine; s'il eût été à portée de mon sabre , je vous aurais donné un homme à disséquer.

— Je n'ai pu le suivre, dit le chirurgien; le coquin a sauté pardessus la baie, et m'a laissé oii vous me voyez , sans vouloir écouter mes remontrances.

— Il fallait escalader la haie comme lui; ce n'était pas un obstacle capable de vous arrêter; j'en ai surmonté quelquefois de plus grands.

— Vous remarquerez, répondit le docteur, que je ne suis pas comme vous , capitaine ; je ne suis qu'un pauvre homme de lettres, un indigne licencié de l'université d'Edimbourg, et rien de plus.

Sans entrer dans d'autres explications , ils s'acheminèrent vers les Sauterelles; personne ne se présenta pour les iniroduire, et le capitaine se dirigea sans façon vers le salon où il savait qu'on admettait ordinairement les visites. Le colonel Wellmere s'y était assis à côté de Sara, et leur conversation était si animée qu'ils ne remarquèrent pas l'apparition de Lawton; celui-ci allait se retirer silencieusement par disciélion, quand le chirurgien le poussa en avant, s'approcha de Wellmere et lui prit instinctivement le bras.

— Bon Dieu! s'écriat-il , quel pouls agité! ses battements irn'guliers, la rougeur des joues, l'animation des yeux, voilà des symptômes de fièvre bien déclare's !

En prononçant ces mots, Sitgreaves, qui était cxpédilif comme la plupart des chirurgiens militaires, tira sa lancette de sa trousse et fit mine de procéder iiiiméiliatenunt à unesaignée; mais le colonel Wellmere se remettant du trouble qu'avait occasionné cette surprise, se leva d'un ton hautain et ilit :

— Monsieur, c'est la chaleur de cette chambre qui m'incommode, et je dois déjà trop à votre science pour y avoir de nouveau recours;

miss Wharton sait que je me porte bien , et je vous assure que jamais je ne me suis trouvé mieux de ma vie !

AVellmere appuya sur ces derniers mots avec une emphase, qui quoique flatteuse pour Sara augmenta la rougeur de ses joues. Sitgreaves , dont les yeux suivaient la direction de ceux de son malade , ne manqua pas de remarquer cette émotion.

— Donnez-moi votre main, s'il vous plaît, madame, dit-il en saluant avec courtoisie ; l'inquiétude et les veilles ont agi sur votre constitution délicate, et j'observe en vous des symptômes qu'il ne faut pas négliger.

— Excusez-moi, monsieur, répondit Sara avec une fierté féminine; la chaleur est accablante, et je vais me retirer pour instruire miss Peyton de votre présence.

Simple et distrait, le chirurgien était facile à tromper, mais en levant les yeux sur Lawton, Sara devina qu'il avait compris le sujet de l'entretien qu'elle venait d'avoir; elle fut assez maîtresse d'ellemême pour opérer sa retraite avec dignité, mais sitôt qu'elle fut débarrassée des regirds indiscrets, elle se jeta sur une chaise et s'abandonna à un sentiment mêlé de honte et de plaisir.

Irrité d'avoir vu deux fois ses services repoussés par le colonel anglais , Sitgreaves s'achemina vers la chambre de Singleton, où le capitaine l'avait déjà précédé.

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