CHAPITRE XXI
, Le licencié d'Edimbourg trouva le jeune homme dans un étit satisfaisant; sa sœur, dont la p.Veur avait encore augmenté licpuis son arrivée, le veillait avec une tendre sollicitude, et les dames de la maison au milieu de leurs ennuis n'avaient pas négligé les devoirs de l'hospitalité. Frances éprouvait un intérêt inexplicable pour Isabelle , dont elle unissait dans sa pensée le sort avec celui de Dunwoodie ; pleine de l'ardeur romanesque d'un esprit généreux, elle croyait devoir prouver son dévouement à son ancien amant en s'attachant à la femme qu'il préférait; Isabelle accueillait ces attentions avec reconnaissance, mais aucune d'elles ne se permettait la moindre allusion à la cause secrète de leurs préoccupations.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans apporter de changement parmi les habitants des Sauterelles. Ils s'jflligeaient du sort d'Henry Wharton, mais ils étaient consolés par la certitude de son innocence et les promesses de Dunwoodie.
Le détachement qui campait aux Quatre-Coins demeura pendant ce temps dans 1 inaction , le capitaine Lawton attendait avec impatience la nouvelle d'un combat et l'ordre de partir ; les dépêches que le major lui envoya portaient seulement que l'ennemi e.i apprenant la défaite du corps qui devait l'appuyer s'était retiré derrière les ouvrages du fort Washington. La lettre se terminait par des compliments sur la vigilance, le zèle et la bravoure du capitaine.
— Rien n'est plus flatteur, murmura le dragon en achevant cette épître , mais vous m'employez à un service bien désagréable. Quels gens snis-je chargé de garder? Un vieillard indécis qui ne sait pas à quel parti il appartient ; trois femmes qui sont assez bien en ellesmêmes, mais qui ne sont pas très-satisfaites de ma société; une quatrième qui est du mauvais côlé de la quarantaine , deux ou trois noirs, une femme de charge bavarde et superstitieuse , et le pauvre Georges Singleton. Au fait, un camarade qui souftVe a des droits à nos égards; ainsi, prenons notre parti.
En terminant ce monologue , l'officier prit un siège et se mit à siffler pour se convaincre de son indifférence , mais comme il étendait négligemment la jambe, il renversa le broc qui contenait sa provision d'eau-de-vie; il s'empressa de réparer cet accident, et remarqua un billet placé sur le banc où le broc avait été déposé; le papier contenait ces mots :
« La lune ne se lèvera qu'après minuit; le temps est propice aux œuvres de ténèlires. -i
L'écriture était facile à reconnaître; elle était évidemment de la même main qui avait averti le capitaine de l'assassinat projeté contre lui. Lawton réfléchit longtemps aux motifs qui pouvaient engager le colporteur à protéger de la sorte un de ses ennemis implacables. Ilarvey était un espion à la solde des Anglais , les débats de son procès avaient établi qu'il avait signalé au général en chef de l'armée royale la marche d'un régiment américain; à la vérité, les conséquences de cette trahison avaient été évitées par un ordre de Washington qui avait modifié les mouvements du régiment avant l'arrivée des Anglais; néanmoins le crime était le même.
— Peut-être, pensa Lawtou , Rirch veut-il s'assurer ma protection dans le cas où il serait repris. Quoiqu'il en soit, il a épargné ma >ie dans une circonstance, et l'a sauvée dans une autre. Je veux me montrer aussi généreux que lui, et plaise à Dieu que mon devoir ne .soit jamais en contradiction avec mes sentiments!
Le billet ne disait pas si le danger menaçait les Sauterelles ou le détachement américain ; dans l'inilécision, Lawton résolut de faire bonne garde , et de se mettre à même de repousser vigoureusement les ennemis qu'on lui annonçait. Ses méd talions furent interrompues par l'arrivée du chirurgien qui venait de rendre sa visite habituelle à I Labitalion. Sitgreaves apportait une invitation de miss Peyton qui priait
LESPION.
le capitaine de vouloir bien honorer les Sauterelles de sa présence à la fin du jour.
— AU! s'ëcria l'oflicier , ils ont donc aussi reçu une lettre?
— Rien n'est plus probable , répondit le chirurgien ; un chapelain de l'armée royale vient d'arriver avec un ordre du colonel Singleton pour emmener les blessés anglais dont rechange est autorisé.
— Un prêtre! dites-vous? est-ce un homme qui prend son métier au sérieui ou un de ces intrépides buveurs qui aflament un régiment?
— C'est un homme d'un extérieur respectable , répondit le chirurgien ; il ne paraît pas trcs-adonné à l'intempérance , et dit les grâces d'une manière on ne peut plus convenable.
— Va-t-il couchera la maison ?
— Certainement! il ne part que demain matin ; mais dépêchonsnous, capitaine, nous n'avons pas de temps à perdre ; je vais aller saigner trois ou quatre Anglais pour les préparer à la marche, et je suis à vous dans une minute.
Le capitaine eut bientôt revêtu son plus bel uniforme et ,irit avec Silgreaves la route des Sauterelles. Son cheval s'était reposé depuis quelques jours, et Lawton en caracolant sur le noble animal forma le vœu de voir reparaître le perfide ennemi qui l'avait attendu sur les rochers, mais celui-ci ne se montra pas; les deux cavaliers poursuivirent leur route sans entraves, et arrivèrent aux Sauterelles au moment oii le soleil couchant teignait de nuances dorées les cimes des arbres sans feuilles. Le militaire n'avait besoin que d'un coup d'ceil pour comprendre ce qui se passait, et en mettant le pied sur le seuil de la maison, il en sut plus que n'en aurait appris le docteur après plusieurs jours d'observation, fliiss Peyton l'aborda avec un charmant sourire qui partait évidemment du cœur , et dépassait les limites de la politesse ordinaire. M. Wharton avait l'air grave; il portait un habit de velours qui aurait été remarqué dnns la plus brillante soirée; le colonel Wellmere était en uniforme d'officier des gardes du corps , Isabelle Singleton avait un costume de fête, mais sa physionomie contrastait singulièrement avec sa toilette; son frère, qui se levait depuis trois jours, se tenait auprès d'elle l'œil animé et les joues colorées; le docteur Silgreaves fut tellement stupéfait de ce spectacle inattendu, qu'il oublia de blâmer son malade de tant d'imprudence.
Le capitaine Lawton salua l'assemblée avec la gravité d'un homme qui ne se déconcertait pas aisément, puis il se rapprocha du chirurgien, qui tout éperdu s'était retiré à l'écart pour rassembler ses idées.
— Que veulent dire ces préparatifs? murmura Sitgreaves à l'oreille du capitaine.
— Cela veut dire que pour mettre votre perruque et ma tète noire à la hauteur des circonstances, nous aurions dû avoir recours à la farine de madame Flanngan ; mais il est trop tard à présent, et il laut engager l'action tels que nous sommes.
— Uegardez, voici le chapelain en grand costume; que peut -il vouloir?
— Un cartel d'échange , dit l'officier; les blessés de l'amour vont régler leurs comptes avec 1~ dieu malin, et promettre d'éviter désormais ses coups.
Le chirurgien se mit le doigt sur le nez, et commença à comprendre qu'il s'agissait d'un mariage.
— l\'est-il pas honteux, murmura Lawton, qu'un ennemi, un héros d'antichambre, nous dérobe la plus belle fleur de noire pays? S'il n'est pas plus commode comme mari que comme malade, je crains que sa femme ne mène une vie agitée.
— Tant mieux ! dit le troupier avec indignation ; elle a choisi un époux parmi les Anglais, et je souhaite qu'elle ait à s'en repentir.
Cet entrelien fut interrompu par miss Peyton, qui apprit au capitaine et à son ami qu'on les avait invités à l'occasion des noces de l'aînée de ses nièces avec le colonel Wellmere; la bonne tante, qui avait le senliaient des convenances, eut soin d'ajouter que les futurs se connaissaient depuis longtemps. Peu d'instants après elle alla chercher Sara , qui pnrut couverte de rougeur; Wellmere s'élança pour prendre la main qu'elle lui présentait en détournant les yeux, et pour la première fois le colonel anglais sembla comprendre qu'il allait jouer le premier rôle dans la cérémonie, car jusqu'alors il avait été distrait et rê-.eur.
Tout le monde se leva, et le chapelain avait déjà ouvert son volume de prières, lorsqu'on s'aperçut de l'absence de Frances; miss Peyton fut envoyée à sa recherche, et la trouva seule dans sa chambre et baignée de larmes.
— Allons, mon amie, lui dit sa tante en lui prenant affectueusement le bras, on n'attend plus que vous, tâchez de vous remettre de vos émotions.
— Mais celui que ma sœur a choisi est-il digne d'elle ?
— Je n'en doute pas, répondit miss Peyton ; n'est-ce pas un homme distingué? un vaillant militaire? N'a-t-il pas toutes les qualités nécessaires pour rendre une femme heureuse?
Frances fit un effort sur elle-même et recouvra assez de sang-froid pour être en ét^t de rejoindre la compagnie. M.is pendant ce délai l'ecclésiastique avait adressé aux fiancés diverses questions dont l'une avait été suivie d'une réponse peu satisfaisante. Wellmere avait été obligé d'avouer qu'il avait oublié de se munir d'un anneau de mariage, et le chapelain avait déclaré qu'il était absolument impossible de
célébrer le mariage sans cet objet essentiel ; il en avait appelé au jugement de M. Wharton, qui avait répliqué affirmativement, comme il eût répondu négativement si la question eût été posée de manière à amener un pareil résultat. Le propriétaire des Sauterelles accablé des malheurs de son fils , avait achevé de perdre la force d'âme qu'il possédait , et il avait donné son approbation à l'objection du chapelain aussi facilement qu'il avait accordé sou consentement aux propositions précipitées de Wellmere.
Eu ce moment d'incertitude, miss Peyton et Frances arrivèrent ; le chirurgien de dragons s'avança vers la première , et dit en lui offrant un fauteuil :
— Il paraît, madame, que des circonstancs imprévues ont empêché le colonel de se pourvoir des ornements prescrits par l'usage , l'antiquité et les canons de l'Eglise , pour entrer dans l'honorable état de mariage.
Miss Peyton jeta un coup d'œil sur le fiancé , et voyant qu'il ne manquait rien à sa toilette, surtout si l'on tenait compte du peu de temps qu'il avait eu pour la faire, elle se tourna vers son interlocuteur comme pour demander une explication. Le chirurgien comprit ses vœux, et poursuivit en ces termes :
— On croit généralement que le cœur est placé au côté gauche du corps, et qu'il y a une connexion plus intime entre cette partie et ce que l'on peut appeler le siège de la vie; il en résulte que le quatrième doigt de la main gauche passe pour avoir des vertus exceptionnelles, et que pendant la cérémonie des fiançailles on l'entoure ordinairement d'un anneau, symbole de l'affection qui doit enchaîner les époux. C'est cet anneau, madame, qui nous manque pour achever la cérémonie.
Miss Peyton n'eût voulu pour rien au monde violer les rites de l'étiquette féminine ; elle songea immédiatement à la bague nuptiale de sa sœur, joyau qui était enfermé avec d'autres bijoux dans une cacheiîe mystérieuse oii on les avait mis pour les dérober à l'avidité des maraudeurs. Mais de temps immémorial il était d'usage que le fiancé fournît l'anneau indispensable. Miss Peyton crut donc qu'il était conforme à la dignité de laisser agir le colonel ; celui-ci ne savait comment lever cet obstacle imprévu, lorsque le docteur Silgreaves rompit le pénible silence qui n'gnait dans l'assemblée.
— Madame, dit- il, je possède un anneau qui a appartenu à une sœur que j'ai eu le malheur de perdre, peut-être pourrait-îl vous convenir, et il me serait facile de l'envoyer chercher aux Quitre-Coins. Il y avait une ressemblance frappante entre ma sœur et miss Peyton sous le rapport de la taille et des proportions analomiques.
lîappelé par un regard de miss Peyton au sentiment de ses devoirs, le colonel VVellmere s'avança vers Sitgreaves, et l'assura qu'il lui rendrait un service signalé en envoyant immédiatement chercher cet anneau. Le docteur répondit par un salut assez hautain, et se retira pour aller donner des orJres à son domestique ; mais la vieille tante ne se souciant pas d'admettre un étranger dans la confidence de leurs arrangements intérieurs, insista pour que César fût chargé de la ccmmission. Sitgreaves traça à la bâte un billet et le remit au nègre en lut disant :
— César, vous connaissez l'événement important qui va s'accomplir dans cette habitation, mais il faut passer un anneau au doigt de la fiancée. C'est une coutume dérivée des anciens et qu'ont adoptée toutes les diverses sectes de l'Eglise chrétienne; elle est même usitée dans le sacre des prélats, qui , comme vous le savez, contractent une espèce d'union symbolique.
— Auriez-vous l'obligeance de répéter ce que vous venez de dire ? interrompit le vieux nègre. Si vous y mettez de la complaisance, je crois que je finirai par l'apprendre par cœur.
— Il est impossible de tirer de l'huile d'un mur, reprit le chirurgien ; aussi je me dispenserai d'explications. Courez aux (^)uatre-Coins, présentez ce billet au sergent HoUister ou à madame Flanagan , et revenez sans perdre une minute.
La lettre que le chirurgien mit entre les mains de son messager était ainsi conçue :
« Si Kinder n'a plus la fièvre, donnez-lui à manger. Veillez à ce que la femme Flanagan n'introduise pas de liqueurs fortes à l'hôpital. Renouvelez l'appareil de Johnson et renvoyez Smith à son service. Remettez au porteur l'anneau qui pend à la chaîne de montre que je vous ai laissée pour calculer l'heure des médications.
■> Archibald Sitgreaves , » Chirurgien de dragons. »
Aussitôt César monta à cheval. Comme tous les enfants de l'Afrique» il avait été jadis habile cavalier; mais courbé par le poids de soixante hivers, il n'avait plus son activité première. La nuit était sombre et le vent de novembre sifflait à travers la vallée. Lorsque César passa devant le cimetière , il découvrit sa tête grise avec une terreur superstitieuse , et jeta autour de lui des regards effarés, s'attendant à voir sortir des tombeaux quelque apparition surnaturelle. Il restait encore assez de jour pour qu'on pût distinguer un homme qui errait dans le cimetière, et semblait se diriger vers la grande route.
La philosophie et la raison sont d'un vain seccws contre les im<
L'ESPION
pressions des prcmitres aniu'cs , et loiiles deux manquiiicnt au pauvre Ci's.ir. Il se cramponna jnstinrtivonient )i la crinirrc de son coursier, cl se Itissa emporter an liasanl, s:ins trop savoir oii il arriverait. Il ne se remit qu'à l'aspccl de l'Iiôlel FliD^tfjan , où un bon feu qui illuminait IV.Hl'ice dégradé lui siijnala la présence des hommes; il s'avança avec prudence et frappa biimblenient. Le serijent llollister quitta le pot de wiskey qu'il savourait en compagnie d'Elisabeth, et vint ouvrir le sabre à ia main.
— Qui va là ? demanda-t-il brusquement.
Ct'sar eut un moment de terreur, m.iis la peur de se compromettre faute d'explication lui iloima la force d exposer le but de sa démarche.
— Avancez , dit le ser(;ent en toisant le noir de la tète aui pieds, et remetlez-moi les dtpécbes. Avez-vous le mol d'ordre ?
— Je De sais pas ce que c'est, répliqua César tout tremblant. Celui qui m'envuie m'a débite une foule de choses auxquelles je n'ai rien compris.
— Comment l'appelez-vous ?
— C'est le chirurgien.
— Le docteur Silgreaves? Il n'a jamais su lui-même le mot d'ordre; si c'eût été le capitaine Lawton, il n'aurait pas manqué de vous le donner, car vous vous exposii z à recevoir une balle dans la tête, et c'eût été fàcheui pour vous. Je ne suis piS de ceui qui pensent que les nègres n'ont pas d'âme.
Catherine quille la chaumière de Bnch incendicc par les ccorcheurs.
. — Il est certain, dit la vivandière, que les noirs ont une âme comme les blancs. Approchez mon vieux, chauffez sous et buvez un coup, cela vous donnera des forces pour retourner à la maison.
César obéit silencieusement, et un mulâtre, qui dormait sur un banc, reçut l'ordre d'aller porter à l'hùpital le billet du chirurgien.
— Vous avez raison, Elisabeth, dit le sergent en reprenant la conversation. J'ai souvent entendu de bons préilicateurs iflirincr qu il n'y avait p is de distinctions de couleurs dans le ciel. Il est donc raisonnable de croire que l'âme de ce noir est aussi blanche que la mienne , ou même que celle du major Uunwoodie.
— Rien n'est plus vrai , s'écria César ranimé par la liqueur de madame Klanagin.
— En tous cas, reprit la vivandière, c'est une bonne âme que le major; il a mon estime, et je suis persuadée, sergent, que vous êtes de mon avis.
— Oh ! certainement, répondit le vétéran; le major se met toujours k notre tèle pour nous conduire au feu, et si ([uelque pauvre diable de dragon a besoin d'un mors ou d'une paire d'éperons, c'est la bourse de Dunwoodie qui en fait les frais.
— Et pourquoi donc restez-vous ici quand tout ce qu'il aime est en dairger'? s'écria brusquement une voix inconnue. Montez à cheval, armez-vous, et alUz rejoindre votre capitaine! vite, vite! ou il sera trop tard.
Cette interruption inattendue excita un grand désordre. César se
sauva sous la cheminée, où il se blottit malgré une chaleur qui aurai rôti un homme blanc, llollister fit luire son sabre à la clarté du foyer; mais, reconnaissant le colporteur, il battit en retraite du côté du noir, par suite de son expérience militaire qui lui avait appris à concentrer ses forces. Elisabeth seule fit bonne contenance ; elle remplit un verre de wi-key et le tendit au colporteur en lui disant avec bienveillance :
— Soyez le bienvenu, monsieur liircb; (pioi qu'on dise de vous, voas êtes un bon diable , et j'espère que mes bardes auront été à votre gré. Avancez, mon cher, le sergent llollister n'a pas envie de vous faire de mal ; il a trop peur que vous vous avisiez de lui jouer plus tard un mauvais tour.
Le vétéran serra de plus près César, en levant alternativement chacune de ses jambes, que la chaleur du feu dévorait.
— Va t'en, esprit infernal , s'écria-t-il , il n'y a rien ici pour ton service, et c'est en vain que tu as des vues sur celte femme.
Le sergent cessa de parler, mais on l'entendit marmotter des prières.
— Vous êtes fou, dit le colporteur. Si vous êtes digne de la cause que vous servez, si vous ne voulez pas déshonorer l'uniforme que vous portez, montez à cheval et volez au secours de votre ofiicier.
A ces mots, il disparut comme il était entré par la porte qui donnait sur la cour. César , qui avait reconnu la voix d'un ancien ami , s'approcha pour le retenir, mais le colporteur était déjà loin.
— Je suis fâché qu'il soit parti , dit le noir, je l'aurais prié de me tenir compagnie; je crois que le vieux Birch n'aurait pas voulu tourmenter son fils.
— Pauvre ignorant! s'écria le vétéran après un long soupir; penser vous que nous venions de voir un être en chair et en os?
— Fi donc! sergent, dit la vivandière, au lieu d'avoir ces lubies, songez plutôt à proliler de l'avis qu'il vous a donné. Appelez les dragons et mettez-vous en route. IS'avez-vous pas dit l'autre jour que vous étiez prêt à partir au premier signal?
— Sans doute, mais non pas à la requête d'un démon. Que le capitaine Lawton ou le lieutenant Mason disent un mot, je serai le premier ;«obéir.
— We vous ai-je pas entendu cent fois déclarer que vous chargeriez le diahle en personije ?
— Oui, en plein jour et en bataille rangée ; mais il y aurait de la témérité à tenter Satan par une nuit comme celle-ci. Ecoutez comme lèvent siffle dans les arbres; n'est-ce pas le hurlement des mauvais esprits ?
— Je le vois , dit César en ouvrant des yeux d'une largeur démesurée.
— Où ? interrompit le sergent en mettant instinctivement la main sur la poignée de sou sabre.
— Il ne s'agit |i,.s du colporteur, répondit le noir. Je vois Jean Birch sortir de son tombe.'u.
— Ah ! s'écria Hollister , c'est qu'il a sans doute mal vécu. Les bienheureux reposent tranquillement, mais la perversité trouble l'âme dans ce monde et dans l'autre.
— Vous déciderez-vous? s'écria Elisabeth avec colère. Si vous ne marchez pas, je vais atteler ma charrette et aller dire au capitaine que vous avez peur du diable et des revenants, et qu'il n'y a point de secours à attendre de vous. Nous verrous quel sera demain son officier d'ordonnance; à coup sûr il ne se nommera pas Hollister.
— Allons, allons, dit le sergent en lui posant familièrement la main sur l'épaule. S'il faut monter à clieval ce soir, que ce soit par les ordres de celui dont le devoir est de donner l'exemple. Que le Seigneur ait pitié de nous et ne nous envoie pas d'ennemis surnaturels!
Le vétéran prit cette résolution de peur de mécontenter le capitaine et alla avertir les douze hommes de son escouade. Le mulâtre revint avec la bague, et, après l'avoir mise dans la poche de son gilet, César monta à cheval les yeux fermés, s'accrocha à la crinière et resta dans un état de torpeur jusqu'à ce que l'animal se fût arrêté à la porte de l'écurie d'où il était sorti.
Les dragons ne partirent que longtemps après lui et s'avancèrent beaucoup plus lentement, car leur chef croyait avoir à se garantir des attaques de Belzébuth.