‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 123 sur 253 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le cheval de César avait montré une vitesse si étonnante, que le voyage et les événements ci-dessus rapportés s'accomplirent dans l'espace d'une heure. Pendant ce temps, la compagnie réunie au salon des Sauterelles se trouva dans une situation assez embarrassante. Les cavaliers essayèrent de désennuyer les dames; mais l'alteiite du bonheur ne prédispose guère à la joie. Les prélen lus ont depuis un temps immémorial le privilège d'être tristes, et, dms la présente occasion, leurs amis paraissaient se conformer à leur exemple. Le colonel anglais se pré|i irait à la félicité par une physionomie inquiète, et Sara semhlait profiter du délai pour rassembler ses forces. Au milieu d'un lugubre silence, le docteur Sitgreaves s'adressa à miss Peyton , auprès de laquelle il était parvenu à se placer.

— Le mariage, madame, est honorable aux yeux de Dieu et de l'homme, et l'on peut dire qu'il est à présent réduit aux lois de la nature et de la raison. Les anciens en saucliounaut la polygamie avaient perdu de

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vue les intentions de la Providence. Mais les progrès de la science ont amené pius de i égalante parmi les hommes, et il a été décrété que chacun n'aurait qu'une seule fem?ne.

Cettt harangue parut Jé|ilaire à VVtUmere, qui lança au docteur un regard de dédain; miss Pejlon répondit avec une légère hésitation, car elle craignait de toucher à ces si'jcts défendus.

— C'est à la religion, dil-elle, que nous devons les règles sages qui président à l'union conjugale.

— C'est vrai, madame; les apôtres ont dit quelque part que les deux sexes devaient vivre sur le pied de l'ég.lilé. Ce sont eux qui proscrivirent la polygamie. Saint Paul, qui était très savant, eut sans doute à ce sujet des conférences avec saint Luc , si connu pour avoir pratiqué la médecine avec le p'us grand succès.

— Arrêtez , ou vous êtes mort 1 dit le colporteur.

Il est impossible de dire jusqu'oii Sitgreaves aurait été emporté par son imagin.ition v.ig.ilionde , s'il n'avait pas été interrompu. Lawlon , qui avait observé silencieusement et avec la plus profonde attention, dit brusquement :

— Pourriez-vous me dire, colonel Welimere, quelle est la punition de la bigamie en Angleterre?

Le prétendu tressaillit, ses lèvres blêmirent; mais, se remettant promptement, il répliqua avec la grâce qui convenait à un homme aussi heureui :

— La mort, ce n'est pas trop pour un pareil crime.

— Et la dissection , ajouta Sitgreaves; il est rare que la loi perde de vue le parti qu'on peut tirer d'un malfaiteur, surtout quand il s'agit de bigamie, crime impardonnable.

— Plus que le célibat? demanda Lawton.

— Beaucoup plus, répliqua le chirurgien avec une imperturbable simplicité. Le célibataire ne contribue pas à la propagation de son espèce, mais il peut consacrer sa vie à l'étude des sciences. Quant au misérable qui profite de la crédulité du seie féminin , il joint la perversité à la plus vile déception.

Welimere ne put écouter patiemment un dialogue aussi inopportun. Il se leva et arpeuta la chambre à grands pas. Heureusement pour lui. César revint avec l'anneau, qu'il présenta au docteur, car miss Peyton avait recommandé expressément au nègre de ne la mêler en rien à cette aCfaire. Le chirurgien en recevant la bague la contempla d'un air mélancolique, et, sans songer à ceux qui l'environnaient, il s'écria :

— Pauvre Anna, ton cœur avait la gaieté que donnent l'innocence et la jeunesse. Ce joyau avait été fait pour tes fiançailles; mais avant que l'heure en fût venue, le Seigneur t'a rappelée à lui. De longues années se sont passées , ma sœur, mais je n'ai jamais oublié la compagne de mon enfance.

Il s'approcha alors de Sara , et , sans songer qu'il blessait les règles Uturgiqnes, il lui passa l'anneau au doigt en ajoutant :

— La femme à laquelle il était destiné est depuis longtemps dans la tombe, et le jeune homme qui lui en faisait présent n'a pas tardé à la suivre; acceptez-le, madame, et puisse-t-il êlre un emblème du bonheur que vous méritez !

A cet élan de sensibilité, Sara sentit son cœur se glacer; mais Welimere lui présenta la main, la conduisit devant l'ecclésiastique, et ia cérémonie commença. Les premiers mots de cet office imposant produisirent un silence de mort dans le salon ; le ministre de Dijeu commença une exhortation solennelle, reçut les serments mutuels des époux tt se prépara à la consécration. Dans l'agitation du moment, l'anneau avait été laissé par inadvertance au doigt où Sitgreaves l'avait placé; la légère interruption causée par cette circonstance était terminée , lorsqu'un homme se glissa tout à coup au milieu des assistants : c'était le colporteur! il avait un air d'amertume et d'ironie, et, d'un geste impérieux, il semblait défendre au prêtre d'achever la cérémonie.

— Le colonel Welimere peut- il perdre ici des instants précieux, quand sa femme vient de traverser l'Océan pour venir le rejoindre? Les nuits sont longues, la lune va briller, dans quelques heures il serait à ^l'cw-York.

Confondu par cette apostrophe extraordinaire, Welimere perdit un moment l'usage de ses facultés. Sara n'éprouva aucune lerreue en regardant le vis'ge sévère de Birch; mais en reportant des yeux inquiets sur les traits de 1 homme auquel elle venait d'engager sa foi, elle y lut la terrible confirmation de la déclaration d Harvty : le salon sembla tourner auloir d'elle, et elle tomba inanimée dans les bras de sa tante.

Il y a dans les femmes une délicatesse instinctive qui semble dominer toute autre émotion. La fiancée inanimée fut aussitôt transportée dans une autre pièce, et les hommes restèrent seuls au salon. Le colporteur s'éclipsa, et tous les yeux se fixèrent sur Welimere au milieu d'un sinistre silence.

— C'est faux, faux comme l'enfer ! s'écria-t il en se frappant le front. Je n'ai jamais reconnu les prétendus droits de cette femme, et les lois de mon pays ne me forceront pas à les reconnaître.

— Et celles de Dieu ? demanda Singleton.

— C'est bien, monsieur, dit Welimere en se dirigeant vers la porte, votre situation vous protège, mais un jour peut venir...

Apparition de Harvey Birch à l'hôtel Flanagan.

Il avait atteint le vestibule, lorsqu'il tourna la tète en se sentant frapper légèrement sur l'épaule.

C'était le capitaine La w ton qui lui faisait signe de le suivre , avec un sourire expressif. Welimere serait allé n'importe oii pour éviter les regards courroucés que tous les yeux dardaient sur lui. lis s'avancèrent sans parler jusqu'aux écuries. Là, Lawton s'écria:

— Amenez-moi Roanoke !

Le cheval en question parut tout harnaché. Le capitaine lui jeta vivement la bride sur le cou, prit les pistolets dans les fontes et dit:

— Voici des armes qui ont rendu des services entre des maius ho-

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norabics; ce sont les pistolets de mon père, il me lésa donni's pour me battre contre les ennemis de mon pays: en puis je faire un meilleur usage ((u'en exterminant un misérable qui a voulu flétrir une de nos plus aimables filles?

— Celte injure aura sa récompense! s'écria W'ellmcre en saisissant l'arme qu'on lui présentait, (jue le sang retombe sur la tète de l'agresseur I

— Amen; mais attendez un moment, monsieur. Vous êtes libre maintenant, vous avez les passe-ports de VVashinjjloii dans votre poche, je vous laisse tirer le premier; si je tombe, vous n'avez qu'à mouler sur mon cheval, et vous seri i bienlôt à l'abri des poursuites : prolitczen, car pour une pareille cause, le chirurgien lui-même se battrait, et mes dragons ne seraient pas disposés à vous donner quartier.

— Ktes-vous prêt? demanda Wellmerc en j;riiu;int des dents.

— Eclairn-nous, Tom, cria le capitaine à son domestique. Feu! Wellmere tira, et la balle fit voler en éclats les grains de répaulcttc

gauche de Lawlon.

— C'est à mon tour maintenant, dit celui-ci en ajustant avec sangfroid.

— Et au mien ! s'écria un individu en arrachant l'arme des mains du capitaine. Par tous les diables, nous tenons ce scélérat de Virsinien ! Avancez, mes enfants, et emparez-vous de lui.

Quatre écorclieurs se précipitèrent aussitôt sur Lawton. Quoique désarmé et pris à l'improvisle, il ne perdit pas sa présence d'esprit, et, sentant qu'il n'avait point de merci à attendre de ses adversaires, il mit eu usage la force gigantes lue dont la nature l'avait doué. Trois hommes le tcunicnt par le cou et par les bris en essayant de le lier avec des cordes. Le premier qui l'attaqua fut renversé et alla tomber dans un coin oii il demeura étourdi de sa chute; mais un autre écorcheur le saisit par le^ jambes et le fit tomber, Lawton entraîna avec lui tous les assaillants.

La lutte à terre fut courte, mais terrible. Les écorcheurs, en proférant les plus affreux blasphèmes, invoquaient en vain le secours de leurs camarades, qui n'osaient intervenir. Bientôt l'un des combattants fit entendre les p'aiutes entrecoupées d'un homme étranglé, et le capitaine, se débarrassant de l'étreinte des autres, sauta sur la selle de Uoanoke; les écorcheurs le reconnurent à la faible lueur des étincelles que firent jaillir les sabots du coursier.

Pendant ce temps. Wellmere et le domestique de Lawton s'étaient enfuis, l'un pour aller prendre un cheval dans les écuries, et l'autre pour donner lalirnic.

— Il nous échappe! s'écria le chef des écorcheurs. Feul Qu'on l'ab.itte ! il faut l'avoir mort ou vif.

Tous les fusils de la bande partirent à la fois, mais Lawton resta immobile sur son cheval, et se dressa de toute la hauteur de sa taille colossale.

— Quand même vous l'auriez tué, il ne serait pas tombé, murmura l'un des bandits, j'ai vu de ces enragés de "Virginiens rester en selle avec deux ou trois balles dans le corps, et même quand ils étaient morts.

La brise apporta aux écorcheurs le bruit du galop d'un cheval dont les mouvements réguliers annonçaient qu'il était dirigé par une main sûre.

— Ces chevaus dressés s'arrêtent toujours lorsque leur cavalier tombe, fit observer un homme de la bande.

— Alors il nous échappe, s'écria le chef avec rige en frappant la terre de la crosse de son fusil, l'oirsuivous notre entreprise, camarades. Dans une demi-heure au plus nous aurons sur le dos le maudit Hollisler, et il sera diliicile de nous en débarrasser. Vite à vos postes, et mettez le feu dans les chambres. Les ruines fumantes favorisent les mauvaises actions.

— Que faut il faire de cette charogne? dit un autre en poussant du pied l'homme que Lawton avait renversé ; quelques frictioas suffiraient pour le r.inimer.

— Qu'il reste U , repartit le chef d'un ton farouche ; s'il avait eu du cœur, le dragon serait en notre pouvoir. Entrez dans la maison , vous dis-je, et mette} le feu aui chambres. Nous ne manquerons pas de butin : il y a assez de vaisselle plate et d'or pour que nous puissions nous enrichir en nous vengeant.

L'appât de l'or était toujours irrésistible pour les écorcheurs, et, abandonnant leur compagnon qui commençait à donner quelques signes de vie, ils se précipitèrent tuinultueusemcnl vers les Sauterelles. Wellmere attendit leur disparition, et sortit de l'écurie avec son cheval. Quand il se trouva sur la grande roule, il hésita à se rendre aux Qualre- Coinspoiir avertir le détachement, ou à profiter de sa liberté pour rejoindre l'année royale. La honte et la conscience de son crime le déterminer, ni à suivre ce dernier parti, et il se dirigea vers New-York, oii il allait rencontrer la femme qu'il avait épousée pendant son dernier voyage en Angleterre, et qu'il avait abandonnée après avoir satisfait sa passion.

I a retraite de Lawton et de Wellmere fut \ peine remarquée; le chirurgien et le prêtre élaient tout oixiipés de consoler M. Wharlon. La détonation des armes à feu leur ht prensentir un nouveau danger, l't un moment après le chef des écorcheuri entra avec un homme de sa troupe.

— Uendez-vous, serviteurs du roi Georges! s'écria-t-il en mettant le bout de son fusil sur la poitrine de Silgreavcs.

— Doucement, mon ami, dit le chirurgien; vous êtes sans doute plus habile à faire des blessures qu'à les guérir. L'arme que vous tenez avec tant d'imprudence est très-pernicieuse à la vie imimale.

— Rendez vous , ou je fais feu I

— Et pourquoi me rendrais -je? Je suis non combattant. C'est avec le capitaine Lawton qu'il faut régler les articles de la capitulation; mais je vous préviens que vous ne le trouverez pas très accommodant.

Pendant ce temps, l'écorcheur avait examiné le groupe et s'était convaincu qu'il n'y avait pas de résistance à craindre. 11 mit donc de côté son fusil et appela ses gens pour l'aider à placer l'argenterie dans des sacs. La maison présentait alors un singulier spectacle : dans une des chambres qui avait échajipé à l'attention des maraudeurs, les dames étaient réunies autour de Sara, qu'elles cherchaient à ranimer. M. Wharton , dans un état d'anéantissement complet, écoutait sans les comprendre les consolations que lui prodiguait l'ecclésiastique. Singleton, abattu par ses soulTrances, était étendu sur un sofa, tandis que le chirurgien le pansait avec un sang-froid qui bravait le tumulte. César s'était sauvé dans les bois, et Catherine llaynes faisait ses paquets en rejetant avec la plus scrupuleuse honnêteté tous les objets qui ne lui appartenaient pas.

Cependant le sergent Hollisler s'approchait avec ses hommes. Madame Flanagan, ne se souciant pas de rester seule, avait fait atteler sa jument à sa charrette et était venue partager la gloire et les dangers de l'eTpédilion. Hollisler fil former deux pelotons entre lesquels il plaça Elisabeth, et l'escouade s'avança avec circonspection.

— Eles-vous bien sûre, demanda le sergent à la vivandière, que ce soit un vrai nègre qui ait apporté la lettre?

— Je ne suis sûre de rien , mon cher ; mais pourquoi vos soldats ne vont-ils pas au trot ? Il ne fait pas chaud dans celle maudite vallée , et vous marchez comme un enterrement.

— Silence ! s'écrit le sergent, que vois-je remuer au pied de ce rocher ?

— Rien, dit la vivandière, à moins que ce ne soit l'âme du capitaine qui vient vous reprocher de ne l'avoir pas secouru à temps.

— Qu'est-ce que cela? reprit Ilollister en dressant l'oreille au bruit du pistolet de Wellmere. Serrez les rangs, camarades I Madame Flanagan, il faut que je vous quitte.

En disant ces mois, Hollisler, auquel la détonation d'une arme à feu avait rendu l'usage de ses facultés , se mit à la tête de sa troupe avec un air de fierté militaire, que les ténèbres empêchèrent Elisabeth de remarquer; on entendit bientôt la décharge de mousquclerie dirigée sur le capitaine et le trépignement d'un cheval lancé à bride abattue. Le sergent fit faire halte et courut au devant du cavalier en criant : — Qui va là ?

— Ah ! c'est vous, dit Lawton, toujours prêt à combattre. Mais oii est votre escouade ?

— Ici , capitaine, et disposée à vous suivre oii vous voudrez, répondit le vétéran, qui n'était plus animé que du désir de rencontrer l'ennemi.

— C'est bien, dit le capitaine, ets'avançant vers ses hommes, il leur adressa une courte allocution ; puis la troupe se remit en route d'un p:is plus rapide. La misérable jument qui traînait la charrette de madame Flanagin ne tarda pas à être -Jislancée , et Elisabeth se dit à elle-même :

— On voit bien que la capitaine Jacques est avec eux ; je ne veux pas exposer ma bête, et je vais l'attacher à cette haie; je continuerai la roule à pied pour aller voir ce qui se passe.

Les dragons suivirent Lawlon sans crainte et sans réflexion; ils ignoraient s'ils avaient à combattre des écorcheurs ou des Anglais; màs ils connaissiienl l'intrépidité de leur chef, et c'est une qualité qui ne manque jamais de captiver des militaires. Ils s'arrêtèrent aux portes des SauteielUs. Lawton mil pied à terre avec huit de ses gens et dit à Ilollister :

— Restez ici et gardez les chevaux; si quelqu'un essaye de passer, arrêtez le ou taillez-le en pièces.

En ce moment les flammes s'élancèrent à travers les lucarnes, et le toit de cèdre de la maison; une lueur brillante éclaira les ténèbres de la nuit.

— En avant ! cria le capitaine d'une voix retentissante, et n'accordei do quartier que lorsque vous aurez fait justice.

Cette voix fut entendue du elief des écorcheurs. Saisi de terreur, il laissa tomber son bulin cl se dirigea vers la fenêtre. Au même instant Lawton entra dans la chambre le sabre à la main.

Meurs, misérable ! s'écria t-il en fendant la tête d'un ëcorcheur

jusqu'à la mâchoire; mais le chef sauta sur la pelouse et échappa ainsi au sort qui l'attendait. Ses compagnons l'iinitèrent et décampèrent avec rapidité.

hurant ces scènes sanglantes les dames étaient toujours restées auprès de Sara. Tout à coup elles aperçurent de vives clartés , et de sinistres cr.iquemenls se firent entendre aux étages supérieurs. Miss Peyton cl Isabelle coururent chercher du secours; Sara se leva, jeta autour d'elle lies yeux égarés et appuya ses mains sur son front.

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— Le ciel s'entr'ouvre, s'écria-t-elle ; que ses rayons sont éclatants ! J'avais bien pensé que le bonheur que j'ai éprouvé n'était pas de ce monde.

— Sara ! Sara ! dit Frances épouvantée , pourquoi cet horrible sourire? Reconnaissez-moi , reconnaissez votre sœur.

— Silence ! reprit Sara, vous troubleriez son repos, car il me suivra dans la tombe. Pensez-vous qu'il y ait là place pour deui femmes ? Non', non, pour une seule... rien qu'une seule !

Frances laissa tomber sa tête sur le sein de sa sœur et versa un torrent de larmes.

— Ne pleurez pas, ajouta Sara, doit-il y avoir des chngrins dans le ciel? Mais où cit Henry ? Il a été exécuté, il devrait être ici; quel plaisir j'aurais à le voir !

Un autre craquement fit trembler tout l'édifice; c'était le toit qui s'alVaissait. Frances s'élança vers une croisée et vit sur la pelouse un groupe au milieu duquel elle reconnut sa tante et Isabelle. Pour la première fois elle comprit le danger et s'élança instinctivement dans le corridor, oii une épaisse colonne de fumée lui barrait le passage. Elle s'était arrêtée pour respirer, qusnd un homme la saisit entre ses bras et l'emporla à travers les décombres en feu. Dès qu'elle eut recouvré ses ficultés, elle reconnut qu'elle devait la vie à Lawton, elle se jeta h genoux en disant :

— Sara, Sara, sauvez ma sœur ! et elle tomba inanimée sur le gazon. Le capitaine la confia à Catherine et s'avança de nouveau vers l'édifice. Il essaya de franchir la barrière de feu et de fumée qui lui faisait obstacle; mais il fut forcé de reculer; deux fois il renouvela iniitiiement ses tentatives. La quatrième fois il vit un hoiume qui chancelait sous le poids d'un corps humain, et, le'^ siisissant tous deux avec une force gigantesque, il reconnut, à son grand étonnemcnt, le chirurgien portant le cadavre de l'un des écorcheurs.

— Archibald ! s'écria-til, que voulez-vous faire de ce misérable ? Le chirurgien, qui avait couru un péril imminent, était trop ému

pour répondre immédiatement. Apres avoir humé l'air et essuyé la sueur qui ruisselait de son front , il regarda tristement l'écorcheur en disant :

— Il est bien mort; j'aurais pu le sauver si j'avais arrêté à temps l'effusion du sang de la jugulaire, mais la chaleur a facilité l'faémorrhagie. Oii sont les autres blessés?

Personne ne lui répondit, car Lawlon avait de nouveau disparu à travers la fumée. Les flammes avaient dissipé en partie les vapeurs étouffantes, et le capitaine put pénétrer sous le vestibule, d'où il vit sortir un homme qui soutenait Sira évanouie. Ils eurent à peine le temps (le regigner la pelouse; et l'incendie, dardant ses feux par toutes les croisées, enveloppa en entier le bâtiment.

— Dieu soit loué! s'écria le sauveur de Sara; c'eût été une mort aQreuse.

Le capitaine se retourna vers celui qui parlait et qu'il croyait être l'un de ses dragons : à sa grande surprise il reconnut le colporteur.

— Ah, l'Espion! s'écria-t-il. Par le ciel, vous me suivez comme un spectre !

— Capitaine Lawton, dit Birch épuisé de fatigue en s'appuyant contre une haie, je suis encore en votre pouvoir, car je ne saurais vous résister.

— La cause de l'Amérique m'est plus chère que la vie, dit le capitaine; mais elle ne peut exiger de sis enfants le sacrifice de l'honneur et de la reconnaissance. Fuyez, malheureux, avant qu'on vous aperçoive, car il me serait impossible de vous sauver.

— Que Dieu vous protège et vous fasse triompher de vos ennemis! dit Birch en ctreignant avec force la main du capitaine.

— Arrêtez, dit Lawton, un seul mot. Etes-vous ce que vous semblez être? Est-il possible que vous soyez...

— Un espion de l'armée royale, répondit Birch en détournant la tête et en essayant de dégager sa main.

— Pars donc, misérable I L'amour de l'or a égaré un noble cœur! Les clartés de 1 incendie s'étendaient à une grande distance autour

des ruines; mais à peine ces mois s'étaient ils échappés des lèvres de LaAvton, que le colporteur franchit l'espace visible, et s'enfonça dans les ténèbres.

Le capitaine fixa un moment les yeux du coté oti avait disparu cet homme ; puis il releva Sara et l'emporta comme un enfant endormi.

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