CHAPITRE XXIH
Des murs noircis parla fumée ét:iient tout ce qui restait d'une maison oii régnaient peu de jours auparavant le bonheur et la sécurité. La toiture et la charpente avaient comblé les caves de leurs débris, d'oii s'échappaient encore des lueurs pâles et incertaines. La prompte fuite des écorcheurs avait permis aux dragons de travailler à sauver le mobilier, qui, amoncelé sur la pelouse, ajoutait de sombres couleurs à cette scène de désolation. Toutes les fois qu'une clarté plus vive sortait des ruines, on apercevait en arrière Holiisler et ses quatre compagnons immobiles sur leurs chevaux, et auprès d'eux la jument qui broutait tranquillement sur les talus de la grande route. Madame Flanagan ellemême s'était approchée du sergent; elle était restée témoin impassible de tout ce i[ui s'était passé. Plus d'une fois, comme le combat semblait terminé, elle avait insinué à son compagnon que l'heure du pillage
était arrivée; mais celui-ci, fidèle à la discipline, avait repoussé ses suggestions.
Le capitaine se retira après avoir déposé Sara sur un canapé; miss Peyton et Frances la reçurent avec des transports qui firent d'abord tout oublier, mais les yeux hagards de la jeune fille leur annoncèrent trop clairement le changement funeste qui s'était opéré dans son esprit.
— Mon enfant , ma nièce bien-aimée, dit miss Peyton en la pressant dans ses bras, vous êtes sauvée, et puissent les bénédictions du ciel accompagner l'homme qui a préservé vos jours !
— Voyez, dit Sara en repoussant doucement sa tante et en montrant les ruines flamboyantes de l'incendie ; voyez , les fenêtres s'illuminent en l'honneur de mon arrivée : c'est toujours ainsi qu'on reçoit une fiancée. Ecoutez, et vous entendrez le son des cloches!
— Il n'y a ici ni fiancée ni réjouissances, il n'y a que le malheur! s'écria Frances avec un égarement presque égal à celui de sa sœur.
— Consolez-vous, reprit Sara en souriant de pitié, tout le monde ne peut pas être heureux en même temps; peut-êlre n'avez-vous ni frère ni mari pour vous consoler; vous êtes belle, jeune fille, et vous trouverez un époux; mais prenez garde qu'il n'ait pas d'autre femme.
— Sa raison s'est pour jamais égarée, s'écria miss Peyton.
— Non , non, répondit Frances, c'est l'eflfet de la fièvre; elle se rétablira bientôt.
La tante saisit avec joie celte lueur d'espérance, et envoya Catherine chercher immédiatement le docteur. On le trouva occupé à interroger les dragons et à panser avec soin les contusions et les égratignures qu'il parvenait à leur faire avouer. Il s'empressa de se rendre auprès de miss Peyton, étudia avec une attention profonde les symptômes que présentait la malade , et lui prit silencieusement la main. Il était rare que les traits de Sitgreaves manifestassent une émotion violente, toutes ses passions semblaient contenues; mais dans la circonstance actuelle les yeux avides de la tante et de la sœur eurent bientôt découvert l'agitation douloureuse du médecin. Il laissa retomber le bras nu jusqu'au coude et étincelant de bijoux, que Sara lui abandonnait, puis, passant la main sur ses yeus , il se détourna tristement.
— Elle n'a pas de fièvre, ma chère dame; c'est une maladie que le temps et les soins peuvent seuls guérir, avec la grâce de Dieu.
— Et où est le misérable qui a causé ce désastre? s'écria Singleton en faisant un eft'ort pour se lever. C'est en vain que nous domptons nos ennemis, si , quand ils sont vaincus, ils peuvent nous infliger de pareilles blessures.
— Croyez-vous, dit Lawton avec un sourire amer, qu'on soit sensible aux misères d'un colon? Qu'est-ce que l'Amérique? Un satellite de l'Angleterre, qui en suit les mouvements et ne briiie que pour donner plus d'éclat à la mère-patrie. C'est trop d'honneur pour un colon d'être frappé de la main d'un enfant de la Grande-Bretagne.
— Est-ce que personne ne vengera cette pauvre fille? s'écria Singleton.
— Nous ne manquons ni de bras ni de volonté , répondit le capitaine ; mais le hasard protège parfois le méchant. Par le ciel ! je donnerais Roanoke lui-même pour pouvoir me mesurer avec le mécréant.
— Allons , dit le chirurgien , l'air de la nuit est malsain pour ces dames; il est urgent de les transférer ailleurs; il n'y a ici que des ruines fumantes et des miasmes délétères.
On ne pouvait rien objecter à une proposition aussi raisonnable, et Lawton donna immédiatement des ordres pour faire transporter tout le monde aux Quatre-Coins.
L'Amérique était encore à cette époque dépourvue de carrossiers, et tous les véhicules qui pouvaient prétendre au titre de voitures étaient de fabrique anglaise. M. Wharton en possédait une, qui , après avoir roulé majestueusement dans les rues de New-York, avait amené la famille aux Sauterelles : c'était un char massif et incommode garni d'une tenture fanée; on voyait encore sur les panneaux le lion rampant du blason des Wharton, Cette voiture et la chaise de poste de miss Siniîleton étaient restées intactes, car le feu avait épargné les écuries et les remises ; les dragons , avec l'aide de César, qui avait enfin osé reparaître, les sortirent et attelèrent les chevaux. La vieillesse avait empêché ceux de M. Wharton d'être mis en réquisition par les armées belligérantes.
Le capitaine Lawton laissa quelques hommes sous les ordres d'Hollister, qui, ayant reconnu qu'il avait à combattre des ennemis naturels, prit position avec un admirable sang-froid et une certaine habileté. Il se posta, à quelque distance des ruines, dans un lieu sombre, d'où cependant les dernières clartés de l'incendie lui permettaient d'avoir l'œil sur la pelouse.
Satisrait de ces arran^'ements judicieux , le capitaine Lawton fit ses dispositions pour la marche. La charrette de madame Flanagan, garnie de couvertures et de matelas, reçut le capitaine Singleton; miss Peyton , Isabelle et ses deux nièces furent placées dans le carrosse , et le docteur Sitgreaves s'assit dans la chaise de poste à côté de RL Wharton. Après avoir donné le signal du départ, Lawton resta seul pendant quelques minutes, mit de côté des pièces d'argenterie et autres objets précieux, dont la vue aurait pu exposer ses hommes à une trop forte tentation ; puis il monta à cheval avec la résolution de se tenir à l'arrière-garde.
L'ESPION
Arrétrz! arrètex ! lui cria une voix de femme au moment où il
s'c'loigoail , voulez-vous me laisser sfule ici pour être assassinée? La cuiller iloit être fondue; on m'en dédommagera s'il y a encore de la justice dans ce niallieureui pjys.
I.uwton tourna les yeux du côté oii il entendait la voix, et vit sortir des ruines une femme chargée d'un paquet qui égalait en grosseur la fameuse l);ille du colporteur.
— (Jui doue, s'écria-t-il , sort ainsi comme un phénix du milieu des flammes?
— C'est moi , répondit Catherine Haynes hors d'haleine. N'est-ce pas assez d'avoir perdu une cuiller d'argent? faut-il m'abandonner dans un lieu désert pour y être volée et peut-être égorgée? Harvey ne m'aurait pas laissée ainsi lorsque je demeurais avec lui. J'ai toujours été traitée avec respect. Il était économe de ses secrets, mais du moins il était prodigue de son argent.
— Vous avez donc appartenu à la maison de M. Harvey Birch?
— Vous pouvez dire que je la composais à moi toute seule ; il n'y avait que moi, lui et le vieillard. Avez-vous connu feu M. Birch?
— C'est un bonheur qui m'a été refusé. Pendant combien de temps avez-vous demeuré dans la famille?
— Il me serait impossible de le préciser, mais je puis l'évaluer à neuf années , et je n'en suis pas mieux pour cela.
— En effet , je ne vois pas quel avantage vous auriez pu tirer de celle association. Mais n'avez-vous pas remarqué quelque chose de singulier dans le caractère et la conduite de ce M. Birch?
— Le mot singulier n'est pas assez fort pour des choses aussi inex- pLcablcs, repartit Catherine à voix basse; c'était un homme insouciant qui ne tenait pas plus à une guinée qu'à un grain de blé. iMais aii'ez moi à rejoindre miss Peyton, el je vous raconterai des détails prodigieux.
— Donnez-moi donc le bras, s'écria Lawton d'un ton pensif et, lui imprimant un mouvement de rotation, il l'enleva et la plaça sur la croupe de son cheval. Maintenant, madame, vous voilà aussi bien montte que Washington, ma bête a le pied sûr et saute comme une pantlii're.
— Laissez moi descendre, s'écria Catherine en se débattant , on ne mel pas ainsi une femme à cheval, d'ailleurs il me faudrait...
— Doucement , ma bonne dame , dit Lawton , car si Roanoke ne s'ab:.t jamais il se cabre quelquefois; il n'est pas habitué à sentir une paire de sabots frapper sur ses flancs comme un tambour sur sa caisse , le n'oindre couj) d'éperon lui sullit pour une quinzaine. Il n'est pas sage de lui donner ainsi des coups de pied , car c'est un cheval qui n'aime pas à être tracassé.
— Laissez-moi descenlre , répéta Catherine; je vais tomber et me casser le cou. D'ailleurs je n'ai rien jour me retenir, mes mains sont reiiiplies d'objets précieux.
— En effet, répliqua le captainc ea remarquant qu'elle n'avait pas lâché son paquet, je vois q le vous faites partie de la garde des bagapis, mais mon ceinluroo penl entourer voire taille et la mienne.
Katj fut trop flattée de ce compliment pour faire aucune résistance. Il l'attacha solidement à son c'rps d'hercule, et donna de l'éperon à son coursier, dont la vilesîe rendit tou' nouveau refus iuuli e. Après avoir galopé quelque temps d'un t'ain qui in |ui('t..it passablement la vieille tilie, ils atteignirent la charr( Ile de la vivandière, qui s'avançait au pas pour éviter les cahots au capitaine Singlelon. Les événements dramatiques de celte soirée avaient produit chtz le jeune niibl.iire une agitition qu'avait suivie la fatii;ue ordinaire de la réaction. Il élalt enveloppé dans plusieurs couvertures, souti nu par son domestique, et hors d'état de prendre la pirrle . quoiqu'il réfléchit profondément à ce qui s'était passé. Le dialogue de Lawiou tt de sa compagne recommença dès que Roanoke cul repris unf allure plus paisil>le.
— Ainsi donc vous avez habile la maison d'ilarvey B rch ?
— Pendant neuf ans.
Les accents sonores de la voix du militaire n'eurent pas été plutôt entendus ]iar la vivandière, qu'elle se mêla soudain à la conversation.
— Alors, dit elle, vous devez savoir s'il est parent du diable, comme le prétend le sergent Hollister.
— C'est une infâme calomnie! s'écria Catherine avec véhémence ; il n'ya pas de plus honnête homme qu'Uarvey ! il ne prendrait pas un liard à personne. Pourquoi lirait-il la Bible, s il avait des rapports avec Satan ?
— C'est le sergent qui dit du mal de lui , reprit madame Flanagan ; quant à moi, j'estime le colporteur: il m'a donné une guinée d'excellente monnaie, et c'est lui qui est venu nous avertir de l'escarmouche St nous dire d'envoyer du renfort au capitaine.
" — Que dites-vous! s'écria Lawlon en s'inclinant sur sa selle, c'est Birch qui vous a donné l'alarme?
— Lui-même, et je me suis mise en quatre pour faire partir le détachement; je savais que vous étiez en état de tenir seul tête aux brigands, mais ayant le diable à noire têle nous étions presque surs de gaijner la bataille. Je m'étonne seulement qu'il n'y ait pas eu un' peu de pillage dans une ali'iire dont Satan se mêlait.
— Je vous remercie du secours, par le ciel! il est arrivé à temps; et si Koanoke n'avait pas couru plus vite que leurs balles, je serais tombé sous leurs couos. L'animal vaut son pesant d'or.
— Dites plutôt son pesant de p^ipier, mon cher : l'or n'est pas commun dans les Etats Unis. Si les yeux jaunes du nègre n'avaient pas effrayé le sergent, et s'il ii'av.iit pas eu une conversation sur les revenants , nous serions arrivés à temps pour tuer tous ces chiens ou les faire prisonniers.
— Je savais qu'il arriverait malheur, dit Catherin'". Le soleil s'est couché derrière un nuage noir ; le iliien de Raide a hurlé , quoique je lui tusse duiiné à manger de mes ;iropres mains, et il n'y a pas longtemps que j'ai rêvé que je voyais trente six chandelles et que les gâteaux brûlaient dans le four.
— Moi , je rê^e très-rarement, dit Elisabeth , cela m'est arrivé dernièrement lorsque les dragons avaient mil des tètes de chardons dans mon lit : j'ai rêvé que le brosseur du capitaine m'étrillait comme lloanuke.
Pendant cet entretien , Lawton continuait sa route en méditant. Voyant que la lune allait se lever, il appela un dragon , lui recommanda de veiller sur Singlelon, et partit au grand salop de son cheval au grand désespoir de Catherine Haynes. 11 eut bienlôl rejoint le reste de la troupe, qui était sur le point dentier à l'hôtel Elanagan.
C'était, comparativement aux Siuttrelles, une bien triste habitation : le papier et les planches remplaçaient la plupart des fenêtres, les tapis et les riJeaux y étaient abso'ument inconnus; toutefois, par les ordres de Lawton, les dragons avaient allumé du feu, transporté quelques meubles indispensables et rendu les appartements à peu près habitables.
Sara avait continué à divnguer le long de la route, et avec la naïveté de la folie elle avait rapporté les moindres incidents aux idées qui l'absorbaient.
— Il est impossible de soulager les douleurs morales qu'elle endure, dit le capitaine à Isabelle Singlelon, mais on peut faire quelque chose pour son bien être physique. Vous êtes fille d un soldat et accoutumée a de pareilles scènes, aidez-moi à empêcher l'air de pénétrer par ces croisées.
Miss Singleton accéda à cette requête; et pendant que Lawton, au d> hors, essayait de raccommoder les châssis brisés, Isabelle, restée dans l'inlérieur, étendait des lambeaux d'éloffe en guise de rideaux.
— Mon frère vat-il bientôt être ici? demanda-t-elle.
— J'enlends la charrette; ma lame Flanagan a bon cœur, et soyei sûre que le pauvre Georges aura été bien soigné par elle.
— Que Dieu l'en récompense, dit Isabelle avec ardeur; le docteur Siigreaves est allé au-devaut d'eux... Mais qui brille là-bas aux rayons de la lune?
La fenêlre oii il se trouvait donnait sur les dépendances de la ferme. Les yeux pénétrants »de Lawton reconnurent promptement l'objet qu'Isabelle avait indiqué.
— C'e^t le canon d une arme à feu! dit il en s'élançant vers son cheval, qui était resté tout harnaché à la porte. Son mouvement l'ut prompt comme la pensée; mais avant qu'il eiit fait un pas, un jet de flamme fut suivi par le sfllement d'une balle. Un cri perçant sortit de la maison, et le capitaine sauta en selle. Tout cela fut l'affaire d'une seconde, et avant que ses hommes étonnés eusse^it eu le temps de comprendre la cause de ci lie alerte , il avait franchi la haie qui le séparait de son ennemi; mais il y avait trop peu de distance de cet endroit aux rochers, et le cajiitiine désappointé vit disparaître sa victime dans des crevasses de lochers où il ne pouvait la suivre.
— Par h vie de Washingloii, munnura-t-il en remettant son sabre dans le fourreau, s il ne s'élait hâté de fuir je l'aurais coupé en deux; mais je le retrouverai.
En disant ces mots il retourna à l'hôtel avec l'indifférence d'un homme qui se lient p et à offrir sa vie d'un jour à l'autre en sacrifice à sa patrie. Un lUMiulle extraordinaire régnait dans la maison; el quand il arriva à la porte, Catherine Haynes, éperdue, lui apprit que la balle dirigée contre lui avait frappé la poitrine de miss Singleton.