‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 130 sur 253 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

La route que suivaient le colporteur et le capitaine anglais s'allongeait dans la plaine en face de la ferme pendant l'espace d'un demimille, puis elle tournait à droite dans les montagnes, dont les flancs étaient presque perpendiculaires, et suivait les sinuosités du terrain.

Le premier mouvement de Henry avait été de précipiter le pas de son cheval afin de sortir plus promptement d'nne perplexité cruelle, et d'achever son évasion par un coup de main.

— Arrêtez, lui dit Harvey en prenant les devants; conformez-vous à votre rôle, et suivez votre maître. Voulez-vous nous perdre tous deux? ne voyez-vous pas les sentinelles du régiment d'infanterie? n avez-vous pas remarqué les chevaux sellés et bridés qui sont rangés devant la ferme? Si les Virginiens se mettent à nos trousses, ils auront bientôt rattrapé votre mauvais cheval hollandais. Chaque pas que nous faisons sans donner l'alarme ajoute un jour à notre existence; placez-vous derrière moi, et marchez.

— .Mais, répondit Henry, César sera bientôt reconnu; ne vaudraitil pas mieux prendre le galop et gagner les bois avant que l'alarme soit donnée?

— Won, capitaine, repartit le colporteur; voici là-bas un sergent qui m'a épié pendant que je débitais mon sermon; il regarde de notre côlé et met la main sur le pommeau de sa selle ; s'il monte à cheval nous sommes perdus, car nous sommes à portée du feu de l'infanterie.

Henry arrêta son cheval, mais en même temps il se prépara à donner au besoin un coup d'éperon.

— Eh bien ! demanda-t-il , que voyez-vous encore?

— Le sergent a disparu dans l'obscurité, mettons nos chevaux au trot.

— Pas si vite, pas si vite, nous risquons d'éveiller l'attention de ce factionnaire.

— Que m'importe ! répondit Henry avec impatience ; il ne peut que me tirer un coup de fusil, tandis que ces maudits dragons me feraient prisonnier. Il me semble que j'entends leurs chevaux derrière nous. Ne voyez-vous rien ?

— Hum, hum! réponiiit le colporteur, je vois quelque chose d'assez remarquable à notre gauche; tournez un peu la tête, et vous jouirez du même spectacle.

Harvey profita de la permission , et son sang se glaça dans ses veines lorsqu'il aperçut la potence qui avait été dressée pour lui ; il se détourna avec horreur.

— Voilà qui nous avertit d'être prudents, dit Birch d'un ton sentencieux; nous nous en éloignons à chaque minute, et bientôt les rochers des montagnes vous offriront des asiles silrs contre la vengeance de vos ennemis. Mais moi, ajouta-t-il avec une sombre énergie, j'ai vu deux fois se dresser le gibet sans moyens de l'éviter, deux fois j'ai été plongé dans des cachots oii j'ai passé des nuits d'angoisses en attendant que le jour marquât l'heure de mon supplice; la sueur qui découlait sur mon corps semblait l'avoir desséché; si je regardais à travers les grilles de ma prison , la potence s'offrait a mes yeux comme le remords à un mourant. Il est cruel de perdre la vie , capitaine Wharton ; mais passer les derniers moments seul et sans consolations, savoir que personne ne vous regrette, penser qu'on va vous tirer d'une prison , qui vous devient chère alors , pour montrer votre supplice en spectacle; perdre de vue la terre au milieu des railleries et des insultes, voilà vraiment ce que j'appelle mourir.

Henry écouta avec étonnement ces paroles, que son compagnon prononçait avec une véhémence inaccoutumée; tous deux semblaient avoir oublié leurs dangers et leurs travestissements.

L'ESPION

— Quoi! vous av<z l'it; si près de In morl?

— I\"y a-t il pas trois ans, rcpril Harvey, qu'on me tinsse comme une l>ôte fi'roce? Dn jour même j'ai élé comliiit jusqu'au pieil du Rilict, et je n'.ii di'i ma délivr.mce qu'à une attaque des Anglais. J'étais environné d'hommes insensibles, de femmes et d'enfants curieux qui m'accablaient d'oulr.igcs; quand je voulais prier Dieu, on m'interrompait en me reprochant mes crimes; quand je cherchais dans la foule un re- (fard de compassion, je ne trouvais partout que le mépris; tous maudissaient ce miser ibie qui avait vendu sa patrie pour de l'or; le soleil nie semblait plus éclatant qu'à l'ordinaire, mais c'était la dernière fois que je le voyais; la verdure des champs était riante, le monde avait l'air d'une espèce de ciel. Oh ! combien je tenais à la vie en ce terrible moment! Vous ne pouvez le concevoir, capitaine Wharlon ; vous avez des amis qui sympathisent avec vous; quant à moi, je n'avais qu'un père ]iour me pleurer, mais il était absent, il n'y avait autour de moi ni pitié , ni cousol.ilions; tout semblait m'avoir abandonné, je croyais que lui-même avait oublié que j'esistais.

— Quoi ! vous pensiez que Uieu vous avait délaissé , Harvcy ?

— Dieu ne délaisse jamais ses serviteurs, répondit le colporteur en montrant au naturel les sentiments religieux dont il avait jusqu'alors pris le masque.

— Et qii'tntendez-vous par Im-même?

Le colporteur se dressa sur sa selle; les éclairs de ses yeux s'éteignirent, et il «jouta à haute voix comme s'il se fût adressé à un nègre :

— Mon frère, il n'y a point de distinction de couleurs dans le ciel; réfléchissez donc que vous avez en vous un tr"sor dont il vous faudra rendre compte.

Puis il murmura tout bas :

— Nous venons de passer la dernière sentinelle, si vous tenez à la vie, ne regardez pas derrière vous.

Henry se rappela sa position et prit aussitôt l'humble attitude qui lui convenait; les périls que l'âpre éloquence du colporteur lui avait fait oublier se présentèrent de nouveau a son esprit, et voyant Harvey fixer les yeux du côté de la ferme, il l'interrogea avec anxiété.

— Du sang-froid , reprit Harvey; jetez le masque et la perruque, car iî ne faut pas que vous soyez gêné; les dragons montent à cheval,

ils vont se mettre en marche Au galop et suivez-moi; si vous me

quittez vous êtes perdu.

Le capitaine Wharton ne se le fit pas dire deux fois et donna de l'éperon à sa triste monture ; Birch avait choisi la sienne , et quoiqu'elle fût incapable de lutter de vitesse avec les solides chevaux des dragons, elle était très-supérieure au petit poney qu'on avait cru assez bon pour porter César Thompson. Henry fut bientôt convaincu qu'il lui serait impossible de suivre son camarade, cependant il entendait approcher ses ennemis et, avec l'irréflexion du désespoir, il cria au colporteur de ne pris l'abandonner; ce dernier s'arrêta un moment, et dans le mouvement qu'il fit, son tricorne et sa perruque tombèrent; les dragons étaient si près, que malgré les ombres du soir ils purent remarquer cet incident , et ils annoncèrent leur découverte par une bruyante acclamation.

— Si nous quittions nos chevaux? dit Henry.

— Ce serait aller droit à la potence. Du courage ! arrivés au détour, nous aurons des chances pour leur échapper.

— Mais mon cheval est déjà essoufflé, s'écria Henry.

— Pressez-le , nous serons bientôt hors d'atteinte si vous suivez mes recommandations.

Un peu rassuré par le ton de confiance de son compagnon, Henry fouetta son cheval avec vigueur. Au moment où ils entraient dans la montagne, ils virent ceiu qui les poursuivaient épars le long de la riute, précédés par Mason et le sergent. Il y avait au pieu des collines d'épais taillis qui remplaçaient une ancienne forêt abattue. A l'aspect de cet abri, Henry proposa de mettre pied à terre, mais Harvey s'y refusa.

A quelque distance, la route se bifurquait ; le colporteur prit le sentier de gauche, le suivit un moment, et s'élanrant à travers quelques éclaircies des fourrés, il alla rejoindre le chemin de droite; cette manœuvre les sauva. En atteignant le point de réunion des deux routes, les dragons prirent à gauche et dépassèrent l'endroit où les fugitifs avaient quitté le sentier, sans remarquer que les traces des pas s'interrompaient là. Le capitaine et le colporteur les entendirent pousser de grands cris en avertissant leurs camarades restés en arrière qu'on n'était pas dans la bonne voie; le condamné proposa de nouveau d'abandonner les chevaux et de s'enfoncer dans les taillis.

— Pas encore, pas encore , dit Birch à voix basse; gagnons d'abord le sommet de la montigne.

Peu d'instants après ils atteignirent la cime désirée , et mettant pied \ terre, ils entrèrent dans les taillis avec précaution en évitant de briser les branches. Avant de se cacher, Harvey donna quelques coups de cravache aux chevaux, qui, entraînés par la pente du terrain ^ descendirent au galop la montagne.

Un dragon qui venait d'arriver au sommet s'empressa de les signaler.

— En avant, mes amis ! cria Mason ; faites quartier à l'Anglais, mais taillez en pièces le colporteur cl qu'on en finisse avec lui.

Henry sentit son compagnon lui serrer le bras en écoutant ces ordres

cruels; une douzaine de cavaliers passèrent au galop avec une vitesse qui prouvait trop évidemment combien les rosses fatiguées des fuyards leur auraient été d'un faible secours.

— Maintenant, dit le colporteur, nous pouvons tenter une reconnaissance, car ils descendent et nous montons.

— Mais ils vont cerner cette éminence, dit Henry, et dans tous les cas ils nous prendront par famine.

— Ne craignez rien, capitaine, répliqua Harvey avec assurance, la nécessité a fait de moi un habile pilote au milieu de ces collines, je vais vous conduire dans un gîte où personne n'osera vous suivre. Qui voudrait s'aventurer par une nuit de novembre au milieu des rochers et des précipices?

— Écoutez , s'écria Henry, les dragons s'appellent, ils s'aperçoivent qu'ils se sont fourvoyés.

— Montons sur cette pointe de rocher, et nous les verrons mieux , dit Harvey avec une tranquillité imperturbable; voyez, ils nous ont découverts, ils vont nous poursuivre. Bon, en voici un qui nous tire un coup de pistolet, mais la distance est trop grande, nous sommes même hors de la portée d'un fusil.

— Ils vont nous poursuivre, s'écria Henry avec impatience, hâtons-nous.

— INous n'avons rien à craindre d'eux , répondit Harvey en cueillant des mûres sauvages qu'il avala pour se rafraîchir la bouche.

— Comment voultz-vous qu'ils raiirchent dans ces bois avec leurs grandes boites, leurs éperons et leurs longs sabres? Il faut qu'ils retournent au camp et qu'ils réclament le concours des fantassins; en attendant nous gagnerons notre asile.

Le colporteur ne s'était point trompé; jugeant qu'il était impossible de poursuivre les fuyards, les dragons s'empressèrent de retourner à la ferme pour y tenir conseil avec les miliciec.s; miss Peyton et Frances , placées à la fenêtre, assistèrent clandestinement à la délibération.

— Notre honneur est compromis, dit le colonel du régiment d'infanterie , il faut se hâttr de prendre un parti.

— Battons les bois , s'écrièrent plusieurs dragons , et demain matin nous les tiendrons tous les deux.

— Doucement, messieurs, reprit le colonel, il faut être habitué aux défilés pour voyager la nuit sur ces collines; nous aurions besoin de cavalerie pour nous y conduire, et je présume que le lieutenant Mason hésite à marcher sans les ordres de son major.

— Assurément , répliqua Mason ; mais il sera ici dans deux heures, nous pouvons avant le jour envoyer des patrouilles dans la campagne, offrir i:ne récompense aux paysans et bloquer ainsi nos fugitifs.

— Ce plan est excellent, s'écria le colonel, et il doit infuilliblement réussir ; mais il importe d'envoyer un exprès à Dunwoodie pour l'avertir de ce qui se passe.

Mason dépêcha aussitôt un courrier, et le conseil se sépara.

Miss Peyton et Frances en croyaient à peine leurs oreilles; l'évasion de Henry leur semblait un rêve, et elles la considéraient comme une imprudence, comptant sur le succès complet des démarches de Dunwoodie. Elles furent frappées toutes deux de l'idée que la situation du capitaine Wharton serait aggravée si on le reprenait. Miss Peyton espérait qu'il aurait le temps de gagner le territoire neutre avant le jour; mais Frances, convaincue que c'était bien Birch qu'elle avait vu sur les rochers, assurait que son frère passerait la nuit dans la cabane mystérieuse ; elle forma le projet d'aller s'entendre avec lui, et, après une discussion longue et animée, sa tante l'embrassa tendrement et se décida à la laisser partir.

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