‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 14 sur 253 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pendant cette période d'existence fiévreuse, qui entraînait toutes les privations de la guerre sans en offrir les dangers , Lionel n'avait pas complètement oublié ses affections personnelles. Le lendemain du jour oii il avait trouvé madame Lechmere dans le vieux magasin , il s'y rendit pour avoir enfin une complète explication des mystères qui l'attachaient à Ralph involontairement.

La place du Marché , qu'il traversa , se ressentait déjà des effets de la bataille. Les paysans n'encombraient pas ce lieu comme à l'ordinaire ; les fenêtres des boutiques n'étaient qu entr'ouvertes ; partout la défiance avait succédé à la sécurité. Un grand nombre d'habitAits n'étaient pas encore levés, et ceux qui se montraient semblaient avoir passé une nuit d'insomnie.

Ab)ga'il Pray reçut son hôte dans la tourelle. Elle était environnée de tous les objets qu'il y avait vus la veille : rien n'était changé ; mais les yeux de cette femme, qui étincelaient parfois comme une pierre précieuse enchâssée dans sa figure repoussante, étaient hagards, ternes, et réfléchissaient en quelque sorte l'aspect misérable du local.

— Je me présente à une heure indue , madame Pray, lui dit le major , mais une affaire de la dernière importance exige que je voie votre locataire. Je suppose qu'il est là-haut, et il serait bon de lui annoncer ma visite.

Abiga'il secoua la tête en disant :

— 11 est parti !

— Parti! s'écria Lionel ; quand ? où est-il allé ?

— La colère du ciel semble se déchaîner sur ce peuple , répondit Abigail. Jeunes ou vieux, malades ou bien portants, tous ont soif de sang, et qui peut dire où ils s'arrêteront?

— Mais où est Ralph ? Femme, vous ne voulez pas m'en imposer ?

— Dieu me préserve de mentir, et à vous moins qu'à tout autre ! Oui , major Lincoln , l'homme singulier qui semble n'avoir v'écu si longtemps que pour pénétrer mes plus secrètes pensées , m'a quittée brusquement, et je ne saurais dire s'il reviendra jamais.

— Vous l'avez donc chassé ?

— Ma demeure est ouverte à tous les infortunés. Elle ne m'appartient pas en propre ; mais un jour , bientôt j'espère , j'en aurai une , étroite mais paisible, et puissé-je y trouver le repos ! Je ne mens pas, major Lincoln , Ralph et Job sont partis enstmble, pour aller je ne sais où, au moment où la lune s'élevait. Je suppose que leur intention est de se joindre au peuple qui est rassemblé autour de la ville. Les avis que Ralph m'a donnés en s' éloignant retentiront à mes oreilles, jusqu'à ma dernière heure.

— Il est parti pour rejoindre les Américains ! répondit Lionel d'un air rêveur, sans faire attention à la fin des explications d'Abigaïl. Il a emmené Job ! Cet entant finira par se perdre , madame Pray , et il faudrait y veiller.

— Quel compte voudriez-vous qu'on lui demande, répondit la pauvre mère. Ah ! major Lincoln, il était plein de force et de santé jusqu'à l'âge de cinq ans ; mais le jugement de Dieu s'est appesanti sur

lui. De graves maladies ont altéré son intelligence, je l'ai vu grandir avec moi dans la misère! On me l'avait bien annoncé; je savais que les fautes des parents retombent sur les enfants jusqu'à la quatrième génération. Dieu merci, mes peines finiront avec Job.

— Si vous avez quelque chose à vous reprocher, dit Lionel, vous devez, autant par justice que par repentir, confesser vos erreurs à ceux dont elles peuvent intéresser le bonheur.

Les yeux de la vieille femme se levèrent un moment sur le major, mais ils se baissèrent presque aussitôt devant le repard perçant qu'ils rencontrèrent. Lionel attendit pendant quelque temps une réponse , et voyant qu' Abigail gardait un silence obstiné, il ajouta :

— D'après ce qui s'est passé , vous devez concevoir que j'ai le plus vif intérêt à connaître vos secrets. Avouez-moi donc le crime dont le souvenir vous tourmente; je vous promets en échange mon pardon et ma protection.

En entendant ces mots, Abigail recula pour s'éloigner de celui qui l'interrogeait. Elle quitta son air de componction pour feindre la surprise. Il était facile de voir que , malgré le trouble accidentel de sa conscience , elle n'était pas novice dans l'art de la dissimulation.

— Mon crime ! répéta-t-elle d'une vois tremblante. Nous sommes tous criminels et nous serions tous perdus sans l'intervention du Médiateur.

— Assurément ; mais il a été question ici de crimes qui sont contraires aux lois divines et humaines.

— Pouvez-vous le croire? s'écria Abigail. Ce n'est pas une pauvre femme isolée comme moi qui aurait le courage d'enfreindre les lois. Le major Lincoln veut se jouer de moi , pour me railler ensuite avec ses collègues : il est certain que nous portons tous notre fardeau de péchés, comme l'a dit le ministre Hunt dans son dernier sermon.

Lionel fut indigné de l'hj-pocrisie d'Abigaïl ; mais voulant obtcnii à tout prix les renseignements qu'il désirait, il essaya d'entrer en lutte avec elle. Ce fut vainement qu'il réitéra ses questions, elle lui répondit évasivement, en ne convenant que des erreurs qui sont communes à toutes les créatures humaines. Rien ne put vaincre son opiniâtreté , et le major fut forcé de renoncer à des tentatives infructueuses ; il sortit en colère , résolut de surveiller de près Abigaïl , et de la contraindre quel(|ue joyr à s'expliquer.

Sous l'empire de son ressentiment, Lionel ne put s'empêcher de concevoir les plus odieux soupçons sur la conduite de sa tante et il prit le parti de quitter sa maison le jour même. Madame Lechmere, qui pouvait avoir appris par Abigail que Lionel avait été témoin de leur entrevue, le reçut cependant avec une tranquillité parfaite. Pour s'excuser de ne point garder sa chambre, il allégua les changements que le commencement de la guerre allait apporter dans son existence, l'intérêt qu'il portait à la vieille dame dont sa présence dérangeait les habitudes, eufin tout ce qu'il put imaginer de plus plausible. Madame Lechmere parut troublée, et pendant ces explications elle jeta sur Cécile des regards inquiets , qui firent suspecter au major les motifs de son hos])italité. La jeune fille elle-même entendit Lionel avec satisfaction, et lorsque sa grand'mère lui demanda son avis, elle répondit avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire :

— La meilleure de toutes les raisons , c'est la volonté du major Lincoln; il est las de nos habitudes domestiques, et la politesse me semble exiger que nous uc lui fassions aucune représentation.

— Vous vous méprenez grandement, si vous croyez que le désir de vous quitter...

— Oh ! cousin Lionel, on ne vous demande pas d'explications; vous nous avez donné tant de raisons, que la véritable est encore sous le boisseau : ce ne doit être que l'ennui.

— Alors je resterai , dit le major, car je ne veux pas qu'on m'accuse d'insensibilité.

Cécile parut éprouver à la fois du plaisir et du désappointement; elle se mordit les lèvres, et dit après un instant d'embarras :

— Je vous absous. Installez-vous dans votre logement , puisque vous le jugez convenable, et nous admettrons vos incompréhensibles raisons. D'ailleurs, en qualité de parent, nous nous verrons tous les jours, je l'espère.

Lionel n'avait plus de prétextes pour ne pas mettre à exécution son projet. Madame Lechmere , en se séparant de son neveu, exprima ses regrets d'un ton qui contrastait singulièrement avec sa roideur cérémonieuse.

Le major opéra son déménagement dans la matinée.

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans incidents nouveaux. Des renforts arrivaient chaque jour, etdcs généraux venaient stimuler l'activité de Gage, qui continuait à temporiser. Les trembleurs étaient épouvantés de la longue nomenclature de noms illustres dont s'enorgueillissait l'armée ennemie. On y voyait Howe , célèbre par ses hauts faits, issu d'une noble race , dont le chef avait déjà arrosé de son sang le sol américain; Clinton, cadet d'une illustre famille, mais plus remarquable par ses rudes qualités de guerrier que par ses vertus domestiques et son courage personnel ; lélégant Burgoyne , qui devait perdre dans les déserts d'Amérique la réputation qu il s'était acquise dans les plaines du Portugal et d'Allemagne. On pouvait citer encore l'igot , Grant, Robertsou, Percy, héritier du duc de Northumberland; chacun commandant une brigade de l'armée. Venait ensuite une foule d'hom-

LIONEL LIACOLN,

mus moins distingués , mais qui aviilriit passé Inii' jt-iiiicssc 10119 \e» iirmrs tt qui «Ihiiiiii 0|i|io.S('r li'iir <'X|u''j'i('i)ce cniisoininér ii riiilmbilelé lits paysiiiis lie h ]\ouvolU'-Aiii;l<'li'irf. (]oiniii« si «t'Ilu liste ii'rùl pas rlc assez ai-cii!)laiile , l'iimoui' ilo la gloire aviiil iilliii' l'i'lllr drsjeuncs tjciililslioiunies ai)i;lais, llauilon . cuire uulros, doiil It-s lïvux avaient moissonné des lauriers an\ batailles d'ilaslinfjs et de iMoni , et qui se montra plus tard leur di(;ue successeur. Au milieu de pareil» coni|)a- !;nons, qu'il avait connus pour la jilupart en Angleterre, les heures jiassèreiu rapidiment pour Lionel , et il n'eut i)as le temps de poursuivre l'aecomplisseiuent des projets mystérieux qui l'avaient amené sur le tliéàlre de la lutte. Cependant , connue le moment approcliait où il allait être employé on service actif, il voulut, avant de partir, interroijer encore Abigaïl; et par une belle soirée de juin , il s'aclieminn \crs lu place du liassin.

On avait battu la retraite; le tumulte d une ville de garnison avait fait place au plus profond repos. Il ny avait dans les rues qne des sentinelles et quelques olbciers qui revenaient de se divertir ou de faire leur service. Les fenêtres du niajjasin étaient sombres, et ses habitants, s'il en avait, étaient plongés dans le sommeil.

Inquiet et agité , Lionel poursuivit sa i)romenade H travers les rues (Ombres et étroites de la pointe iVord, et il se trouva à l'improviste près du cimetière de Copp's-Hill. Le général Gage avait fait placer lur cette éminence une batterie d'artillerie de siège , et Lionel, ne se souciant pas d'être aposlro|ilié par les sentinelles, monta les flancs de la colline et vint s'asseoir sur une pierre; lit, il se mit k réfléchir sur ses destinées et celles du piys.

La nuit était obscurcie par un mince réseau de vapeurs ; ccpfudant on apercevait parfois à la clarté des étoiles les contours de la côte opposée et les vaisseaux qui mouillaient devant la ville. On entendait par intervalles retentir sur les bât nients et le long des batteries le cri ordinaire des rondes anglaises : Tout va bien 1 Puis, comme si cette assurance tût tranquillisé I univers , le calme le plus profond régnait dans toute la nature. Dans un pareil moment, le jeune major distingua le bruit des eaux légèrement ridées par une rame qu'on agitait avec une extrême prudence. Il dirigea les jeux du rtîlé oii ces faibles sons se mêlaient aux murmures de la brise et vit glisser sur l'eau un canot qui atterrit doucement sur la plage sablonneuse au pied de la colline. Curieux de connaître celui qui errait ainsi sur les flots, Lionel se |)réparait à descendre, quand il vit un homme sortir de l'embarcation et gravir la côte en face de lui. Le major s'enfonça dans l'ombre formée par les anfractuosités du terrain, et , retenant son baleine , il attendit que linconnu s'approchât. Celui-ci s'arrèla à la distance de dix pas et son attitude exprima soudain une attention profonde.

— ISous avons choisi tous deux un lieu solitaire et une heure indue pour nous livrer à nos méditations, dit Lionel en mettant la main sur la garde de son épée.

.Si l'individu auquel s'adressaient ces mots avait appartenu au monde immatériel, il ne les aurait pas accueillis avec une plus complète indifférence. Il se tourna lentement vers l'interrogateur , le regarda hvementet répondit d'une voix presque menaçante :

— 11 y a là-haut un grenadier qui garde une batterie, et, s'il entend parler les gens, il les fera prisonniers , quand même l'un d'eux serait le major Lincoln.

— yiioi ! Job , c'est vous que je trouve rôdant comme un voleur au milieu de la nuit? de quelle mission criminelle êtes- vous cha'gé.i"

— Si .lob est un voleur parce qu'il vient voir le cimetière , nous sommes deux.

— Hien répondu , dit Lionel en souriant mais , je vous le répète , quel message vous ramène à la ville à cette heure suspecte?

— Job aime à se promener au milieu des tombeaux pendant que le coq chante. On dit que les morts se lèvent quand les Vivants sont endormis.

— Vous entrez donc en communication avec les morts ?

— C'est un péché que de leur adresser des questions , répondit le jeune hoaime d'un ton solennel qui, dans ce lieu sinistre, fit involontairemci.l frissonner le major. Mais Job aime à être auprès des morts, ]ioiir s'accoutumer à leur froide société', et au temps oit il devra luimême errer à minuit envclopiié dans un linceul.

— Silence! dit Litinel, quel est ce bruit?

Job écoula aussi attentivement que son com|)agnon et répondit :

— C'est celui de la mer qui bat la côte ou du vent qui gémit dans la baie.

— Non, reprit Lionel, si mes oreilles ne me trompent j'entends le bourdonnement d'une centaine de voix.

— Lst-ce que les esprits p. uveiit se parler entre eui? dit l'idiot; on dit que leurs voix ressemblent aux mugissements du vent.

Linnil pa.ssa la main sur son front, et essaya de remettre ses facultés troublées par le ton solennel de son interlocuteur. U séluig'na leiitenii lit, suivi de Job. pour ne s'arrêter ipie dans l'angle du mur qui entourait le cimeiière. Lti , il écouta de nouveau.

— Liilant , dii-il , je ne sais quelles idées votre sotte conversation m a jeiees dans l'eprit ; mais il y a certainement ce soir dans ce lieu des sons inexplicables qui n'appartiennent pas ii la terre. On dirait (|uc l'air est rempli d'êtres vivants, cl quou entend je ne suis quel fardeau tomber lourdement sur le sol,

— Oui , dit Job, comme les pcllelëes de terra sur les cercueils. Le.i morts relouriieiil il.ins leurs tombeaux, et il est temps de les laisser maitrt*s de leurs habitations.

Lionel n'hésita jiliis ; mais saisi d'une .secrète horreur qu'il n'osait s'avouer, il deseemlit rapidement la colline, et ne s'arrêta que dans uni; rue basse, il y fut rejoint par Job, qui dit en lui montrant une vieille maison :

— Voici lu logis de sir AVilllnm l'hipps , qui commença par être garçon ch.irpentler, chercha fortune sur mer, et devint gouverneur de la province de In baie, (hélait un pauvre garçon comme moi , et il fut créé chevalier par le roi Jacques. Ou dit même que sou petit-fils est un grand seigneur. (^Ju'uii homme gagne de l'argent sur mer ou sur terre, le roi lui iloniiera des honneurs.

— Vous ravalez bien la famille royale! dit Lionel en regardant 1« maison de l'hipps avec indifférence. Vous oubliez que je puis être aussi quelque jour nommé chevalier.

— Je le sais, reprit Job; vous êtes né en Amérique comme cet ancien gouverneur... Il me semble que les pauvres gens d'Amérique vont en Angleterre pour devenir des lords, et que les lords arrivent en Amérique |)Our devenir de pauvres gens... Abigaïl prétend que Job est fils d'un grand seigneur.

— Alors la mère est aussi folle que l'enfant, repartit Lionel ; en tout cas, je voudrais la voir demain, et je vous prie de me dire ii quelle heure je puis me ]>résenter chez elle.

Le mijor ne reçut aucune réponse ; Job l'avait déjà abanJoniié pour retourner «u cimetii're. Fatigué des caprices de l'idiot, Lionel regagna sa demeure; mais avant de trouver le repos qu'il cherchait, il fut longtemps assailli par les visions les plus fantastiques.

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