‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 131 sur 253 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

La nuit était sombre cl glaciale lorsque Francis Wharton , le cceur palpitant , traversa le jarJiu situé derrière la ferme, et se dirigea vers la montagne sur laquelle elle avait aperçu deux fois le colporteur. L'heure n'était pas encore avancée, mais les ténèbres et h tristesse d'une soirée de novembre l'auraient déterminée à retourner en arrière, si elle n'avait été stimulée par l'amour fraternel. Sans s'arrêter pour réfléchir, elle parcourut d'un pas rapide la moitié du chemin.

Le respect pour Its femmes est un signe certain de civilisation , et c'est l'une des qualités des Américains. Frances n'avait rien à craindre des miliciens de l'Est , qui soupaient tranquillement au bord de la grande route ; mais elle avait moins de confiance dans les cavaliers virginiens. Aussi , entendant le trot d'un cheval , elle se glissa timidement derrière un bouquet d'arbres qui croissait au bord d'un ruisseau : c'était une vedette qui passa, sans la remarquer, en fredonnant un air, et en songeant sans doute à quelque autre belle qu'il avait laissée sur les rives du Potomac.

Aussitôt que le bruit des pas du cheval ne se fit plus entendre , Frances sortit de sa cachette cl rentra dans la plaine, où, ciTrayée du lugubre aspect de la nature, clic se demanda si elle devait achever son entreprise. Elle rabattit le capuchon de son camail , s'appuya contre un arbre et contempla le sommet de la montagne qui était le but de sa course : c'était une énorme pyr.imide dont on ne voyait que les contoms; la cime se détachait .à peine d'un fond de nuages entre lesquels étincelaient quelques étoiles vacillantes. Ces nuages demeuraient immobiles ; mais des va|)curs plus rapprochées de la terre étaient

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poussées par le vent et voilaient par intervalles la clarté des astres. On n'apercevait aucune lumière sur l'énorme cône de la montagne.

La solitude, l'heure, la perspective d'une périlleuse ascension , décourageaient la jeune tille ; elle n'était pas sûre d'ailleurs de trouver la cabane , ou bien elle s'exposait à y rencontrer des inconnus inhospitaliers , peut-être même des malfaiteurs. D'un autre côté , elle croyait urgent de déjouer autant que possible le projet arrêté pour la reprise des fugitifs.

Les ténèbres s'épaississaient ; les nuages , s'amoncelant en masses compactes derrière la colline, finirent par en rendre le profil entièrement indistinct. Franccs, avec ses deux mains, rejeta en arrière les boucles de sa chevelure, afin que rien ne gên.ît ses facultés visuelles; mais l'horizon formait un vaste rideau noir d'une seule pièce. Elle crut un moment apercevoir une lueur vague et incertaine du côlé oii dev.'iit être la cabane ; mais celte illusion s'ét;»it dissipée quand la lune se leva et diapra de moelleuses clartés les chênes fantastiques épars sur les flancs du mont, dont les contours reparurent nettement dessinés. C( pendant Frances n'osa continuer sa route; elle voyait au loii. le terme de ses efforts , mais elle distinguait en même temps les obstacles qu'elle aurait à franchir.

Pendant qu'elle hésitait, tantôt cédant à la timidité de son âge et de so.i sexe, tantôt déterminée à sauver son frère à tout prix , notre héroïne tourna les yeux du côté de l'orient. La morsure d'un serpent ne lui aurait pas causé une plus poignante douleur que l'objet qu'elle remarqua pour la première fois. Deux grands poteaux surmontées d'une barre transversale se détachaient sur le ciel. La corde que balançait entre eux le vent de la nuit, la grossière plate-forme placée au-dessus, indiquaient trop clairement la destination de cet appareil. Frances n'hésita plus; elle s'élança courageusement à travers les prairies et eut bientôt atteint la base des rochers qu'elle devait gravir. Elle s'arrêta un moment pour reprendre haleine et examiner le terrain. La montée était presque à pic; mais un sentier pratiqué par les troupeaux tournait entre les quartiers de roche et les arbres. Jeune , alerte , animée de sentiments généreux, la jeune fille le gravit lestement, et parvint bientôt à une clairière dont le sol était sensiblement moins escarpé. On y avait commencé des défrichements; mais la guerre ou la stérilité du terrain avait fait renoncer les aventureux agriciiUeurs aux avantages qu'ils auraient pu remporter sur le désert, et déjà les broussailles s'emparaient des sillons tracés à demi.

Frances se sentit fortifiée par ces faibles vestiges du travail de l'homme , et ses espérances de succès redoublèrent. Le sentier se partageait en branches divergentes dont l'usage était suffis:imment indiqué par les touffes de laine suspendues aux épines des buissons. Ne sachant quel chemin choisir, et n'en trouvant aucun qui se dirigeât vers la cime du mont , elle s'assit sur une pierre pour délibérer.

Sous ses pieds s'allongeaient, en lignes régulières, les tentes blanches de l'infanterie. La fenêtre de la chambre de sa tante était éclairée, et Frances se persuada aisément que la vieille dame conlemnlait avec anxiété la montagne. Des lanternes se jouaient comme des feux follets autour des écuries , et l'idée que les dragons se préparaient à se mettre en route ranima les forces de la voyageuse ; elle surmonta les iiombreiLX obstacles qui s'offraient à son passage , et réussit à atteindre le plateau sur lequel elle comptait trouver la cabane. Elle se mit à la chercher, après avoir pris quelques instants de repos. Les rayons de la lune lui permettaient d'apercevoir la grande route et le point d'où elle avait jeté les yeux sur la mystérieuse habitation; cette dernière devait se trouver directement en face.

L'air glacé de la nuit soupirait à travers les branches dép'nyéts des chênes rabougris. Sans y prendre garde, Frances se mit à parcourir d'un pas si léger qu'on l'entendait à peine sur les feuilles sèches la place oii devait être la chaumière isolée ; mais ce fut en vain qu'elle explora toutes les cavités des rochers : on n'y voyait aucune trace d'un être humain. La pensée de la solitude frappa la jeune fille effrayée, qui, s'approchant de la pointe d'un rocher, se pencha en avant pour chercher des signes de vie dans la vallée. Tout à coup une vive clarté l'éblouit et un air chaud l'enveloppa tout entière. Frances étonnée regarda au-dessous d'elle et reconnut l'humble asile qu'elle cherchait. Un trou pratiqué dans le toit livrait passage à la fumée, qui, en s'écartant, laissait voir un feu pétillant sur un foyer de pierre grossièrement assemblé. On arrivait à la porte de ce singulier édifice par un chemin taillé dans le roc. Trois des côtés se composaient de bûches empilées, et le quatrième était formé par la mor.tagne. Un toit d'écorces étendues en longues bandes allait en pente à partir du rocher. On avait rempli avec de l'argile et des feuilles sèches les interstices qui existaient entre les bûches. Cette maison n'avait qu'une seule fenclre, dont les vitres étaient recouvertes d'une planche. Frances apl)liqua ses yeux à une crevasse de la grossière muraille pour examiner l'intérieur : il n'était éclairé que par la vive lueur du foyer ; dans un coin était un lit de paille sur lequel deux couvertures étaient jetées iiégligemncnt; divers vêtements propres à tous les âges et à toutes les conditions étaient suspendus à des chevilles plantées dins les murs; les uniformes aj/g'ais et américains reposaient paisiblement côte k côte ; un même clou soutenait une perruque poudrée et une robe de calicot rayé.suivi'nlla mode du pays; en somme, cette garde-robe était si bien fournie et si varice quelle aurait suffi f(»i' équiper toute une

paroisse. En face du feu était un buffet ouvert contenant des assiettes, un pot et les restes d'un dîner ; le mobilier consistait simplement en une table boiteuse , un tabouret et quelques ustensiles de cuisine. Mais ce fut l'habitant de cette hutte qui attira principalement l'attention de Frances : assis sur le tabouret, \\ tête appuyée sur l'une de ses maiis, il était occupé à examiner avec attention divers papiers; l'autre main s'appuyait sur la garde d'une longue énée. Sur la table , à côfé d'un livre fermé qui avait l'air d'une liible , était une paire de pistolets richement montés. La haute stature et les formes athlétiques de ce personnage ne rappelaient en rien celles du colporteur; il avait un surtout boutonné jusqu'au menton et qui, se séparant sur les genoux, laissait entrevoir une culotte de buffle, des bottes à l'écuyère et des éperons ; ses cheveux étaient relevés et poudrés avec soin. Afin de faire place sur la table à une grande carte de géographie , il avait déposé son chapeau rond sur les pierres qui pavaient la cabane.

C'était un événement inattendu pour notre aventurière; elle était convaincue que c'était bien le colporteur qu'elle avait vu deux fois dans ce lieu, et s'étonnait d'y rencontrer un étranger; elle se demandait si elle devait attendre ou battre en retraite, lorsque l'individu leva la tète. Frances reconnut aussitôt les traits calmes, bienveillants et fortement accentués de liarper.

Tout ce qu'il avait promis à son frère, tout ce que Dunwoodie lui avait dit de la puissance de cet homme étrange se présenta soudain à l'esprit de Frances, qui , ouvrant la porte de la hutte , tomba à genoux en s'écriant :

— Sauvez-le ! sauvez mon frère ! rappelez-vous votre parole. Harper s'était levé et .avait fait d'abord un léger mouvement pour

prendre ses pistolets; cependant il conserva son sang-froid, leva le capuchon de la jeune fille , qui lui embrassait les genoux, et dit avec surprise :

— Quoi! c'est vous , miss Wharton? vous êtes seule ici?

— Seule avec vous et ave 3 Dieu , et je vous conjure en son nom de tenir votre serment et de sauver mon frère.

Harper la releva doucement , la fit asseoir sur le tabouret et lui demanda les motifs de sa visite. Frances s'expliqua naïvement, et lui révéla toutes les raisons qui l'avaient déterminée à se rendre seule pendant la nuit sur cette montagne solitaire.

Il était difficile de pénétrer les pensées d'un homme aussi maître de lui-même que Harper; toutefois ses yeux pensifs brillèrent d'un éclat passager, et les muscles de son visage se détendirent pendant qu'il écoutait l'intéressent récit de h jeune fille; il parut apprendre avec plaisir l'évasion de Henry et comprendre les dangers que les deux fugitifs couraient encore, l'rances termina sa narration en disant :

— Le major Dunwoodie nous est dévoué. Cepeniiant l'honneur lui impose le devoir de poursuivre mon frère; il croit d'ailleurs qu'après l'avoir .-.rrêté de nouveau, il parviendra à le sauver, grâce à votic intervention.

— Comment cela ? dit Harper avec éfonnemcnl.

— Oui , je lui ai répété les paroles affectueuses que vous lui aviez adressées, et il m'a assuré qu'il dépendait de vous d'obtenir la grâce de Henry.

— N'a-t-il rien dit déplus? demanda Harper avec un certain embarras.

— Rien, si ce n'est qne votre appTÙ pouvait .'issurer le salut de mon frère; en ce moment même le major vous cherche.

— Miss Wharton, il serait inutile de nier que je joue un certain rôle dans cette malheureuse lutte entre l'Angleterre et l'Amérique; si votre frère a pu s'échapper ce soir, c'est parce que je connais son innocence et que je veux tenir mes promesses. Le major Dunwoodie se trompe quand il dit que je puis obtenir ouvertement la grâce du capitaine ; mais je m'eng-ige au nom de Washington, sur lequel j'ai quelque influence, à empêcher le fugitif d'être inquiété : seulement j'exige que vous ne révéliez à personne sans ma permission ce qui s'est passé entre nous.

Frances se hâta de donner îa promesse qu'on lui demandait.

— Le colporteur et votre frère seront bientôt ici, reprit Harper; mais il ne faut pas que l'officier du roi m'y trouve , sans cela la vie de Birch serait en danger.

— Jamais ! s'écria Frances avec ardeur , Henry est incapable da trahir l'homme qui l'a sauvé.

— Nous ne jouons pas à un jeu d'enfants, miss Wharton ; dans les circonstances actuelles, il ne faut rien laisser au hasard, car la vie et la fortune des hommes ne tiennent qa'.^ un fil. Si le général en chef de l'armée anglaise savait que le colporteur a des rapports avec moi, il l'enverrait immédiatemeat au supplice. Songez donc que sa vie dépend de vous, et gardez le silence. Quand vous verrez votre frère, communiquez-lui ce que vous savez en le pressant de fuir au plus vite. S'ils peuvent franchir avant le jour les avant-postes de notre armée , je raeltrrai obstacle à ce qu'on les poursuive. Le major Dunwoodie peut s'employer plus utilement qu'à compromettre la vie de son ami.

Tout en parlant, Harper roulait avec soin la carte qu'il venait d'étudier, et la plaçait dans sa poche avec différents autres papiers. En ce moment il entendit sur le toit la voix du colporteur qui parlait d'un ton plus élevé qu'à l'ordinaire.

— Avancez, capitaine Wharton, et vous verrez le camp au clair de

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lune. Je leur pcrmels maintenant de monter à cheval: j'ai ici un gîte qui leur est inaccessible, et d'où nous sortirons quand il nous plaira.

— Et où est ce (jite? J'avoue que j'ai très-peu man;;é depuis deux jours, et que je voudrais bien trouver les vivres que vous m'avez annonces,

— Iluml dit le colporteur en toussant, ce maudit brouillard m'a enrhumé : marchez doucement et jirentz garde de ne pas glisser, car vous tomberiez sur les baïonueltcs des factionnaires qui sont dans la plaine. Cette colline est dure à monter; mais il est très-facile d'en descendre.

llarper appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander <i Frances la discrélion ; puis, emportant ses pistolets et sou chapeau pour ne laisser aucune trace de sa présence, il se retira dans un coin de la cabane, souleva quelques vêtements suspendus au mur et disparut. A la lueur du feu, Frances remarqua qu'il était entré dans une cavité naturelle, qui ne refermait que des objets d'usage domestique.

On se figure aisément la surprise qu'éprouvèrent Henry et le colporteur en trouvant Frances en possession de la chaumière. Sans attendre leurs questions, elle se jeta dans les bras de son frère et soulagea par des larmes son cœur oppressé, llarvey parut en proie à une -vive préoccupation. 11 regarda le feu d.ins lequel on avait tout récemment jeté du bois sec, ouvrit le tiroir de la table et sembla alarmé de le trouver entièrem;nt vide.

Henry Wharton prisonnier.

— Ktes-vûus seule, miss Frances? demanda-til avec vivacilé.

— Comme vous voytz, monsieur Birch, répondit-elle.

Hais en disant ces mots, elle se dégagea dis br^s de son frère, et jeta du côté de la caverne secrète un coup d'œil ejpressif, que le coljicrleur comprit aussitôt.

— Jlais pourquoi ètes-vous ici? s'écria le capitaine étonné, comluint connaissez-vous cette retraite?

Frances raconta brièvement ce qui s'était passé à la ferme , elle cxjjliqua ensuite comment elle avait apcrru le colporteur sur la montagne et pourquoi elle avait immédiatement conjecturé que Its fugitifs passeraient la nuit dans cet asile.

Tendant ce récit, liirch la contemplait d'un œil perçant; et quand (Ile eut achevé, par un brusque mouvement d'impatience, il porla sur la fenêtre un coup de bâton qu'il tenait à la main, f't cassa un carreau.

— Mon IJieu ! s'écria-l-il , je ne connais guè' le luxe ou l'aisance; nais le peu que je ])ossède, je ne puis en j juir avec sûreté. Miss Wliarloii, je suis traqué comme un loup dans les forêts de ces monlagiKS; mais, brisé, las de mes courses, je puis .ilteicidre cette demeure, 'loulc misérable et triste qu'elle est, j y passe eu sûreté mes nuits solitilres. Voudriez-vous coutribuer à augmenter les soucis d'un malheureux ?

— Jamais I je garderai relij;ieusemcnt votre secret.

— l\lêmc avec... le major Dunwoodie?

Frances inclina pudiquement la tête; puis, relevant son visage en feu, elle ajouta :

— Je ne vous trahirai jamais, Harvcy. Que Dieu rejette mes prières, si je manque à mon serment !

Le colporteur n'insista plus : il profita d'un moment oii il n'était pas observe pour se glisser dans la grotte, et le capitaine ne s'en inquiéta pas, croyant qu'il était sorti par la porte. Il s'entretint quelque temps avec sa sœur , qui lui fit sentir la nécessité d'écrire ii IJunwoojie, que le sentiment de ses devoirs rendait inflexible. Le capitaine ))rit son portefeuille, écrivit quelques lignes au crayon, et, pliant le papier, il le présenta à sa sœur.

— Frances , dit-il , vous avez prouvé cette nuit que vous étiez une femme incomparable. Si vous m'aimez, remettez ce billet sans l'ouvrir à Dunwoodie, et rappelez-vous qu'il ne me faut que deux heures pour me sauicr la vie.

— Je ferai ce que vous me demandez; mais pourquoi ce retard? Pourquoi ne pas fuir, et ne pas mettre à profit ces précieux instants ?

— Votre sœur a raison, capitaine Wharton, s'écria Harvey, qui était rentré sans être vu. Il faut partir; j'emporte des vivres, et nous mangerons en route.

— Mais je ne puis abandonner ma sœur; qui se chargera de la reconduire ?

— Ne vous occupez pas de moi, dit Frances. Je saurai descen Ire ^ comme je suis montée. Yous ne connaissez ni mon courage ni ma force.

— En effet, ma chère sœur, je ne vous connaissais pas, mais aujourd'hui je vous apprécie : aussi je ne veux pas vous laisser ici.

— Capitaine Wharton, dit Birch en ouvrant la porte, afifrontcz la mort si vous le voulez; quant à moi, je n'ai qu'une ■vie, et j'y tiens... Voyons ! partez-vous , oui ou non ?

— Parlez, mon cher Henry; souvenez-vous de notre père, souvenez-vous de Sara!

Sans attendre de réponse , elle poussa doucement le capitaine en dehors, et ferma elle-même la porte. Il y eut une courte discussion entre les deux fugitifs, mais llarvey finit par l'emporter, et la jeune fille tremblante les entendit descendre à grands pas la montagne escarpée. Presque aussitôt, Harper reparut, prit en silence le bras de Frances, et la fit sortir de la cabane. La route lui semblait familière, car en montant au plateau qui dominait l'habitation , il indiqua minutieusement à sa compagne les moindres difficultés du chemin. Auprès de cet homme extraordinaire , Frances sentit qu'elle avait un guide d'une trempe peu commune. Il marchait d'un pas ferme , toutes ses manières portaient l'empreinte d'un esprit calme et résolu. Grâce à la connaissance qu'il avait des localités, ils descendirent rapidement, mais sans danger, et il ne fallut pas plus de dix minutes pour parcourir l'espace que Frances seule avait mis une heure entière à franchir. Après avoir traversé la clairière, ils trouvèrent, au bout de l'un des sentiers pratiqués par les troupeaux , un cheval richement caparaçonné. Le noble animal hennit et piafifa avec orgueil lorsque son maître s'approcha pour replacer les pistolets dans les fontes.

llarper se retourna, et prenant la main de Frances, il lui parla en ces termes :

— Miss Wharton , vous avez ce soir sauvé votre frère ; il n'est pas à propos de vous expliquer pourquoi le pouvoir que j'ai de le servir a des bornes; mais si vous retardez de deux heures le départ de la cavalerie, il n'aura plus rien à craindre. Après ce que vous avez déjà fait, je vous crois capable des plus nobles elForts. Dieu m'a refusé des enfants, jeune fille; mais si la Providence avait béni mon mariage, j'aurais imploré d'elle un trésor semblable à vous. Au reste, vous êtes mon enfant ; tous ceux qui habitent cette riante contrée sont mes enfants bien aimés. Recevez la bénédiction d'un homme qui espère encore vous revoir en des jours plus heureux.

Harper prononça ces mots avec une solennité qui toucha Frances jusqu'au fond du cœur. Puis d'un air imposant il lui étendit les mains sur la tête. L'innocente jeune fille leva les yeux vers lui, et ce mouvement faisant retomber son capuchon, exposa ses traits gracieux à la clarté de la lune. Une larme perlait sur chacune de ses joues, et ses yeux bleus contemplèrent Harper a\ec respect. Il s'inclina, appuya sur son front un baiser paternel, tt ajouta:

— L'un de ces sentiers vous conduira à la plaine; mais il faut nous séparer. J'ai beaucoup à fjire et loin à aller. INe m'oubliez pas dans vos prières.

11 monta à cheval, et après l'avoir saluée en ôtint son chapeau, il disparut entre les arbres.

De son côté, Frances, prenant au hasard un sentier, arriva eu quelques minulcî dans la plaine. Pendant qu'elle traversait les prairies, des pas de chevaux la firent tressaillir, et elle comprit que dans certaines silu.itions l'homme jieut être beaucoup plus à craindre que la solitude. Cachée derrière une haie, elle épia le passage des survenants. C'étaient des dragons , dont l'uniforme différait de celui des Virginiens. ils allaient au grand trot; derrière eux chevauihait Harper, enveloppé d'un grand ni.inleau. H itait accompagné d un nègre eu livrée et de deux jeunes officiers. Au lieu de prendre la route qui menait au camp, la cavalcade tourna à gauche et entra d.ins les montagnes.

l'iauees regagna sa demeure sans être iiicpiiélée, en se demaudani quel pouvait Être ce piotecleur inconuH mai» si puissant.

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