CHAPITRE XXXI
M relo
iiss Peyton apprit à sa nièce que Dunwoodie n'était pas encore de ur; mais que pour débarrasser Henry des imporliiuités d'un fanatique, il avait envoyé des bords de l'iiudson un respectable ministre prolestant. Cet ecclésiastique s'était déjà présenté , et il avait passé une demi-heure avec la vieille dame dans une conversation pleine d'intérêt.
Miss Peyton avait bâte de connaître les détails de l'excursion romanesque de Frances; mais cette dernière se borna à dire qu'elle s'était engagée à garder le silence et à recommander à sa tante la même discrétion. Le sourire charmant qui errait sur les lèvres de la jeune
Frances s'inclina vers le major, lui prit timidement la main, et écarta doucement les chevcuï qui tombaient sur le front brûlant du jeune homme.
— Pourquoi le poursuivre, mon cher Peyton ?demauda-t-elle. Yotre pays, pour qui vous avez tant fait déj i, peut-il exiger de vous un pareil sacrifice?
A ces mots, le major se leva brusquement et ses yeux étincelèrent du regard de la loyauté olïensée.
— Frances ! miss Wharton ! s'écria-t-il, ce n'est pas mon pays, c'est mon honneur qui exige ce sacrifice. Le prisonnier n'était-il pas confié à la garde de mon escadron ? sans cela j'aurais pu l'épargner. Hais si les Yifginiens peuvent se laisser tromper par la ruse, ils ont du moins des chevaux rapides et des sabres affilés, on verra demain si la beauté de la sœur a servi de sauvegarde au frère. Je serai prêt à répondre à quiconque osera m'accuser d'avoir favorisé la trahison.
— - Vous me glacez le sang, Peyton, dit Frances, voudriez-vous tuer mon frère ?
— Je mourrais pour lui! s'écria Dunwoodie avec plus de douceur; mais je ne puis songer sans douleur aux soupçons auxquels son évasion m'expose. Que dira de moi Washington si jamais je deviens votre époux 1
— Si cette crainte seule vous détermine à traiter mon frère avec rigueur, répliqua Frances avec une voix légèrement tremblante, il est facile de vous l'épargner.
— Est-ce ainsi que vous me consolez ?
— Je ne veux point vous affliger, mon cher Dunwoodie ; mais vous exagérez l'importance que Washington peut attacher à vos actions.
— Je crois, dit le major avec fierté, que mon nom n'est pas entièrement inconnu du général en chef. Vous-même vous n'êtes pas aussi obscure qiie vous le prétendez modestement. Je vous crois, Frances, lorsque vous dites que vous avez pitié de ma situation ; mais je dois en accepter les conséquences. Je perds des lust.ints précieux; il faut que nous traversions des montagnes cette nuit afin d'être prêts à agir dès la pointe du jour ; Mason attend mes ordres , adieu , je vous quitte avec rtgret; plaignez-moi, mais n'ayez aucune inquiétude pour votre frère; il faut qu'il retombe entre nos mains, mais sa vie sera sacrée pour nous.
Frances voit le gibet préparé pour son frère.
fille prouvait assez que les résultats du voyage avaient été satisfaisants. Miss Peyton pressait sa nièce de prendre quelques rafraîchissements, Ijrsque le major revint. Il avait été rencontré par le courrier qu'avait dépêché Mason, et, tourmenté p.ir mille craintes contradictoires, il s'était hâté de quitter le bac oit il attendait le retour d'Harper.
Son aspect fit palpiter le cœur de Frances; il faillit encore au moins une heure pour assurer le salut des fuyards, et son protecteur même avait insisté sur la nécessité de retenir les Virginiens jusqu'à l'expiration de ce délai. Ces idées se présentèrent confusément à son esprit. Quand Dunwoodie entra par une porte, miss Peyton se retira par l'autre avec la promptitude de l'instinct féminin.
La figure du major était couverte de rougeur, et toutes ses manières exprimaient le désappointement.
— Quelle imprudence! s'écria-t-il en se jetant sur une chaise; je puis même dire quelle cruauté! Fuir au moment oii je venais de lui promettre sa grâce. Mais je serais tenté de croire que vous vous plaisez à créer des dissidences entre nous sous le rapport des sentiments et des devoirs.
— Nos devoirs différent peut-être, répliqua la jeune fille en se rapprochant , mais nos sentiments sont les mêmes, Peyton. Vous devez certainement vous féliciter de l'évasion de mou frère.
— Il n'y avait pas de danger imminent ; nous avions la parole d'Harper, sur laquelle on peut compter. O Frances! Frances! si vous aviez bien connu cet homme , vous vous serifz fiée à lui, et vous ne m'auriez pas mis de nouveau dans une cruelle alternative.
— Quelle alternative ? s'écria Frances, qui, sensible aux émotions de son amant, saisissait toutefois les moindres occasions de proloni^er l'entretien.
— Vous le demandez? ne suis-je pas forcé de passer la nuit à cheval pour reprendre votre frère, lorsque j'espérais m'endormir tranquille avfc la douce idée que je contribuais à son salut. Grâce à vous, j'ai l'air d'être yotre ennemi, moi qui verserais volonticr.s pour vous aervir la dernière goutte de mon Siing. Je le répète , Frances , cette fuite Cit us'i démarche téméraire, c'est une déplorable erreur.
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— De par le ciel 1 s'écria Msson, c'est le vieux nègre. Coquin, où est ton maître?
Frances jeta les yeux sur l'horloge et reconnut avec effroi que le délai fjtal était loin d'être expiré.
— Arrêtez, dit-elle, je vous eu conjure; avant d'accomplir vos pénibles devoirs, lisez ce billet qu'Iknry m'a remis pour vous, et qu'il a cru sans doute écrire à l'ami de sa jeunesse.
— Frances, j'excuse vos sentiments, mais le temps viendra oti vous me rendrez justice.
— Le temps est venu, réponrlit-elle; et, incnpaWc vie feindre ua mécontpntcmtnt qu'elle n'éprouvait pas, elle lui teulit la main avec cffusiou.
L'ESPION
— Où avoi-voiis eu ce billel ? s'écria le jeune homme après l'avoir lu. Pnuvre Henry, vous êtes vraiment mon ami I si quelqu'un désire mon l)onheur, c'est vous !
— Oui , oui , s'écria I'"rances, il fait des vœui ardents pour vous, il ne liésire que ce qui peut vous rendre Leureux; croyez ce qu'il vous dit, il doit avoir rai-on en tout point.
— Je le crois, cUère et aimable fille; mais ses paroles ont besoin d'être confirmées par vous. Fasse le ciel que je puisse également compter sur votre tendresse!
— Vous le pouvez , Dunwoodie, dit Frances en regardant sou amant avec le confiant abandon de l'innocence.
— Lisez donc vous-même , et prouvez-moi votre sincérité ! Dunwoodie lui présenta le billet, qu'elle prit avec étonaement, et
qui contenait ces mots :
" La vie est trop précieuse pour l'abandonner au basard. Je vous quitte, Peyton, avec l'assistance de César, que je recommande à votre merci; mais il est un tourment qui me pèse. Pensez à mon père vieux et infirme, auquel on va reprocher le crime prétendu de son fils; pensez à mes sœurs, que je laisse sans défense et sans protection. Prouvez moi que vous nous aimez tous. Que l'ecclésiastique dont vous m'av< z annoncé la visite vous unisse ce soir même à Frances , et devenez à la fois un frère , un fils et un époux. »
Le papier tomba des mains de la jeune fille ; elle fit un effort pour lever les yeux sur Dunwoodie , mais ils demeurèrent fixés vers le sol.
— Suis -je digne de celte confiance? demanda tendrement le major. Irai-je cette nuit à la poursuite d'un frère ? ou sera-ce l'officier des Etits-Dnis qui se mettra à la recherche du capitaine anglais?
— Si j'étais votre femme , major Dunwoodie , vous n'en rempliriez p.as moins vos devoirs de soldat, et la position de Henry ne serait améliorée en rien.
— Henry, je le répète, est en sûreté ; la parole de Harper est une garantie pour lui; mais je donnerai au monde l'exemple d'un nouveau marié assez dévoué k son pays pour arrêter le frère de sa femme.
— Le monde comprendra-t-il cet excès d'honneur? dit Frances d'un air rêveur qui alluma de douces espérances dans le sein de son amant.
De puissants motifs militaient en faveur du projet conçu par le capitnine Wharton. Harper lui-même avait affirmé qu'il interviendrait inutilement si l'on ne parvenait à gagner du temps, et ces paroles étaient profondément gravées dans la mémoire de Frances. Elle entrevoyait aussi la possibilité d'être à jamais séparée du major s'il ramenait son frère au supplice. Il est toujours difficile d'analyser les émotions humaines, surtout quand elles traversent le cœur d'une femme avec la rapidité de l'éclair. Celles de Frances étaient de natures diverses , et se succédaient en laissant sur sa physionomie mobile des traces de leur passage.
— Pourquoi hésitez-vous? s'écria Dunwoodie. Dans quelques minutes je puis avoir pour vous protéger les droits d'un époux.
Frances , toute troublée , consulta de nouveau l'horloge , dont les aiguilles semblaient ralentir leur marche.
— Parlez, murmura le major; décidez-vous, car le temps presse. Faut- il avertir ma bonne cousine ?
Elle essaya de répondre, mais ne prononça que quelques mots inintelligibles que son amant prit pour un consentement, en vertu du privilège d'une coutume immémoriale. H s'élança vers la porte , mais sa fiancée le retint en disant :
— Arrêtez , Peyton , je ne puis contracter un engagement aussi solennel en ayant une fraude à me reprocher : j'ai vu Henry depuis son évasion; il ne lui faut que du temps pour se mettre en sûreté, fllaintenant que vous en êtes averti, voici ma main; je vous la donne volontiers, si vous ne la refusez pas après avoir été instruit des consé- (jiences que peut avoir un relard.
— La refuser ! s'écria le jeune homme avec transport; je l'accepte comme le plus riche présent des cieus. Nous avons assez de temps devant nous; en deux heures j'aurai trivcr.-c les montagnes; demain, à midi , je rapporterai la grâce signée par Washington , et Henry pourra iissisler à nos noces.
— Retrouvez- vous donc ici dans dix minutes, dit Frances, qui n'avait plus d'objections à faire , et je prononcerai les vœux qui m'engageront il vous pour toujours.
Dunwoodie la pressa contre son cœur cl courut chercher l'ecclé- .siastique.En apprenant ce mariage inattendu, miss Peyton fut étonnée et même un peu mécontente. (Vêlait violer toutes les convenances que de célébrer un hymen si précipitamment et avec aussi peu de cérémonie; mais Frances déclara d'un ton ferme que sa résolution était prise, qu'elle avait depuis longtemps le consentement de son père, et que ses noces n'avaient été diflérécs que par l'effet de sa volonté ; elle ajouta qu'elle avait donné sa parole a Dunwoodie , et qu'elle était prête à la tenir. Miss Peyton, qui n'aimait pas la discussion, et qui avait une affection réelle pour son cousin, ne fil que de faibles objections. m. Wliarton avait trop complètement adopté la doctrine dé l'obéissance passive pour refuser sa fille à un officier aussi iuflucnt que Dunwoodie.
A l'expiration du temps qu'elle avait fixé, la future reparut nccompagnéc de son père et de sa tante; le major cl l'ecclésiastique les alliiidaitrit. Fronces, sans aucune réserve affectée, remit à son fiancé
la bague de mariage de sa propre mère. Après avoir pris place et installé convenal)lement M. Wharton, miss Peyton laissa commencer la cérémonie.
L'horloge était directement en face de Frances, et elle jeta plus d'un coup d'oeil inquiet sur le cadran; mais son attention f.it bientôt attirée par le langage solennel du prêtre, cl elle fut entièrement absorbée par les vœux qu'elle allait prononcer; l'office fut promptcmcnt terminé, cl au moment où le ministre appelait sur les époux la lécédictlon du ciel l'horloge sonna dix heures.
Le délai eiicé par Harper était passé, cl Frances se sentit soulagée d'un pénible fardeau.
Dunwoodie la pressa sur son cœur, embrassa à plusieurs reprises la bonne tante, et donna de cordiales poignées de main il son beau-père et au ministre. Au milieu de ces transports, on frappa légèrement à la porte, et le lieutenant IVIason se présenta.
— JVous sommes à cheval, dit-il, el, avec votre permission, je vais aller en avant : vous avez une excellente monture, el vous nous rattraperez sans peine.
— Oui, mon brave, marchez! s'écria Dunwoodie saisissant avec empressement un prétexte pour rester encore ; partez, je vous rejoindrai à la première halte.
L'officier se retira; il fut suivi du prêtre et de M. Wharton.
— Maintenant, dit Frances, c'est réellement un frère que vous êtes chargé de poursuivre; je n'ai pas besoin de vous recommander de le traiter avec égard si malheureusement vous parvenez à l'atteindre.
— Dites heureusement 1 s'écria le major, car j'ai décidé qu'il danserait à nos noces. Ah I si je pouvais le gagner à notre cause! c'est celle de son pays, et je combattrais avec plus d'ardeur, Frances, si j'avais votre frère à mes côtés.
— INe parlez pas de combats, vous éveillez en moi de terribles réflexions.
— Vous avez raison, mon amie; mais il faut que je vous quitte; je pars vite pour revenir de même.
Dunwoodie prenait congé de sa femme lorsque le galop d'un cheval se fit entendre, et l'on vil entrer un officier que le major reconnut pour un aide-de-camp de Washington.
— Major Dunwoodie, dit-il après avoir salué les dames, le général en chef m'a chargé de vous remettre ces ordres.
L'ai(le-de-cainp présenta ses dépêches et se retira aussitôt.
— Kos affaires sont en bon chemin ! s'écria Dunwoodie; Harper a reçu ma lettre, et nous éprouvons déjà les effets de son influence.
— Est-ce que ces nouvelles concernent Henry ? dit Frances avec anxiété.
— Ecoutez et vous en jugerez.
« Monsieur,
» Dès que vous aurez reçu cette lettre, vous concentrerez votre escadron de manière à vous trouver demain à dix heures sur les hauteurs de Croton ; un détachement dïnfanterie vous y appuiera. Vous aurez à combattre les troupes que l'ennemi a envoyées pour soutenir ses fourrageurs.
» Les rapports m'apprennent l'évasion de l'espion anglais, mais son arrestation est sans importance comparée à la lâche que je vous donne à remplir. Ainsi, si vous avez envoyé des dragons à sa poursuite, faites-les revenir et allez battre l'ennemi. > Votre obéissant serviteur,
» Georges Washington. »
— Dieu soit loué ! s'écria Dunwoodie , je n'ai plus à m'occuper de Henry, je puis maintenant accomplir mes devoirs avec honneur.
— Et avec prudence, ajouta Frances, dont la figure devint d'une pâleur îépulcrale; rappelez-vous, Dunwoodie, que vous laissez ici une femme à laquelle vous avez consacré votre existence.
Le jeune homme la contempla avec extase et s'arracha de ses bras; Frances éplorée se retira avec sa tante, qui crut devoir lui faire un loTig sermon sur les devoirs du mariage. 11 fut écouté avec docilité, mais peut-être avec un peu de distraction. Nous regrettons que l'histoire ne nous ait pas conservé cette dissertation précieuse; nos recherches nous ont seulement fait connaître qu'elle roulait principalement sur l'éducation des enfants. Nous allons quitter mainteuaiil les dames de la famille Wharton pour rejoindre le capitaine el Harvey Birch.