‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 138 sur 253 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A l'époque oii commence notre action, une belle et productive saison tirait à sa fin. La fenaison et les petites récoltes étaient terminées depuis longtemps, et Content Heathcote avait passé la journée à enlever au mais ses sommités feuillues, pour en faire du fourrage, et pour laisser l'air et le soleil durcir un grain, qui est la plus importante production du pays. Pendant ce léger travail le vieux Marc s'était promené à cheval au milieu des ouvriers. 11 voulait jouir d'un spectacle qui promettait l'abondance à ses troupeaux et distribuer en môme temps quelques préceptes salutaires, quoique plutôt inspirés par l'esprit de secte que par la raison éclairée. Les serviteurs de son fils , car il avait depuis longtem|)s abandonné au jeune homme la direction du domaine, étaient sans exception des enfants du pays, accoutumés à mêler les exercices religieux avec la plupart des occupations de la vie. Ils écoutaient donc avec respect les exhortations du vieillard, qui n'étaient cependant ni très-courtes ni très-oviginales, et pas un sourire d'impiété , pas un regard d'impatience n'échappaient même aux plus étourdis durant ses monotones homélies. Quant au jeune Heathcote, par ime sorte de superstition presque inhérente à l'excès du zèle religieux , il était tenté de croire que le soleil brillait avec plus d'éclat, que la terre multipliait ses fruits dans les moments oii les ]iieuses paroles sortaient des lèvres d'un jière pour lequel il avait autant d'amour que de respect. Mais lorsque le soleil, dont aucun nuage ne cache l'orbe étincelant dans cette saison et sous cette latitude, descendit vers les cimes des arbres qui bordaient l'occident, le vieillard se sentit fatigué de ses exploits. H acheva sa harangue et s'achemina, en rêvant, vers la maison. Ses pensées furent probablement occupées pendant quelques instants de la verve avec laquelle il traitait les sujets spirituels; mais quand son bidet s'arrêta de lui-même sur une petite éminence qui traversait le chemin tortueux qu'il suivait, le vétéran passa de la contemplation abstraite aux réalités de la vie. Comme le paysage qu'il avait sous les yeux sera en partie le théâtre de notre action , nous allons essayer de le décrire rapidement.

Une petite rivière tributaire du Connecticut partageait la campagne en deux parties presque égales. Les plaines fertiles qui s'étendaient à ])lus d'un mille de eha([uc côté de ses rives avaient été depuis longtemps débarrassées do leurs forêts. Elles formaient des prés tranquilles, des champs oii la moisson était déjà faite, et que la charrue recoiumençait h transformer. Toute la plaine, qui montait en pente douce jusqu'à la forêt, était divisée par d'innombrables clôtures. Des grillages où le bois avait été prodigué s'allongeaient en zigzag, et opposaient aux incursions des bestiaux des barrières de six à sept pieds de hauteur.

Dans une partie de la forêt une vaste éelaircie venait d'être faite, et quoique la surface en fût encore assombrie par des souches à moitié brûlées, le sol vierge se couvrait rapidement d'une végétation luxuriante. Un peu plus loin sur le penchant d'une petite montagne, on avait fait une semblable invasion dans le domaine des arbres; mais le caprice ou la convenance avaient déterminé l'abandon de celte clairière a])rès une seule récolte, qui avait sulli d'ailleurs pour payer les frais du défrichement. C'était un site remarquable par son encadrement de forêt et par les traces de culture qu il portait encore. H était encombré de piles de bûches, de troncs noircis, d'arbres morts, et couronné d'un taillis naissant au milieu duquel croissait çà et là le trèfle blanc, si abondant en ce pays. Les yeux de Marc furent attirés de ce côté par les tintements d'une douzaine de clochettes, (pii , suspendues au cou d'autant de moutons, retentissaient au milieu des buissons.

La civilisation était plus apparente sur une éminence qui dominait les bords du cours d'eau, et qui présentait la forme d'un cône tronqué. Le vétéran expérimenté avait choisi le sommet de ce monticule ]iour y asseoir son établissement. La maison, construite en charpente, et couverte en planches, était longue, basse, irrégidière, et l'on pouvait remarquer qu'elle avait été graduellement agrandie, en raison de l'accroissement de la famille. La façade était tournée du côté de la rivière et précédée d'une espèce de cour. De lourdes cheminées dominaient diverses parties des toitures, et le désordre dans lequel elles étaient réparties prouvait qu'on avait plutôt consulté la commodité que le bon goût. Deux ou trois bâtiments détachés étaient disposés sur le sommet de la montagne, de manière à former les côtés d'une place carrée, dont l'ensemble était complété par de grossières constructions , en troncs d'arbre qui n'avaient pas même été dépouillés de leur ccorce. Ces édifices primitifs servaient de magasins, et offraient aussi de nombreux logements aux domestiques de la ferme. A l'aide de quelques grandes et hautes portes, les parties des édifices qui n'étaient pas entrées dans le plan de la construction primitive y étaient assez unies pour fermer complètement la cour intérieure.

L'édifice le plus remarquable , tant par sa position que par sa régularité, était situé au centre du quadrilatère sur une éminence artificielle. Il était élevé, de forme hexagone, et couronné d'un toit anp^uleux , dont la cime portait un drapeau. Les fondations étaient en pierre. Mais à partir d'un pied au-dessus du sol, les murs se compoi saicnt de madriers équarris avec soiî', solidement unis par une ingé-

LE COLON DAM Brique.

iiioiisc (•(inbiiiJiisnii de leurs ovtiémiirs, et sonlmii!! par des «'lais pcr- ]H'iuli<-iiliiiri>s. Celte citadelle ou blockhaus avait deux ranjjécs de ineurtricres lonj^iies et étroites, mais pas de fenêtres ri|;uli(!rc3. Ccpeiidaiil les rayons dn soleil coucliant, ijlissant sur les vitres de linéiques baies de la toiture, prouvaient que l'étage supérieur n'était pis seulement ilesliné à la défense.

A nii-eôte de l'éniiiience sur laquelle se dressait cette maison , était nn<' lii;ne non interromime de palissades, faite de jeunes arbres liés ensemble par des crampons et par des barres de bois borizontales. Toute la forteresse était bien entretenue, l't d'une force assez imposante, si l'on réfléchit que le canon était inconnu dans ces forêts lointaines.

A peu de ilistance de la base de la colline étaient les granges et les étibles entourées de vastes hangars oii l'on mettait ordinairement les bestiaux à l'abri contre les ouragans des hivers rigoureux. Les prairies qui avoisinaient immédiatement ces dépendances avaient un gazon plus tnufiii que les autres, et leurs barrières étaient construites avec plus d art. Un grand verger plante depuis une quinzaine d'années contribuait à l'air d'aisance et de civilisation qui faisait contraster si agréablement cette riche vallée avec les forêts vierges des alentours. Il n'est pas nécessaire de parler de ces dernières. Elles formaient le dernier plan de ce tableau champêtre, et s étendaient à perte de vue, coupées seulement par le déirichemcnt dont nous avons parlé, ou éclaircies par ces furieuses bourrasques qui balayent parfois en une minute plusieurs acres de terrain. Les gelées )ierç.intes connues dans la IVouvclle-Angletcrre à la fin de l'automne avaient atteint déjà les feuilles larges et dentelées des érables, et le feuillage des autres arbres avait déjà subi des métamorphoses particulières aux contrées oii la nature est si prodigue en été et si rigoureuse dans les changements de saison.

Les yeux de Marc Heathcotc errèrent avec une joie mondaine sur ce spectacle de paix et de prospérité. Les sons mélancoliques des clochettes diversement accordées retentirent sous les arceaux des bois , et annoncèrent le retour volontaire des bestiaux qui paissaient dans ce pâturage illimité. On vit sortir des taillis le petit -fils du capitaine, bel enfant d'environ quatorze ans, chassant devant lui un petit troupeau de moutons que les nécessités domestiques forçaient la famille à entretenir dans des circonstances désavantageuses , et qu'on ne sauvait qu'avec les plus grandes difficultés des ravages des bêtes de proie. Un serviteur presque idiot que le vieillard avait recueilli par charité, déboucha d'un autre côté du milieu de la clairière , d'oU il ramena des poulains aussi incultes et aussi indomptés que lui-même. Les deux jeunes gens venant de dilïérentes directions s'offrirent presque en même temps aux yeux sévères du puritain , avec les animaux qui leur étaient confiés.

— Drôle ! cria-t-il au dernier, est-ce ainsi qu'il faut traiter des chevaux , ne connais-tu pas la maxime : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit? elle s'applique aux ignorants comme aux savants, aux faibles comme aux forts. En outre, pour faire d'un poulain une bête utile et docile, les attentions valent mieux que les mauvais traitements.

— Je crois que le démon s'est emparé d'eux, repondit le gardien ; je leur ai parlé en ami, et ils n'ont pas voulu m'écouter. Il faut qu'il y ait ce soir quelque chose d'effrayant dans les bois, pour qu'ils n obéissent pas à la voix de celui qui les a conduits tout 1 été.

— Tes moutons sont-ils comptés, Marc? reprit le capitaine en s'adressant à son petit-fils d'un ton moins sévère mais toujours impérieux. Nos hivers sont rudes , et ta mère a besoin de laine pour te couvrir.

— Si son métier reste oisif, ce ne sera pas ma faute, répondit l'enfant avec confiance, mais mes voeux et mes calculs ne peuvent faire qu'il y ait ici trente-sept toisons quand je ne compte que trente-six têtes. Il y a une heure que je fouille les buissons sans trouver la moindre trace de l'animal que j'ai perdu.

— Tu as perdu un mouton ? Cette négligence va désoler la mère.

— Grand-papa , je ne me suis pas endormi , et j'avais res|)rit en repos ; car depuis la dernière battue on ne voit dans le pays ni ours , ni loup, ni panthère. Le plus gros quadrupède (pi'on ait aperçu était un daim assez efflanqué, et la plus rude bataille qu'on ait livré est celle de Withal-Ring avec une bécasse qu'il a poursuivie pendant une demi-journée.

— Et pourtant ton mouton ne se retrouve pas. As-tu bien cherché dans la nouvelle clairière oii ces bctcs vont paître quelquefois? Que tournes-tu dans tes doigts, \\ illial?

— De la laine, provenant de la cuisse du vieux Corne-Droite ; car je n'ai pas oublié le mouton qui donne à la tonte les poils les plus longs et les plus épais.

— C'est, en effet, un flocon de l'animal qui nous manque , s'écria le petit-fils ; il n'a pas son pareil dans le troupeau. Où as lu trouve cela, Withal-Ring?

— Sur une branche d'épine, et c'est un fruit assez étrange pour un arbre (pii doit porter des prunelles.

— Trêve de réflexions! interromiiil le vieillard. Reconduis tes chevaux et tâche de ne pas les elïarouclier par les cris. Il faut nous rappeler que la voix a été donnée à l'homme, d'abord pour implorer le

ciel , <'n second lieu pour communiquer aux autres les bonnes pensée» qu on peut avoir, et enfin pour e\|)rimcr ses besoins.

A])rès cette exhortation le vétéran continua sa roule, laissant son petit fils et son jeune serviteur occupés de leurs troupeaux respectifs. L'approche des heures de ténèbres exigeait quelque prudence ; cependant Marc llcathcote n'avait aucun motif de se hâter. Il s'avança donc lentement, s'arrêtant par intervalles pour examiner les blés verts , qui ]irometlaient déjà une riche moisson , ou pour promener ses regards à la ronde, comme un homme habitué à une surveillance constante et infatigable. Une de ses nombreuses haltes dura plus longtemps que les autres, et ses yeux semblèrent fixés comme par un charme sur un objet perdu dans l'obscurité. Pend:inl quelques minutes sa figure exprima i'incerlilude , mais son hésitation finit par disparaître; ses lèvres s'entr'ouvrirent , et peut-être, à son insu, il exprima tout haut ses pensées.

— Ce n'est pas une illusion, c'est bien une des créatures du Seigneur. II y a longtemps qu'un étranger s'est montré dans cette vallée; mais, si mes yeux ne m'abusent, en voici un qui vient demander l'hospitalité, et sans doute aussi la communion fraternelle.

Le vieil émigré ne se trompait pas. Un cavalier qui paraissait accablé de fatigue sortait de la forêt à l'endroit oii des arl)res marques pour être abattus indiquaient une espèce de route. Cette route, que l'étranger avait dû parcourir assez vite pour n'être pas surpris par la nuit, coiuluisail aux établissements lointains des bords du Connecticut. Elle n'était fréquentée que par ceux qui avaient des affaires spéciales, ou des relations de confraternité religieuse avec les propriétaires de la vallée du Crapaud-Yolant. On appelait ainsi le domaine, en mémoire du premier oiseau que les émigrants y avaient aperçu.

Le voyageur s approcha d'abord avec des précautions excessives, et en quelque sorte d'un air de mystère ; mais il reprit bientôt son assurance, et vint mettre pied à terre à peu de distance du capitaine , qui ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. C'était un homme dont lâge et surtout les fatigues avaient fait grisonner la chevelure , et dont la corpulence aurait accablé un coursier beaucoup plus solide que la mauvaise jument qu'il montait. Elle parut charmée d'avoir la bride sur le cou, et pendant que son maître se disposait à parler, elle se mit à brouter les herbes environnantes avec un empressement qui dénotait une longue abstinence.

— Je ne crois pas me tromper , dit le visiteur, en supposant que je me trouve enfin dans la vallée du Crapaud-\'olant. Et en prononçant ces mots, il porta la main à un vieux castor râpé qui lui cachait à moitié le visage. Il s'était énoncé en anglais avec l'accent des comtés du centre de la mère patrie ; et le peu de mots qu'il avait prononcés suffisaient pour révéler en lui un réformé appartenant à la secte la plus rigide. Il avait ce ton méthodique et cadencé qui passait alors assez bizarrement pour caractériser l'absence de toute affectation dans le langage.

— Etranger, dit le capitaine, tu as atteint la demeure de celui que tu cherches, d'un humble serviteur de Dieu , d'un pèlerin qui accepte avec soumission son passage dans le désert du monde.

— Voilà donc î\Iarc llcathcote? reprit l'étranger en fixant sur le capitaine un œil investigateur.

— Tel est le nom que je porte. Je suis devenu maître de ce domaine, grâce à mon travail et à ma confiance dans Celui qui sait transformer les déserts en habitations humaines. Que tu viennes ici pour passer une nuit, une semaine, un mois ou même plus longtemps, sois le bienvenu, car tu es mon frère par les tribulations, et tu marches sans doute avec moi dans le sentier de la justice.

L'étranger remercia son hôte par une lente inclination de tète; mais pour faire une réponse verbale, il était encore trop occupé de son observation , qui semblait réveiller en lui des souvenirs confus. Quant au capitaine , il ne reeonnaissail aucunement le voyageur ; il remarquait seulement avec plaisir que la toilette du visiteur , son chapeau à large bord , son pourpoint d'étoffe grossière et ses grosses bottes s'écartaient des vaines recherches de la mode.

— Tu arrives h propos, repartit le puritain ; si la nuit t'avait surpris dans les bois, la faim et le froid t'auraient contraint a des soins corporels dont l'excès compromet notre salut.

Au regard rapide et involontaire que l'étranger jeta sur son humble costume, on peut juger qu il était dijà familiarisé avec les |>rivations dont parlait son hôte. Sans prolonger la conférence , et sur l'invitation du ]>ropriétaire, il passa le bras dans les rênes de sa jument et s'achemina vers la maison.

Withal-Ring se chargea de fournir la litière et la provendc à l'animal surnu'né, sous l'inspection et d'après les instructions de l'hôte et du voyageur, qui semblaient avoir tous deux une égale sympathie pour une jument aussi fidèle et aussi patiente. Lorsque ce devoir fut acconi- ])li, le vieillard et l'inconuu entrèrent ensemble au logis. L'hospitalité était alors pratiquée aux colonies avec franchise et sans ostenl.ition. Jamais on n'hésilait à recevoir un homme <le race blanche, surtout quand il ]iarlait la langue de l'île qui envoyait des milliers d'Iuunmc» a la conquête du iiouve.iu monde.

LE COLON D'AMERIQUE

Page 1