CHAPITRE III
Quelques heures avaient apporté de grands changements dans les occupations de notre famille simple et isoli'c. Elle avait pris aux vaches leur tribut du soir ; elle avait détaché du joug et conduit les bœufs k l'élahle. Les moutons étaient dans leur parc ;i l'abri des assauts du loup dévorant et les soins les plus minutieux avaient été pris pour la sûreté de tout être doué de la vie. On traitait, au contraire, avec la plus complète indifférence les objets mobiliers, qui auraient été gardés ailleurs avec une attention au moins égale. Les produits des métiers de Ruth étaient étendus sur le pré de la blanchisserie, exposes à la rosée de la nuit. Les charrues, les herses, les selles, les charrettes et autres instruments semblables étaient abandonnés çà et là , de manière il prouver que les hommes avaient des occupations trop urgentes et trop multipliées pour donner leur travail quand il n'était pas absolument nécessaire.
Content fut le dernier à quitter les champs et les dépendances extérieures. Quand il eut atteint la poterne ouverte dans les palissades, il appela ceux qui étaient déjit rentrés pour leur demander s'il y avait encore quelque retardataire au dehors. La réponse ayant été négative, il tira il lui la porte petite mais massive, la ferma à double tour, et la consolida par une barre transversale. Puis il alla prendre sa place au repas du soir , qui fut bientôt terminé , et la journée qui avait été bien employée fut close par une causerie, et par ces travaux secondaires particuliers aux longues soirées d'automne et d'hiver dans les familles des frontières.
Les opinions et les usages des colons se faisaient remarquer à cette époque par leur simplicité, et la plus grande égalité de condition régnait surtout parmi les puritains. INéanmoins les sympathies et les préférences avaient établi des distinctions naturelles au sein de la famille Heathcote. Un feu assez brillant pour rendre les chandelles ou les torches inutiles, brillait dans l'énorme foyer d'une vaste cuisine. Autour de l'àtre étaient assis sept jeunes gens robustes et athlétiques. Les uns préparaient des jougs, d'autres raclaient des manches de hache ou fabriquaient des balais de bouleau. Une jeune femme aux yeux baissés, à la tète tournée de côté, faisait mouvoir un grand rouet, d'autres servantes allaient et venaient. Une porte communiquait avec un appartement supérieur, oii pétillait un feu d'un aspect non moins réjouissant, mais de dimension moins considérable. Le plancher avait été récemment balayé , tandis que celui de la cuisine était jonché de sable de rivière. Des chandelles de suif éclairaient une table de cerisier de la forêt voisine, des murs lambrissés de chêne noir indigène, et des meubles antiques qu'on reconnaissait i« la ricliesse de leurs ornements comme étant d'origine européenne. Les armoiries des Heathcote et des Harding brodées à l'aiguille étaient suspendues au-dessus du manteau de la cheminée.
Les principaux personnages de la famille étaient assis autour de ce foyer. Un habitant d'une autre chambre entraîné par la curiosité s'était placé au milieu d'eux. Il n'indiquait l'infériorité de son rang ou de sa position que par la peine extraordinaire qu'il se donnait pour empêcher les copeaux du manche de hache qu'il polissait de salir le plancher de chêne.
Les devoirs de l'hospitalité et les rites de la religion empêchèrent d'abord tout entretien familier ; et lorsque tous les devoirs du ménage eurent été accomplis , et que toutes les domestiques eurent pris leur rouet, la cessation du mouvement et de l'activité intérieure rendirent le silence froid et pénible. L'entretien, qui s'était borné jusqu'alors à des compliments ou à de pieuses allusions aux misères humaines, dut prendre un caractère plus général.
— Vous venez du Sud , dit Marc Heathcote, et vous apportez sans doute des nouvelles des villes qui longent le Connecticut. Les agents de nos colonies ont-ils obtenu quelque chose du ministère ?
— Ilsontfait plus, répondit l'étranger; ils se sont concilié les bonnes grâces de l'oint du Seigneur.
— Alors Ch.jrles II vaut mieux que sa réputation. On nous avait dit que la fréquentation d'une mauvaise compagnie l'avait entraîné dans toutes les vanités du monde, et lui faisait oublier les hommes que la Providence l'appelle à gouverner. Je suis heureux d'aïqu-endre que les arguments de notre ambassadeur ont triomphé de dispositions défavorables , et que la liberté de conscience sera probablement le fruit de nos démarches.
— En effet, Winthrop a rapporté une charte royale qui confirme tous nos privilèges. Aucuns sujets de la couronne britannique ne seront plus libres dans leurs croyances et moins soumis aux exigences politiques que les hommes du Connecticut.
— 11 est convenable d'en rendre grâce au ciel, reprit le puritain en croisant les mains sur sa poitrine et en fermant les yeux comme pour communiquer avec un être invisible.
— Avez-vous quelques renseignements à nous donner sur les sauvages ? demanda Content après un moment de silence. Un marchand qui a passé par ici il y a quelques mois, nous a dit qu'on craignait un mouvement ])armi les hommes rouges.
— Oui, ajouta Ruth eu regardant deux petites filles assises à ses pïds sur de» tabourets ; nous avons des affections qui redoublent nos
alarmes au moindre lirait de ce genre ; mais vous venez d'un pays oii l'on connaît mieux que chez nous les intentions des indigènes, et ce oui me rassure , c'est que vous n'avez pas craint de le traverser sans armes.
L'étranger contempla la jeune mère avec une expression d'intérêt ; puis il se leva et alla fouiller dans un sac de cuir qu'il avait apporté sur la croupe de sa jument. Il tira des fontes une paire de pistolets d'arçon , et les posa résolument sur la table.
— '- Quoique peu disposé à nuire a des hommes, dit-il, je n'ai pas néglifé les précautions usitées par ceux qui entrent dans le désert. Voici des armes avec lesquelles un homme déterminé peut défendre sa vie ou menacer celle d'autrui.
Le jeune Marc s'approcha avec une curiosité enfantine, et il se permit de toucher l'une des platines en regardant sa mère à la dérobée pour savoir s'il faisait mal.
— Qu'est-ce que cela? dit-il avec un dédain que son éducation ne lui avait pas appris à dissimuler : une flèche indienne irait plus loin que la balle de ce petit fusil. A quoi servirait-il dans une lutte corps à corps contre le coutelas aflilé que porte le méchant Wampanoag.
— Enfant, interrompit le grand-père avec sévérité, tu es bien liardi pour ton âge.
— Laisstz-le dire, repartit l'étranger, qui semblait approuver les inclinations martiales de l'enfant. Penser sans crainte et sans peur aux batailles dans sa jeunesse, c'est annoncer qu'on sera plus taril indépendant et courageux. Regarde celte arme , mon ami, et tu verras que, s'il avait fallu en venir aux mains, le méchant Wampanoag aurait trouvé une lame aussi perçante que la sienne. En disant ces mots l'inconnu détacha quelques lacets de son pourpoint, et mit la main dans son sein. Celte action permit aux assistants d'entrevoir un autre pistolet moins grand que ceux qu'il avait volontairement exhibés. Personne n'en fit l'observation, car il retira immédiatement sa main, et rajusta son habit avec un soin étudié; mais l'attention générale fut attirée par le long couteau de chasse qu'il déposa sur la table. Marc en ouvrit la lame, et aperçut avec étonnemeut quelques fils de laine grossière qui se détachaient de la charnière et qui adhéraient il ses doigts.
— Ce n'est pas contre une épine que s'est frotté Corne-Droite, s'écria Wilhal-liing, (jui était là en oljservateur. Le dos de cette lame peut servir de briquet, et avec quelques feuilles sèches et quelques branches, on aurait fait rôtir sans peine le chef même de mon troupeau!
En prononçant ces paroles, sur le sens desquelles il était impossible de se méprendre, le jeune pâtre se mit à rire, et éleva au-dessus de sa tête les brins de laine qu'il venait de prendre au jeune Marc.
— Ce garçon t'accuse d'avoir éprouvé la trempe de ton couteau sur un mouton qui nous manque, dit le capitaine avec calme et sans avoir recours à des circonlocutions que lui interdisait son inflexible droiture.
— La faim est -elle un crime capable d'éveiller la colère de ceux qui habitent si loin les demeures de légoïsme?
— Jamais je n'ai éconduit un chrétien; mais il ne faut pas prendre ce que je donne volontiers. Du haut de la colline oii l'aissent mes moutons, on aperçoit les toits de cette maison, et il aurait mieux valu laisser languir ton corps que de charger d'un nouveau péché ton âme immortelle.
— Marc Heathcote, dit l'accusé avec une fermeté inébranlable, examine ces armes, que, si je suis coupable, j'ai eu tort de mettre en ton pouvoir. Tu y trouveras quelque chose de plus curieux que les débris d'une misérable toison, dont le fileur n'aurait pas voulu.
— 11 y a longtemps que j'ai pris plaisir à manier des instruments de destruction, et puissé-je passer plus longtemps encore sans en avoir besoin dans ce séjour de paix! Ceux-ci ressemblent aux pistolets dont se servaient dans ma jeunesse les cavaliers de Charles I"' et de son père pusillanime. 11 y avait beaucoup d'impiété et d'orgueil mondain dans les guerres que j'ai vues, mes enfants; et cependant l'homme charnel prenait plaisir à l'agitation de ces jours qui n'étaient pas consacrés au service de Dieu! Mens ici, jeune homme; tu m'as souvent demandé comment les cavaliers chargeaient, lorsque l'artillerie et une grêle de plomb avaient ouvert le passage à leurs coursiers. Je vais tapprendre l'usage d'une arme qui parait pour la première fois dans ces forêts.
— J'en ai manié de plus lourdes , dit le jeune Marc en soulevant d'une seule main le lourd pistolet, cl d'une plus grande portée. A quelle distance peuvent tirer les cavaliers dont vous parlez?
Mais le vétéran semblait avoir perdu brusquement la puissance de la parole, et au lieu de répondre à la question de l'enfant, il regardait alternativement les armes placées devant lui et le visage de 1 étranger. Celui-ci se tenait droit , immobile, comme s'il eût provoqué un examen rigoureux de sa personne.
Cette scène muette frappa Content. Il se leva , et, de ce ton d'autorité calme qu'on remarque encore dans le gouvernement domestique de ces contrées, il fit signe à tous les assistants de quitter l'appartement. Tous obéirent et le précédèrent à la porte, qu'il ferma avec une attention respectueuse. Les deux vieillards restèrent seuls, et leur secrète entrevue se prolongea sans qu'on osât la troubler ; elle eut lieu d'abord à voix basse, puis on entendit le puritain faire une longue prière, dont il était difficile de saisir le sens. Il se tut ensuite, et le silence le plus complet régna, sans que la famille reçût l'ordre de ren-
LE COLON D'AMÉRIQUE
trcr. Content attendit encore, puis il arpenta avec impatience la vaste cuisine en se rapprochant (le la cloison , pour surpreuilre au moins lin sif;nc de vie dans l'autre piicc. Aucun son ne ])arvenant à ses oreilles, il revint auprès de Rutli, la consulta sur ce qu'il devait faire.
— On ne nous a pas ordonntî de nous retirer, dit sa douce compagne. Pourquoi ne pas rejoindre notre piire, maintenant que nous lui avons donné le temps d'une explication?
Content se rendit à celte invitation , et toute la famille le suivit dans la cliambre avec empressement, mais avec cette discrétion et cette réserve auxquelles les puritains ne renonçaient jamais.
Le vieux Marc Ileathcotc était f;ravemcnt assis dans le fauteuil où on l'avait laissé. Mais l'étranijer avait disparu. Il y avait deux ou trois issues par lesquelles on pouvait quitter la chambre et même la maison, à l'insu de ceux qui occupaient la cuisine, et la famille pensa d'abord que riiiconnu allait revenir par une de ces issues. Toutefois, Content lut dans les yeux de son pc-re que l'heure de la confiance n'était pas encore arrivée; et la discipline intérieure de cette famille était si parfaite, que personne ne se permit d'adresser des questions dont le fils juf;eait à propos de s'abstenir.
Avec l'étranger avaient disparu les traces de sa visite. Marc ne retrouva plus les pistolets qui avaient excité son admiration. WitUal. chcrcliacn vain le couteau de chasse qui avait révélé le sort de Corne- Droite. Madame lleallicote ne vit jilus les sacs de cuir qu'elle se proposait de faire transporter dans la cliambre à coucher de son bûtc; et l'une de ses filles déplora l'absence d'un éperon d'argent massif, dont elle avait admiré le curieux et antique travail.
L'heure était passée à laquelle se couchaient ordinairement ces hommes d'habitudes si simples et si paisibles. Le grand-père alluma un flambeau, et donna à ceux qui rcntouraienl la bénédiction accoutumée, d'un air aussi calme que s'il ne fût rien arrivé d'extraordinaire. Cependant il semblait préoccupé. 11 s'arrêta sur le seuil de la porte, et l'on crut un moment qu il allait éclaircir le pénible mystère des incidents de la soirée; msis cette espérance ne naquit que pour être aussitôt déçue.
— ^les pensées n'ont pas suivi la marche du temps, dit le vieux Marc. A quelle heure de la nuit sommes-nous, mou fils?
— L'instant du repos est déjà passé.
— iS'importe! il ne faut pas laisser perdre ce que la Providence nous a donné. Prends le cheval que je monte ordinairement. Content, et suislesentier qui mène iila clairière de la montagne. Rapporte ceque tu apercevras au premier détour de la route des villes du Connecticut. Nous entrons dans l'arricre-saison ; il faut redoubler de zèle, et être debout au lever du soleil : que le reste de la maison aille donc se livrer au repos. Content jugea d'après le ton de son père qn'il devait suivre à la lettre les précédentes instructions. 11 ferma la porte derrière lui, et fit signe à ses serviteurs de se retirer. Les bonnes de Rulh emmenèrent les enfants, et quelques minutes après il ne restait dans la cuisine que le fils soumis et sa compagne affectionnée.
— Je te suivrai, murmura Ruth aussitôt qu'elle eut couvert le feu. Je ne veux pas que tu aiUes seul dans lu forêt à une heure aussi avancée.
— Dieu sera avec moi. Il n'abandonne jamais ceux qui comptent sur sa protection. D'ailleurs, ma chère Rulh, qu'y a-t-il à craindre dans un désert comme celui-ci ? Les bêtes fauves ont été chassées des collines, et l'on ne trouve a plusieurs lieues à la ronde d'autres hommes que ceux qui logent avec nous.
— Qui sait? oii est l'étranger qui est venu ici au coucher du soleil ?
— Je l'ignore, et mon père n'est pas disposé à me donner des renseignements sur ce voyageur; mais ne sommes-nous pas accoutumés à l'obéissance et à l'abnégation?
— Ce serait cependant pour moi un grand soulagement que de savoir au moins le nom de l'homme qui a mangé notre pain, et qui a partage nos prières, avec l'intention de nous quitter immédiatement.
— Mon père ne veut pas que nous le demandions, reprit le mari moins curieux : mais j'.ù plus d'un mille à faire, et je dois être sur pied demain avec mes laboureurs. Viens avec moi jusqu'à la poterne, afin de ne pas la laisser ouverte. Je ne te tiendrai pas longtemps en sentinelle.
Content et sa femme quittèrent la maison par la seule porte qui ne fût point barrée. Eclairés par la pleine lune, ils franchirent une jiorle charretière, et descendirent aux palissades. On enleva les barres et les verrous de la poterne ; l'éiioux se mit en selle, et se dirigea au galop vers la partie des bois que son jière lui avait désignée. Sa fidèle Uiitli se plaça derrière le rempart de planches, tira l'un des verrous de la poterne, et attendit avec anxiété le résultat d'une démarche aussi inexplicable qu'extraordinaire.