‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 140 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ruth Iliirding avait été l'une des plus douces et des plus aimables filles de ce monde, et le mariage ne l'avait (loint changée, tout en doinwnil une diriclion nouvelle au\ qualités de son ca'ur. Llle s'était montrée pour son époux, eoninu' i»our ses parents, tlévouée, soumise et désintéressée. Sa parfaite égalité d humeur n'excluait point une teudrc sollicitude en faveur du petit nombre d'êtres au milieu des-

quels elle passait son existence limitée. Cette sollicitude active et sans prétentions était le principal mobile de ses actions. Quoiqui^le hasard l'eût jetée sur une frontière lointaine où la division ordinaire des fonctions était à peine praticable, Rulh avait conservé ses habitudes aussi bien que son caractère. L'aisance de son mari l'avait soustraite à la nécessité des travaux )>énibles ; et sans se dérober aux dangers du désert, s;ins négliger les devoirs de sa position , elle avait pu éviter les circonstances funestes qui altèrent les grâces spéciales du beau sexe. Malgré les rigueurs de la vie des frontières, elle avait conservé sa délicatesse, ses charmes, et son air de jeunesse.

On se figure aisément les émotions qu'éprouvait une pareille femme en suivant des yeux son mari qui s'éloignait. Les plus hardis coureurs de bois ne sortaient jamais après la chute du jour sans de sinistres pressentimenis. C était l'heure où les hôtes rugissants et affamés de la forêt se mettaient en campagne, et le frôlement d'une feuille, le craquement d'une branche morte, sous le pied léger du moindre animal, évofpiaient l'image de la panthère aux yeux ardents, ou celle de l'indigène non moins sauvage et plus artificieux encore. A la vérité, des centaines d individus avaient éprouvé ces poignantes sensations, et n'avaient jamais vu se réaliser les rêves terribles de leur imagination. Toutefois on ne manquait pas de motifs jinur justifier de sérieuses alarmes. Les légendes des habitants des frontières roulaient presque toutes sur des combats avec les bêtes fauves, ou sur des massacres commis par les Indiens. Le renversement des trônes, les révolutions des Etats européens, occupaient moins les colons isolés que les aventures qui nécessitaient de leur part autant de courage que d intelligence. Les récits en passaient débouche en bouche. Ils se conservaient traditionnellement; l'exagération s'y mêlait intimement à la vérité, et l'on y glissait de ces invraisemblances qui finissent par trouver place même dans l'histôîre des sociétés plus développées.

Sous l'influence d'une crainte involontaire, et peut-être aussi par suite de la prudence qui ne l'abandonnait jamais , Content avait jeté sur son épaule un fusil dont il connaissait la portée. Au moment où il gravit le coteau, Ruth laperçut vaguement courbé sur le cou de son cheval, et glissant à travers une brume lumineuse, comme ces cavaliers fantastiques dont parlent les contes du continent oriental. Quelques instants plus tard, la vue et l'ouïe devinrent insuffisantes pour guider dans ses conjectures l'épouse attentive ; elle écouta sans respirer, et crut distinguer deux ou trois fois le bruit des sabots qui frappaient la terre avec plus de force et de vitesse qu'à l'ordinaire; mais elle ne revit son mari que, lorsque parvenu sur le plateau, il s'enfonça précipitamment dans les bois. Quoique familiarisée avec l'inquiétude, elle n'avait peut-être jamais ressenti plus d'angoisses qu'en ce moment. Sans avoir un but déterminé, elle ouvrit la porte, et se plaça en dehors des palissades, qui lui semblaient restreindre l'eiercice de ses facultés visuelles. Son impatience lui faisait compter les minutes, et elle comprenait plus vivement qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors le dangereux isolement de tous ceux qui étaient chers à son cœur. Emportée par la tendresse conjugale , elle se mit à suivre lentement le sentier que son mari avait pris, et ses pas furent graduellement accélérés par une appréhension toujours croissante. Elle ne s'arrêta que sur l'éminence où son père avaitfait balte le soir même pour contempler les améliorations de ses domaines. Elle avait cru voir une forme humaine sortir de la forêt, à 1 endroit par lequel son mari était entré; mais ce n'était que l'ombre d'un nuage, dont la masse ténébreuse couvrait les arbres et une partie du sol. Au même instant son esprit fut frappé de l'idée subite qu'elle avait imprudemment laissé la poterne ouverte, et le cœur partagé entre son mari et ses enfants, elle revint sur ses pas pour réparer sa coupable négligence, qu'elle se reprochait amèrement. Tels étaient ses regrets et son trouble, qu'elle rie regardait rien en descendant la montagne, et que les objets passaient devant ses yeux sans apporter une image distincte à son esprit. Mais, malgré ses préoccupations, un aspect inattendu vint la remplir d'une terreur qui allait jusqu'au délire. Elle s'enfuit instinctivement sans réfléchir, et ce ne fut qu'à plusieurs centaines de pas plus loin qu'elle s'arrêta une seconde pourexaminer le parti qu'elle avai là prendre. L'amour maternel l'emporta , cl le daim'Hles bois ne bondit pas avec plus d'agilité que cette mère courant au secours desa famille eudoruiie sans défense. Hors d'haleine et toute palpitante, elle atteignit la poterne, qu'elle franchit, et dont elle ferma la porte à double tour; ses mains agissant plutôt machinalement que sous l'impulsion de la pensée.

Pour la première fois depuis quelques minutes, Ruth respira sans dilficulté; elle chercha à rassembler ses idées, afin de préserver Q|ntent du danger qu'elle avait elle-même évité. Son premier mouvement fut d'avoir recours au signal établi pour appeler des champs les laboureurs, ou pour réveiller la colonie en cas d'alarme. Mais plus de réflexion l'avertit qu'une pareille démarche pouvait être fatale à celui qui balançait dans ses affections le reste du monde. Ses combats intérieurs ne finirent que lorsqu'elle eut aperçu distinctement son mari sortant de la forêt à l'endroit même par lequel il était entré. 11 devait mallieurcusement trouver sur sa route la jdace où une terreur subite s'était emparée de Rutli , et celle-ci aurait donné tout au monde pour lui faire connaître un danger dont elle avait l'imagination remplie , sans attirer l'attention de quelques secrets et terribles témoins.

LE COLOM D'AMÉRIQUE.

La nuit était calme, et, quoique la distance fût ronsidéraMe, clic n'était pas assez grande pour détruire toute chance de succès. I.a l'cmine tremblante tenta un effort. Elle savait à peine ce quelle faisait, cependant, ]iar une sorte de prudence instinctive, elle prit ces précautions que les périls incessants lui avaient rendues familières.

— Ami ! s'écria-t-elle dune voix plaintive qui s'éleva par degrés sous l'inlluence d'un sentiment énergique, ami! mets ton cheval au galop. Notre petite Ruth est au plus mal. Au nom de sa vie et de la tienne accours à toute bride; ne va pas aux écuries, mais reviens en toute hâte à la poterne, elle te sera ouverte.

C'était certainement un avis effrayant pour les oreilles d'un père, et il aurait produit certainement l'effet désiré, si lesfaiblee organesde Ruth étaient parvenus à porter les paroles aussi loin qu'elle le désirait, îlais elle appelait en vain. Ses accents ne purent traverser un aussi vaste espace. Cependant elle eut lieu de croire qu'ils n'étaient pas entièrement perdus, car son époux s'arrêta un moment comme pour l'écouter ; puis il précipita le pas de son cheval.

Ruth osait à peine respirer, son haleine s'échappait aussi doucement que celle d'un enfant endormi. Quand elle vit approcher Content avec toute l'insouciance de la sécurité, elle ne put réprimer son impatience ; et ouvrant la poterne elle renouvela ses cris, qui furent enfin entendus. Le bruit du sabot sans fer retentit avec plus de vitesse, et Content lut bientôt auprès de sa compagne.

— Entre , lui dit-elle en saisissant la bride et en amenant le cliL-val dans l'intérieur des palissades; pour l'amour de tout ce qui t'appartient, entre et remercie le ciel. «

— Que signifie cette terreur? demanda Content. Est-ce ainsi que tu as confiance dans celui dont les yeux ne se ferment jamais et qui veille également sur la vie d'un homme et sur celle du passereau ?

Ruth était sourde. Ses mains empressées tirèrent Its verrous , laissèrent tomber les barres et donnèrent à la clef un triple tour. Ce fut alors seulement qu'elle se crut sauvée et qu'elle songea à rendre grâces du salut de son mari.

— Pourquoi ces précautions? Oublic-tu que mon cheval va souffrir de la faim éloigné de son râtelier?

— Qu'il meure, )ilutôt que tu sois expose !

— Ne sais-tu pas que c'est l'animal favori de mon père, qui apprendra avec déplaisir qu'il a passe une nuit dans les palissades?

— Mon ami , il y a quelqu'un dans les champs. J'y ai vu rôder un être humain qui menace notre tranquillité'.

— Va, va, ma pauvre Ruth, tu n'es pas habituée à être si t?ird hors de ton lit. Le sommeil t'aura surprise et envoyé des rêves ; quelque nuage aura jeté sou ombre sur les champs , ou bien notre dernière chasse n'aura pas éloigné de nos défrichements toutes les bêtes fauves. Allons, puisque tu te cramponnes à mon côté, prends la bride du cheval jiour que je le débarrasse de son fardeau.

Ces mots attirèrent l'attention de Ruth sur un -objet qu'elle n'avait pas encore remarqué, et qui était en travers de la croupe de l'animal.

— C est le mouton qui nous manquait! s écria-t-elle.

— Oui, et il a été tué avec une rare dextérité , mais non pas à notre intention. Nous en profiterons toutefois, et son camarade, dont les jours étaient comptés, vivra encore pendant une saison.

— Oii as-tu trouvé la bête égorgée ?

— Sur une branche de coudrier. Eben-Dudiey , notre boucher ordinaire , n'aurait pas montré plus d'adresse que l'auteur de ce meurtre. Tu vois qu'il ne manque à la chair qu'un seul morceau, et que la toison est intacte.

— Ce n'est pas l'œuvre d'un Indien, s'écria Ruth étonnée de sa propre découverte. Les hommes rouges ne prennent pas tant de précautions.

— Ce n'est pas non plus la dent d'un loup qui a ouvert les veines du pauvre Corne-Droite. Le coupable a tué avec discernement et consommé avec prudence. Il avait l'intention de rendre une seconde visite à sa victime.

— Et notre père t'a ordonné d'aller chercher cette bête à l'endroit où tu l'as trouvée ! Pourquoi ? Où est l'homme qui s'est mêlé à nos prières, qui a mangé notre pain , et qui après une longue conférence s'est évanoui comme un fantôme?

— C'est une question à laquelle il est difficile de répondre, répliqua Content d'un air rêveur. Cela ne nous regarde pas , et si l'expérience de notre père est en défaut dans cette circonstance , nous avons pour nous protéger l'éternelle et infaillible sagesse. Il faut que je ramène mon cheval à l'écurie ; puis nous irons tranquillement nous reposer , après avoir imploré Celui dont les yeux sont toujours ouverts.

« — Ne quitte pas les palissades cette nuit , dit Ruth en arrêtant son époux, qui .avait déjà la main posée sur le verrou; j'ai le pressentiment d'un malheur. Je voudrais que l'étranger ne se fût pas arrêté parmi nous. 11 a assouvi sa faim à nos dépens, quand il lui suffisait de nous adresser une demande pour tout obtenir; mais il est homme, comme il l'a prouvé par son appétit , et l'on peut réprimer ses inclinations perverses. Ce n'est pas un blanc, un chrétien que je redoute. Le pa'i'en est sur nos domaines.

— Tu rêves!

— Non ; j'ai vu les yeux étincelants d'un sauvage. Dans une veille semblable, je ne pouvais me laisser abattre par le sommeil. J'ai pensé

que votre père était bien vieux , qu'il pouvait avoir été induit en erreur et qu'un fils obéissant ne devait pas cire exposé... Tu sais, Heathcote, que je ne puis voir avec indifférence le danger du père de mes enfants, et c'est pourquoi je t'ai suivi jusqu'au plateau des Noyers.

— Quelle imprudence ! et la poterne?

— Elle était ouverte, car s'il avait fallu tourner la clef, comment nous serions-nous mis à l'abri en cas de péril imminent? Si j'ai manqué de prudence, c'était pour ta sûreté, lleathcotc ; mais sur ce jilatoau, dans le creux d'un arbre abattu , est caché un misérable pa'i'en , un être qui nous ressemble par la forme, mais qui diffère de nous par la couleur de la peau et par le don précieux de la foi.

— C'est impossible; si quelque ennemi était près d'ici , aurait-il laissé passer le maître du logis qui lui avait été livré sans défense , et que plus tard , je puis le dire sans vaine gloire , il trouvera prêt à se défendre? Va , ma bonne Ruth, tu as aperçu quelque ver luisant sur une souche noire, ou quelque ours attiré par l'odeur de nos ruches.

Ruth mit de nouveau la main sur le bras de son mari, le regarda fixement et reprit avec une solennité touchante '

— Crois-tu que les yeux d'une mère puissent s'abuser? L'insistance de la jeune femme , le souvenir des tendres êtres dont

le sort dépendait de lui, produisirent une nouvelle impression sur Content , et au lieu d'ouvrir la poterne il mit résolument les verrous.

— tli bien ! dit-il après un moment de réflexion , je vais prendre un peu de précautions , et je ne les regretterai point si elles ont pour résultat de te rassurer. Reste donc ici à surveiller le plateau des Noyers; je vais réveiller Ebcn-Dudley et Reubcn-Ring.

— J'aperçois de la lumière dans leur chambre , reprit Ruth avec empressement, et elle se mit aussitôt à son poste, heureuse d'un projet qui calmait momentanément ses angoisses.

— J'aurai bientôt fini; ne te tiens pas ainsi en évidence, ma femme. Place-toi ici , au-dessous des meurtrières , où l'épaisseur des planches te garantirait même d'un boulet.

Après avoir donné ce conseil contre un danger qu'il avait feint si récemment de mépriser , Content se rapprocha des bâtiments. Les deux ouvriers qu'il avait nominativement désignés étaient des jcimes gens vigoureux, endurcis non-seulement au travail, mais encore aux privations spéciales et aux dangers exceptionnels de la vie des frontières. Comme la plupart des hommes de leur âge et de leur condition ils étaient familiarisés avec les artifices des tribus indiennes; et quoique le Conneclicut eût moins souff'ert des incursions des sauvages que les autres provinces, tous les deux avaient des actions d'éclat à raconter pendant les longues soirées d'hiver.

Content traversa la cour d'im pas rapide , car , bien qu'il persistât dans son incrédulité, ses mouvements étaient accélérés par l'image de sa douce compagne placée en sentinelle. Il frappa brusquement et avec bruit h la porte de la chambre des deux ouvriers.

— Qui est là? dit une voix ferme et retentissante.

— Lève-toi vite et arme-toi pour faire une sortie.

— Ce sera bientôt fait, répondit Reuben-King en se montrant tout habillé. Nous disions tout à l'heure que la nuit ne se passerait pas sans qu'on nous mandât aux meurtrières.

— ■ As-tu vu quelque chose?

— Non, si ce n'est le diable qui ne quitte jamais les hommes.

— Ta réponse est digne de Whital-Ring. Allons , suis-moi ; viens relever ma femme, qui est de garde à la poterne , et n'oublie pas les cornets de poudre.

Reuben fit ses préparatifs, et son camarade l'imita. Il leurfallutpeu de temps pour s'armer, puisqu'ils ne dormaient jamais sans avoir auprès d'eux des armes et des munitions. Ils suivirent leur maître et rejoienircnt Ruth à son poste ; mais quand son mari l'interrogea sur ce qui s'était passé en son absence, elle fut forcée de convenir qu'elle n'avait rien vu de nature à justifier ses alarmes , quoique la lune se fût dégagée d'entre les nuages.

— Conduisons donc la bête à l'écurie , dit Content , et terminons nos opérations en posant un factionnaire. Reubcn-Piing gardera la poterne pendant qu'Ëben et moi nous nous occuperons du cheval. Entends-tu, Dudicy? mets le mouton en croupe et partons.

— C'est un adroit boucher qui a fait le coup, dit Eben, qui s'y connaissait. J'ai tué bien des moutons, mais c'est la première fois que j'en vois un conserver toute sa toison, lorsqu'une partie de sou corps est dans lî marmite. Tu sais , Reuben , que je t'ai doni^é ce matin une pièce espagnole pour le raccommodage de mes souliers. As-tu cette pièce sur toi?

Cette question faite à voix basse reçut une réponse affirmative.

— Donne-la-moi, mon gars; je te la rendrai avec usure.

Reuben-Ring donna la pièce d'argent, et, pendant que Content s'efforçait de calmer les appréhensions de sa femme , Dudiey mit la piastre entre ses dents. Il parvint à lui donner une forme ronde par un travail de mâchoire qui dénotait une force prodigieuse. Il laissa ensuite glisser la pièce de monnaie dans le canon «je son fusil et la maintint avec une bourre qu'il tira de la bordure de ses habits. Avec ce projectile enchanté le superstitieux paysan se croyait invincible. Il continua sa route en sifflant , indifférent aux dangers d'une nature ordinaire, mais cédant malgré lui à des impressions d'un caractère moins terrestre.

LE COLON D'AMÉRIQDE.

Ceux nui liabiloiit les plus anrions districts d'Ami'riqm', nivdrs doiiuis loii|;Uin|is ]wf \f liMViiil il Wnl . ne s:ninii<iil coiicivoir les milliers dciliii'ls ([m , diiiis un iii)ii\<;ni ilcfriilu liunl , soiil susccpliltli's il\i(crollri' 11' tronl)l(' «1 uiio iiii:ir;in;ili()ii ilrjii aliiriiiéi'. I.t's liiihitiints lie l';iii('i(ii iiioiulr , acciHiliinu's à voir des cli^iiiips n|>l:inis coiniiip la siuraio d'mu' c;iu lini))idc , pi'uvciit encore moins eonecvoir l'elTet ]irocliiit )iar les restes d'une lorét abaltiie , épars sur nn sort inéfjal. jiien qu'liabituésii eelte vue, Contente! son eonipaijnon prenaient chaque tronc d'arbre pour un sauvaii;e, et au détour de toiiles les haies ils s'attendaient à voir un ennemi se détacher de la masse épaisse et sombre du feuillaije. Toutefois leur e\|)édition s'aecom]ilit sans encombre; ils remarquèrent seulement que le cheval de l'étranger n'était plus à sa place.

— Il faut que cet homme ait été bien pressé, dit Content, pour s'être mis en rouleau commencement de la nuit, quand une longue journée de marche le sépare de toute habitation rhrélieniu'. 11 a des motifs pour en agir ainsi, mais nous n'avons pas à les examiner. Gagnons notre vie, et niellons notre sommeil sous la garde de Celui dont la vigilauce est infatigable.

Ruth Heathcote.

L'homme de ces contrées ne se reposait qu'après s'êtrebarricadé avec soin, mais les biens mobiliers y étaient pour ainsi dire abandonnés. La porte de l'écurie fut tout simplement fermée avec un loquet de bois, et les deux aventuriers renlrèrcnt assez préciliitamraent.

— Tu n'as rien vu? dit Content à Rcuben-Ring, qu'on avait mis en faction, à cause de la sûreté de son coup d'œil, et dont la sagacité était aussi remarquable que l'idiotisme de son frère.

— Rien de particulier; pourtant je n'aime pas ce tronc d'arbre étendu le long de la haie sur le versant du coteau. Si ce n'était évidemment une souche à demi consumée, on serait tenté de croire qu'il est vivant. Deux fois de suite, il m'a semblé qu'il loulait vers le ruisseau, et je suis presque convaincu qu'il était au moins huit ou dix pieds moins bas, lorsque je l'ai remarqué.

— C'est peut-être un être vivant!

— C'en est nn si j'ai de bons yeux, dit Eben Dudlcy ; et fût-il animé par une légion de diables, il y a moyen de le tenir en respect. Kcartez-vous, madaifie llealhcote; laissez-moi passer mon fusil par cette meurtrière... I\lais non : j'ai là dedans mu; balle enchantée que je ne dois j)as risquer mal ;i propos.

— ,1e payerai le jirix de ta charge, Reuben-Ring, si tu veux me prêter Ion fusil.

— Arrêlez, dit le maître. Un ancien ami de mon père s'est assis ce soir à notre table. Il s'est éloigné sans cérémonie, ccjiendant il ne nous a pas fait très-grand tort. Slonlons là-haut, et examinons la chose de près.

(^etle jiroposilion était trop ronfornie ;iu\ idées de droiture qui régnaient d.ins CCS contrées ]H)ur n être Jias adoptée il l'unaiiiniité. Content et Eben Dudlcy franchirent la poterne, et s'avancèrent vers l'objet suspect. Il étail parfailcnienl immobile, et, quoique la lune tombât en plein sur lui, il élait impossible d'en déterminer le caractère.

Le maître ])ersist;iit îi y voir un tronc d'arbre, le domestique, une bête fauve. Deux fois Coulent se mit en devoir île faire feu, deux fois il fut arrêté par sa répugnance ii blesser iuulili'iueiit même un quadrupède. Son compagnon aurait montré sans doute moins de patience, si la charge de son fusil n'eût élé d'une espèce particulière.

— Attention ! dit Content en tirant son couteau de chasse, nous approelions, et nous saurons bientôt ii quoi nous en tenir.

Ils jircnl quelques pas, et le bout du fusil de Dudley touchait brutalement lObjet de leur défiance avant que celui-ci eût donné signe de vie. Alors, comme si toute dissimulation fût devenue inutile, un Indien d'une (piinzaine d'années se leva résolument et se mcntra dans la morne attitude d'un guerrier capturé. Content le saisit par le bras et l'entraîna vers les fortifications pendant qu'Eben le stimulait de temps en temps à coups de crosse.

— Je parie , s'écria Dudley en arrivant , que nous n'entendrons plus parler cette nuit des compagnons de cet homme rouge; les Indiens ne i>ousseiit jamais le cri de guerre lorsqu'un de leurs espions est tombé entre les mains de l'ennemi.

— C'est possible, répondit Content; néanmoins il faut faire bonne garde. Nous pouvons, avant l'aube, avoir besoin d'une faveur spéciale de la Providence, méritons-la en utilisant les forces qu'elle nous a données. Content parlait peu , mais il avait dans les moments de crise une inébranlable fermeté. 11 savait qu'un jeune Indien, comme le prisonnier, ne pouvait s être aventuré sur le territoire du Crapaud- Volant sans que sa présence fût justifiée par quelque importante conception : la jeunesse du captif faisait d^ailleurs supposer qu'il n'était

-pas seul; mais sa mésaventure devait probablement amener un retard dans l'exécution du jilan d'allaque. Sur ce point , Content fut d'accord avec le boucher; mais il voulut )iarcr à toutes les conjonctures. Sans troubler le silence imposant qui régnait dans la maison, et qui était plus propre à repousser l'ennemi qu'une alarme tumultueuse, il réveilla quelques hommes énergiques, qu'il répartit aux différentes issues de la place. Les fusils furent visités avec soin, et l'on installa des sentinelles à l'ombre des bâtiments, dans les endroits d'oii elles pouvaient observer la campagne sans s'exposer elles-mêmes aux regards.

Content se chargea du prisonnier, avec lequel il n'avait pas essayé d'échanger une seule syllabe, et il le conduisit dans le blockhaus. La porte qui communiquait avec la base de cette citadelle était toujours ouverte, afin d offrir un asile contre un danger subit et imprévu. Content fit monter le jeune homme à l'étage supérieur, au moyen d'une échelle qu'il retira ensuite; puis il ferma la porte, certain de lui avoir ôté tous les moyens de retraite.

Le jour allait paraître , lorsque le prudent époux s'étendit sur son lit. Il n'avait pris que les mesures indispensables, car il ne partageait pas les alarmes oui tenaient encore ouverts les yeux de son aimable compagne. Tous deux eurent quelque temps l'esprit agité par le souvenir de ce qui s'était passé ; mais enfin l'image en devint plus confuse, et ils s'eudoiuiirent profondément.

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