‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 141 sur 253 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le fer et le feu avaient été employés de bonne heure autour de U maison des Hcathcote, autant pour faciliter la culture que pour diminuer le danger d'une surprise, en rejetant au loin les abris sous lesquels l'Indien prépare ses attaques.

La tâche d'Eben Dudley et de son compagnon était donc facile à accomplir et favorisée d'ailleurs par la beauté d'une nuit dont les splendeurs égalaient celles du jour. Les factionnaires arrivèrent ;i im tel degré de sécurité, que vers le matin ils cédèrent par intervalles à l'assoupissement. Ils n'avaient pu se rendre compte du temps qui s'était écoulé, lorsque le lever de l'aurore leur permit de regagner leur gîte.

Ce ne fut qu'après la prière du matin que Content, au milieu de la famille assemblée, communiqua les principaux événeinenis de la nuit passée; il garda le silence sur son excursion dans la forêt, mais il rendit compte de la capture du jeune Indien et de la manière dont il avait organisé une garde pour le salut de la famille. On devine aisément que ces nouvelles causèrent un vif émoi. La physionomie froide et réservée du puritain devint rêveuse. Les jeunes gens parurent graves mais résolus; les jeunes servantes pâlirent, frissonnèrent et chuchotèrent avec vivacité. La maîtresse de la maison n'ayant rien à apprendre s'était donne un ;iir d'impassibilité que démentait le trouble de son âme. La petite Ruth et une enfant du mêiiu' âge nommée Marthe se serraient contre elle comme ]iour chercher nu refuge dans son sein.

Le vieux capitaine ne manqua |ias eu celle occasion d'avoir recours à de nouvelles prii'res, il appela la miséricd.de divine sur les hommes qui cherchaient des victimes dans le désert et ([ue les dons de la grâce pouvaient seuls arracher à la b.irbaric; il deiuaiida le secours des iumièri'S célestes et le triomphe de la famille sur tous ses ennemis charnels. Fortifié par ces pieux exercices, le vieux iMarc interrogea son fils sur les particularités de l'arrestation du jciuie sauvage. Tu as agi sagement, lui dit-il ensuite; mais ta sagesse et ton courage serontcncore mis il ré|)rcuve. Nous savons que les païens s'agilcnt du côté des plantations de la l'rovidence. Ne nous endormons pas, bien que nous soyons séparés d'eux par plusieurs jours de marche. Amène tou prisonnier, je vais l'interroger sur l'objet de sa visite.

LE COLON D-AMÉRIQDEr

Content reçut avec joie les félicitations d'un père pour lequel il avait encore pi-esqne autant de déférence que dans les preniièies années de sa vie. 11 se hâta d'obéir sans s'attendre toiiterois au succès de l'épreuve, car il savait que la perfidie et l'inébranlable résolution d'un Indien étaient de nature à rendre inutile toute espèce d'interro(;atoire. La clef de la porte basse du blockhaus était suspendue a l'endroit oii elle avait été déposée. Content replaça l'écliclle et mouta tianquillement dans la chambre du prisonnier. C'était la première des trois qui s'élevait au-dessus de ce qu'on pouvait appeler le soidiassement. Celui-ci, n'ayant d'autre ouverture que la porte, était un hexagone rempli d'objets qui pouvaient servir en cas d'alarme , et qui étaient employés journellement aux nsacfcs domestiques. Au centre était un puits profond protégé par un mur de pierres, qui contribuait à la solidité delà

Le jeune Indien passait des heures entières a regarder les foièiS où il était né.

forteresse de bois et permettait d'amener l'eau dans les pièces supérieures. Les madriers équarris du premier étage surplombaient la base de l'édifice, et ils étaient percés à leur extrémité de quelques meurtrières par lesquelles on pouvait tirer verticalement sur les assiégeants ; d'autres meurtrières, longues et étroites, laissaient pénétrer le jour dans les chambres qu'on avait meublées simplement, mais de manière à offrir un refuge commode à la famille, dans le cas où elle serait menacée. Le belvédère ménagé sous la toiture était éclairé par des fenêtres vitrées; mais il renfermait un canon, dont les indigènes avaient pu voir pendant quelques années la gueule menaçante sortir par 1 une des ouvertures, et cet aspect avait sans doute contribué à garantir la sécurité de la vallée. Elle n'avait été troublée qu'une seule fois, mais il avait suffi au vieux Marc de prendre position dans son blockhaus pour intimider l'ennemi et remporter une victoire pacifique, plus en harmonie avec les principes actuels du puritain qu'avec les écarts de sa jeunesse. Après la retraite des assaillants, il avait rendu grâces à Dieu avec sa famille rassemblée autour du canon protecteur; et depuis cette époque cette chambre haute était devenue la retraite favorite du capitaine. Il y montait souvent, même pendant la nuit, pour s'y livrer en secret à ses exercices spirituels, qui formaient la principale consolation et presque la plus grande occupation de son existence. Par suite de cette habitude, le belvédère avait été regardé à la longue comme exclusivement consacré au maître de la vallée. Content y avait placé, les uns après les autres, divers objets, et entre autres un matelas , sur lequel le vieillard s'accoutuma à s'étendre toutes les nuits.

Il y avait dans l'austère piété de Marc Heatbcote quelque chose qui favorisait ses méditations d'anachorète. Les jeunes gens de l'habitation éprouvaient pour lui un respect mêlé de terreur, qu'inspiraient son attitude inflexible et son imperturbable gravité. Ce sentiment facilitait l'isolement du puritain , et la violation du sanctuaire qu'il s'était choisi aurait passé presque pour un sacrilège.

L'objet de la visite que faisait Content au blockhaus le dispensait de monter jusqu'au faîte. En soulevant la trappe, il ajierçut le jeune Indien calme et les yeux fixés sur la forêt lointaine ou il errait la veille en liberté.

— Enfant, dit-il avec douceur, sors de ta prison. Peu importe les intentions que tu avais en rôdant autour de cette demeure; tu es homme et tu dois connaître les besoins de la nature humaine : viens manger, on ne te fera pas de mal. Le langage de la commisération est universel; et quoique l'Indienne sût point langlais, le sens des paroles lui fut révélé par leur intonation. Il détourna lentement les yeux du spectacle des bois, pour regarder en face son vainqueur. Celui-ci s'aperçut qu il s'était exprimé dans une langue inconnue, et par des gestes bienveillants il invita le jeune sauvage à descendre. Ces ordres furent suivis en silence et sans résistance ; mais au milieu de la cour la prudence de l'habitant des frontières l'emporta sur sa compassion.

— Apporte des cordes, dit-il à Whital-Ring, qui passait pour se rendre aux écuries; si nous voulons garder ce jeune sauvage, il est essentiel de le serrer de près.

L'Indien souffrit tranquillement qu'un île ses bras fût attaché; mais lorsque la corde toucha l'autre, il se dégagea sans effort et jeta les liens avec dédain. Néanmoins cet acte de résistance ne fut suivi d'aucune tentative d'évasion. Le jeune homme avait sans doute supposé qu'on voulait le garrotter , parce qu'on le croyait incapable de supporter la douleur avec le courage d'un guerrier. Dès qu'il fut libre, il se tourna fièrement vers son ennemi , dont ses regards semblèrent braver la colère.

— Soit , dit Content avec calme. Puisque tu n'aimes pas les liens , quoique malgré l'orgueil de l'homme ils soient souvent salutaires, conserve la liberté de tes membres, mais garde-toi bien d en abuser. Whital, veille à la poterne, et souviens-toi qu'il est défendu d'aller aux champs avant que mon père ait interrogé ce païen.

— Que tu viennes ici pour passer une nuit, une semaine, un mois ou plus longtemps, sois le bienvenu, dit Marc Heathcote à l'étranger.

Là-dessus il conduisit le sauvage dans l'appartement oii son père l'attendait. Un des traits caractéristiques des familles puritaines était une discipline domestique invariable. On y apprenait de bonne heure à témoigner par des dehors austères qu'on ax'ait la conscience d'un état de chute et d'épreuve. Comme cette secte voyait dans toute espèce de joie une coupable légèreté, chacun de ses meiubres prenait pourpoint de départ de la vertu l'habitude de se commander à luimême. Mais quel que fût sous ce rapport le mérite particulier de Marc Heathcote et des siens, il devait être surpassé par le sang-froid du jeune homme qui était si singulièrement devenu leur captif.

Nous avons déjà dit que cet enfant des forêts pouvait avoir une quinzaine d'années. Quoiqu il eût poussé comme une plante vigoureuse et avec la liberté d'un plantard, dont les branches se dressent vers la lumière, sa taille n'avait pas encore atteint celle de l'homme. Ses formes et ses attitudes en faisaient le type d'un enfant plein de grâce, de

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J.E COLON D'AMÉRIQUE

lijitiiiTl et il'nctivilt^; mais ses iiirmlirus, n);il(;i-i' la ])arf.iilc ri''f;»lai'ilc lie leurs pioporlioiis, n'aiiiioiir.iicnl pas de force imisnilaire. L'aisance (le SCS moiivenicnts n'était point coMlrurit'e par la roideiir factice qui provient des fausses idées de l'A|;e nmr. Le tronc lisse et arrondi du frêne des montagnes n'est pas pins élancé, plus élégant que l'était le jenne Indien. Le cercle de eiirieuv s'était ouvert à son entrée , et se relerma pour lui barrer la retraite. 1-C sauva!;e s'avança avec la fermeté d'un homme fait pour juger les autres, et non pour entendre sa propre sentence.

— Je vais le questionner , dit IMarc Ileatlicote. J'arraclierai peutêtre de SCS lèvres l'aveu du mal que lui et les siens ont médité contre moi et les miens.

— Il ne connaît pas notre langue, répondit Content, car les paroles de colère nu d'amitié le laissent également impassible.

— Commençons donc par nous assurer l'assistance de Celui qui a le secret d'ouvrir tous les cœurs.

Le puritain fit alors une priè're par laquelle il conjurait le maître du monde de faire en sa faveur une espèce de miracle , en lui servant d'interprète. Après ce préambule , ftlarc procéda à l'interrogatoire, mais sans aucun résultat visible. Tant qu'il parlait, lenfant le regardait fuenient, pour promener ses regards sur l'assemblée aussitôt que les paroles avaient cessé de se faire entendre. Il semblait demander à la vue plutôt qu'à l'ouïe la révélation du sort qui lui était réservé. Il fut imjiossible d'obtenir de lui aucun renseignement 6ur le but de sa visite équivoque, son propre nom et celui de su tribu.

— J'ai vécu chez les Peau\-Rouges des plantations de la Providence, dit enfin Eben Dudley. Leur langage ne m'est pas inconnu, quoique' ce soit un jargon baroque et déraisonnable. Avec la permission de la société, je vais questionner le jeune homme, de manière à lui donner envie de répondre.

Le puritain , désigné seul parle terme général de société, fit un signe d'asscntiintr.t, et Dudley prononça des sons gutturauK et incohérents, sous prétexte de saluer le prisonnier suivant la mode indienne. Celui-ci n'eut pas l'air d'entendre , et son attitude détruisit les idées favorables qu'on avait pu concevoir de la science du boucher.

— C'est un Narragansclt , reprit Eben en rougissant de dépit et en lançant au sauvage un regard assez peu courtois ; vous voyez qu'il a des mocassins bordés de coquillages, et qu'en outre il rappelle un chef qui fut tué par les Péquodes dans une afl'aire à laquelle les chrétiens prirent part, et oii je jouais moi-même un rôle.

— El comment appelait-on ce chef? demanda Marc.

— Il prenait différents noms suivant les circonstances. On l'avait surnommé la Panthère-Bondissante. D'autres l'appelaient l'Invulnérable, et prétendaient que ni balles ni épées ne pouvaient le blesser; erreur que sa mort a complètement démentie. Mais son véritable nom était Miantonimoh.

Quoique la prononciation de ce mot fût loin d'être parfaite , il frappa l'oreille du captif. Rulh recula et serra sa fille contre son cœur en voyant les yeux du sauvage étineeler et ses narines se dilater brusquement; ses lèvres se contractèrent avec plus de force que n'en comportait la gravité indienne, et elles se séparèrent pour donner passage à un murmure doux et plaintif, dont la mère effrayée ne put s'empêcher de reconnaître le ebarme mélancolique.

— Miantonimoh I répéta-t-il distinctement , mais aA'ec un accent profondément guttural.

— Il pleure son père, s'écria Ruth. La main qui a tué ce guerrier peut avoir fait une mauvaise action.

— Je vois ici les calculs d'une sage Providence, dit le capitaine avec solennité. Ce jeune homme a été privé de celui qui l'aurait retenu dans les chaînes du paganisme, et il a été amené ici pour être placé sur la bonne voie; il habitera parmi les miens, et nous lutterons contre le mal jusqu'à ce que l'instruction l'ait emporté. Qu'on le nourrisse donc également des choses du monde et des choses de la vie spirituelle , car nous ne connaissons pas les intentions de la Providence à son égard.

Il y avait plus de foi que de logique dans l'opinion du vieux puritain; cependant personne n'osa la contredire ouvertement.

Pendant cette enquête, des ouvriers du domaine avaient examiné avec soin les environs. Ils revinrent annoncer qu'ils n'avaient pas aperçu la moindre trace d'embuscade; et comme le prisonnier luimême n'avait pas d'armes, Ruth commença à croire que les pieuses suppositions de son père n'étaient ]ias complélemeiil illusoires. On ht prendre au eaiilif quelques aliments, et le vieux Marc allait inaugurer la tâche qu'il avait entreprise par quelque acte de piété , lorsque Wbital-Ring s'introduisit brusquement dans la salle.

— Prenez les faux et les faucilles, s'écria-t-il. Voilà les cavaliers aux pourpoints de buflle qui envahissent les ehainpsdutJrapaud-Volaiit.

— Je ne m'étais point trompée, s'écria Ruth. Il est certain (pi'un danger nous menace.

— En effet, dit ('ontent, des hommes débouchent de la forêt. Mais comme ils siiiit en apparence de notre race et de notre religion ,nous avons plutôt sujet de nous réjouir que de nous alarmer.

Mare llealheole eut un moment de surprise, et peut-être mèmcd'inquiétiide; mais il avait appris à réiirinier ses émotions et à tenir ses pensées secrètes. 11 ordonna de reconduire le captif eu haut du blocU-

haus, et se prépara à recevoir ses hôtes, dont les chevaux piétinaient déjà dans la cour. Il se iirésenta pour s'inlcunier de ce qu'ils désiraient.

— Sommes-nous chez le capitaine Marc llealhcote? demanda celui qui paraissait être le chef du détachement, composé seulement de trois cavaliers.

— Je suis le propriétaire de céans.

— En ce cas vous êtes un sujet loyal, et vous ne fermerez pas votre porte aux agents de votre maître.

— Il y en a un autre jibis grand qui nous a enseigné l'hospitalité. Veuillez donc mettre pied à terre et accepter tout ce que nous pourrons vous offrir.

Les cavaliers répondirent ii cette invitation courtoise, et entrèrent dans la maison , après avoir confié leurs coursiers à la garde des valets de ferme. Pendant que les servantes préparaient un repas, Marc et son fils curent le temps de dévisager les nouveaux venus. Leur extérieur grave et compassé était en harmonie avec celui des propriétaires du Crapaud-^'olant, cl certaines particularités de leur costume indiquaient qu'ils étaient soumis à la mode de l'autre hémisphère.

Les puritains, de mêmp que les aborigènes d'Amérique, considéraient l'indiscrétion comme une faiblesse indigne de l'homme. Aussi se gardèrent-ils bien de questionner ceux qui s'étaient annoncés comme ofl'iciers du roi. Ce ne fut qu'au dessert que le chef prit la parole en ces termes :

— Connaît- on la faveur que Sa Majesté Charles II vient d'accorder à cette colonie lointaine?

— Pas encore, répondit Marc Heathcote.

— C'est une charte royale, en vertu de laquelle les habitants de New-Haven cl du Connccticut pourront se constituer un gouvernement colonial. La liberté de conscience leur est en outre assurée.

— Un don semblable est digne d'un roi. Charles II l'a-t-il vraiment octroyé ?

— Sans doute, et sa bienveillance ne s'arrêtera pas IJi. C'est im bon prince qui n'est pas comme son père le martyr appesanti par l'étude, mais qui se dislingue par la vivacité de son esprit.

Marc s'inclina en silence , sans vouloir entamer une discussion sur les qualités de son maître temporel; 1 officier désirait évidemment savoir jusqu'à quel point ses éloges étaient agréables à son hôte , mais sa tentative fut déjouée par le flegme du puritain.

— As-tu encore d'autres nouvelles à nous communiquer? dit Content, qui jugea à propos d'intervenir.

— Oui , je suis porteur d'un ordre royal qui m'a été remis par un messager récemment arrivé dans la baie sur une frégate de l'Etat. J'espère que rexécution de cet ordre ne rencontrera point d'obstacles de la part d'un sujet aussi fidèle que le capitaine Marc Heathcote.

En disant ces mots, il remit à son hôte un parchemin revêtu du sceau de Charles U.

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