CHAPITRE Vil
Le rapport fait à la famille assemblée ne rassura pas complètement les Européens, ils ne parlèrent plus de partir, quoiqu'ils eussent évidemment renoncé à 1 objet primitif de leur expédition. Au contraire, le cbef entra en pourparlers avec Marc lleatlicote, et lui demanda la permission de s'installer pour quelque temps dans le blockhaus, à la défense duquel , di-ait-il , les rendait propres leur babitude de discipline militaire. On fut obligé de les laisser faire, et ils s'établirent dans la chambre du premier étige. Une garde régulière fut organisée aux palissades, mais elle revit poindre le jour sans que la tranquillité eût été troublée.
Le soleil se coucha et se leva trois fois sur le domaine du Crapaud- Volant, et la paix ne cessa d'y régner. Les émissaires de Charles II reprirent courage par degrés, et vers le soir du troisième jour, leur chef vint annoncer à Marc Heatheote qu'ils allaient enfin se mettre en route.
— J'ai fait la guerre en Europe , dit-il , et j'ai cru devoir t accorder le secours de mon expérience tant que ta demeure a été menacée par les sauvages. Il me siérait mal de me vanter; mais si l'heure du combat avait sonné, j'aurais su défendre vaillamment le blockhaus! Je dirai à ceux qui m'ont envoyé que Charles II a dans le capitaine Marc Heatheote un loyal et dévoué serviteur. Des bruits mensongers qui proviennent de quelque méprise nous avaient amenés jusqu'ici ; mais nous nous chargeons de les dissiper. De ton côté, si l'on te demande des détails sur la dernière alerte , j'espère que tu n'oublieras pas de signaler l'empressement avec lequel nous t'avons rendu service.
— Je ne dis jamais de mal de mes semblables, répondit le puritain, et je ne dissimule jamais ce qui est à leur avantage. Tant que tu as voulu rester parmi nous, tu as été le bienvenu; si ton devoir t'appelle ailleurs, que la paix soit avec toi! 11 est bon de te joindre à nous pour demander à Dieu de veiller sur toi spécialement , pendant ton voyage à travers le désert...
— Non! non ! je suis trop pressé, répliqua l'officier d'un ton léger, il faut que je dirige en personne les mouvements de ma petite troupe ; mais que cela ne t'empêche pas, digne capitaine, de prier pour nous pendant que nous serons en selle. INous ne nous en trouverons pas plus mal, et 1 allure de nos chevaux n'en sera pas ralentie.
En disant ces mots, 1 étranger salua son hôte d'un air à la fois grave et dégagé; car le mépris habituel qu'il avait pour les choses sérieuses était combattu par le respect qu'un bomme comme le puritain devait infailliblement inspirer.
Tous les habitants du Crapaud-'Volant virent avec une joie intérieure la disparition des étrangers. Les jeunes filles elles-mêmes, dont leurs compliments avaient parfois flatté la vanité, furent enchantées d'être débarrassées de galants aussi frivoles et aussi iudilTérents en matière de religion. Ebcn Dudley avait remarqué les assiiluités d'ilallam auprès d'une jeune laitière nommée Foi, so'ur de Reuben Ring, et il s'eslima heureux d être délivré d'un rival.
Les jours suivants s'écoulèrent sans alarmes. Jusqu'à la fin de la saison, les troupeaux purent être impunément conduits dans les champs les plus éloignés. L'inquiétude causée par les sauvages et la visite des envoyés de Charles H n'étaient plus aux approches de l'hiver qu'à
l'état de Ir.idilion, et fournissaient un aliTUOnt aux joyeuses causeries du foyer. Cependant il existait dans la famille un vivant souvenir des évémuients (pie nous avons racontés.
I.e vieux IMirc lleallicole simagiiiait qu'il existait clie?. tous les hommes, à l'élat latent, des germes de régénération spirituelle. Aussi avait-il entrepris la conversion du jeune Indien, que l'on ne manquait jamais de faire venir à l'iieure de la prière, et (pi'on traitait avec une infatigable bienveillance, tout en le surveillant de près. Mais on essaya vainement de donner au sauvage quelques-unes des habitudes de l'homuie civilisé. Lorsque le froid devint plus vif, Ruth essaya de lui faire adopter les xêtements qui semblaient indispensables à des hommes plus vigimreux et plus endurcis. On lui prépara des habits arrangés de manière à le séduire, et l'on employa tour à tour les instances et les menaces pour le décider à s'en couvrir. Un jour même, Eben Dudley, après l'avoir habille de force, le conduisit en présence du capitaine, qui adressa au ciel une prière spéciale, afin que le jeune homme ])ùt comprendre les avantages de cette concession faite aux principes des chrétiens. L'expérience ne réussit point; une heure après, l'Indien avait repris sa couverture bigarrée et ses jambières de peau de daim. Eben Dudley, en racontant à Foi l'échec du capitaine, affirma cependant que la prière inspirée par la circonstance aurait sufli pour faire cesser la nudité d'une tribu tout entière.
Toutes les épreuves tentées dans le même sens démontrèrent combien il est difficile de soumettre un individu élevé dans l'indépendance à la contrainte exigée par un ordre de choses dont on vante toutefois la supériorité. Toutes les fois que le prisonnier fut maître de ses actions, il repoussa dédaigneusement les usages des blancs, et persista dans ceux de ses compatriotes avec une opiniâtreté presque héroïque. Il évitait de prendre part aux divertissements des enfants, et lorsqu'on le laissait errer dans la cour, il passait des heures entières à regarder les interminables forêts oîi il était né. Il ne lui était pas permis de s'en approcher, depuis qu'ayant été conduit dans les champs, il ax'ait tenté de s'enfuir, et qu'il avait soumis à une épreuve des plus rudes l'agilité d'Eben Dudley et de Reuben Ring. Lorsque les ouvriers sortaient, le captif était invariablement installé dans sa prison, oîi l'on ■ supposait que pour le dédommager de sa détention, il avait de longues ^ communications avec Marc Heatheote.
Ruth s'était efforcée de capter la confiance de l'Indien et de lui enseigner des occupations capables de le distraire ; mais il ne voulait point s'exposer à oublier son origine. Il semblait comprendre les bonnes intentions de sa douce maîtresse, profondément touchée du cha- | grin qu'il exprimait avec une silencieuse éloquence. Il se laissait par- I fois emmener par la mère au milieu du joyeux cercle de la famille; I
mais il y conservait son indifl'érence , et se hâtait de retourner aux | palissades, son poste d'alïection. Malgré cette antipathie pour la société des blancs, on s'apercevait à certains indices qu'il avait appris insensiblement leur langue. Ainsi, quand on parlait de lui, ses yeux noirs s'animaient d'un rayon d'intelligence; et par intervalles on y voyait une expression de colère et d'orgueil humilié , pour peu qu'Ebeu Dudley s'avisât de raconter les victoires des blancs sur les indigènes. Le puritain suivait avec intérêt les développements graduels de cet esprit incuite. Il les considérait comme une ample indemnité de ses pieux travaux, et ils lui faisaient oublier la répugnance qu'il éprouvait, malgré son zèle, à tenir dans les fets un enfant qui, en définitive, ne lui avait causé aucun préjudice.
A l'époque où se passe cette histoire, le climat des colonies difFcrait essentiellement de celui que nous connaissons. La neige tombait en abondance dans la province du Connecticut , et finissait par couvrir le sol d'un épais manteau. Des dégels accidentels et des pluies d'orage auxquels succédait la froide bise du nord-ouest, contribuaient à former un verglas compacte, sur lequel on pouvait glisser en traîneau comme sur la surface d'un lac glacé. Les bêtes fauves étaient alors réunies par la faim dans certains endroits des bois, ou elles devenaient la proie d'habiles chasseurs, tels qu'Eben Dudley et Reuben Ring. Le jeune Indien surveillait toujours avec le plus touchant intérêt les préparatifs de ces parties, et il passait des journées entières aux meurtrières de sa prison, pour écouter les détonations lointaines des fusils. 11 ne sourit qu'une seule fois pendant une captivité de plusieurs mois, ce fut en examinant la gueule ensanglantée et les grilïes acérées d'une panthère qui était tombée sous les coups de Dudley. La patience et la dignité avec laquelle lesauvagesupportait son sort avaientéveillé lacompassiou de tous les colons, et ils l'auraient volontiers conduit à la chasse, s'il avait été possible de le faire sans inconvénient. Dudley s'était même offert à le mener comme un chien en laisse; mais c'eût été lui imposer nne humiliation inconipalible avec les sentiments d'un guerrier indien.
Emue par les aspirations du captif, Ruth essaya d'en obtenir la promesse qu'il reviendrait à la fin ilujour, si on lui permettait de se joindre aux chasseurs. Elle était ciuivaincue qu'il avait appris l'anglais, (pioi(|u'il ne se mêlât jamais aux occupations de la famille, et qu'il écoutât rarement la conversation. Cependant il n'eut pas l'air de comprendre les propositions de Uulh, et ce fut en vain qu elle le conjura dans un langage alTectucux de lui accorder un signe d'intelligence. Ruth désespérée avait donc renoncé à son projet, lorsque le puritain, qui avait silencieusement observé les efforts de sa bru, annonça qu'il
LE COLON D'AMÉRIQUE
avait confiance dans la prol)ifë (lu jennc homme , et qu'il lui permettrait d'accompagner la première bande qui sortirait des habitations.
La cause de ce brusque changement dans les idées du capitaine fut un mystère comme la plupart des mouvements de son coeur. En écoutant parler Ruth , il avait paru sympathiser avec ses eiTorts, mais il espérait que son jeune captif serait un jour l'instrument de la conversion de toutes les tribus , et leur salut futur avait trop d'importance pour le sacrifier témérairement, en courant les risques d'une évasion. Il était donc impossible de deviner pourquoi le puritain avait si brusquement renonce à une surveillance rigoureuse. Peut-être , disaient les uns, a-t-il reçu du cfel un mystérieux avertissement; peut-être, prétendaient les autres, veut-il juger des résultats qu'il a obtenus, en abandonnant son jeune élève à lui-même. Tous étaient d'avis que si le captif rentrait, ce serait un véritable miracle. Néanmoins la résolution de Marc était prise, sans doute après bien des combats spirituels qu'il avait livrés dans sa retraite accoutumée. Un éclair de plaisir impossible à comprimer illumina les traits sombres du captif, lorsque Rutli lui mit entre les mains l'arc de son propre fils , et qu'elle lui fit entendre par des signes et des paroles qu'il avait la permission d'aller dans la forêt. Biais cette expression de plaisir disparut aussi vite qu'elle était venue. Il reçut les armes plutôt comme un chasseur accoutumé à s'en servir, que comme un homme aux mains duquel elles avaient été si longtemps étrangères. Lorsqu'il francliit les portes du Crapaud- Volant , les servantes de Ruth se groupèrent autour de lui , étonnées de voir libre celui qu'on avait gardé si longtemps et avec tant de soin. Malgré la confiance qu'on avait dans la haute sagesse du puritain, on présumait généralement qu'on voyait pour la dernière fois le jeune homme, dont la présence était si nécessaire à la sécurité de tous. 11 ne semblait pas ému lui-même. Cependant en mettant le pied sur le seuil de l'iiabitation , il regarda Rutli et ses enfants avec une sorte d'intérêt , puis ses regards redevinrent vagues et froids. Il prit l'air calme d'un guerrier indien , et suivit d'un pas agile les chasseurs qui étaient déjà dans la campagne.