‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 146 sur 253 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

En tout temps le puritain était disposé à croire à l'intervention surnaturelle de la Providence. 11 s'écria avec une solennité qui produisit une vive impression sur la plupart des auditeurs :

— Puisse cet avertissement n'être pas un de ceux que Dieu nous donne en sa miséricorde, et dont l'histoire des colonies offre tant d'exemi)les !

— 11 faut le considérer comme tel, répondit l'étranger auquel cette apostrophe était spécialement adressée. Tâchons donc d'abord de découvrir le danger qui nous est signalé; que le nommé Dudley nous donne encore 1 a])pui de son bras et de son courage, et j'aurai bientôt l'explication de cette musique inexplicable.

— Eli quoi ! Soumission, s'écria le capitaine, tu songes à l'exposer encore le premier? Il importe de réfléchir mûrement avant de rien entreprendre.

— C'est moi qui dois aller à la découverte, dit Content. Je suis accoutumé à ces bois et à tous les signes habituels de la présence de ceux qui peuvent nous nuire.

— Pion ! reprit celui qu'on avait appelé pour la première fois Soumission, et dont la qualification peignait l'enthousiasme religieux de l'époque ; je me charge de tenter l'aventure. Tu es époux et père.

Un éclair do plaisir illumina les traits sombres du captif, lorsque Rulh luirait entre les main.= l'arc de son propre fils.

L'existence de plusieurs personnes dépend de ta conservation, tandis que je n'ai plus de famille sur la terre. Tu sais, HLirc Heatheote que j'ai souvent alïronlé le danger, et qu il est inutile de me recommander la prudence. Viens, brave jeune hoinine, et prépare toi il faire preuve de courage, si l'occasion s'en (irésenle.

A ces mots. Soumission se dirigea vers la porte; mais se ravisant tout il coup, il fixa des regards pénétrants sur le jeune Indien.

— Peut-être, dit-il, y a-t-il ici quelqu'un qui serait capable de me donner des éclaircissements, s'il eoiiseiitait ii parler.

Cette observation attira tous les yeux sur le captif , qui soutint l'exaiiien avec l'imperturbable sang-froid de sa race. Sa physionomie exprimait le dédain et la fierté ; mais il u avait pas cet air de défi qu ou avait n'iiiarqué tant de fois dans ses regards éliiicelants, lorsque I attention des eoliins se portait sur lui. Au contraire , ses traits basanés dénolaient plutôt 1 alTection ipie la haine; et il y eut même un moment ûii il contempla Rulh el ses enfants avec un louchant intérêt.

Paris. TyiioRraphle l'Ion frère», rue Garancière, 8.

LE COLOJN D'AMÉRIQUE.

Une émotion de ce genre ne pouvait échapper à l'œil vigilant d'une mère.

— L'enfant s'est montre digne de notre confiance, dit-elle, et au nom de Celui qui lit dans tous les cœurs , je demande qu'il lui soit permis de vous accompagner.

Ses lèvres se fermèrent, car la trompe annonçait de nouveau l'impatience de ceux qui desiraient entrer. Ces accents lugiilircs firent tressaillir tout le monde, comme l'annonce de quelque redoutable jugement. Soumission demeura seul impassible. Il regarda un instant le sauvage , dont la tète s'était penchée sur sa poitrine au dernier son de la trompe, puis il sortit suivi de Dudlcy.

L'isolement de la vallée, la nature du mystérieux appel, les ténèbres qui enveloppaient l'habitation comme un linceul, étaient suscc|>tibles de troubler même des hommes aussi braves que ceux qui allaient chercher la solution d'un péniWc problème. L'étranger, (jue nous appellerons désormais Soumission, s'achemina vers un er.droit d oii l'œil embrassait l'enceinte de palissades qui régnait au pied du monticule. Il fallait avoir mené longtemps la vie des frontières, pour contempler avec indifférence le paysage qu'une lueur confuse et nébuleuse permctiaitd'entrevoir. L'interminable forêt circonscrivait la vallée dans des limites étroites , comme une oasis au milieu du désert. Les objets étaient plus distincts dans la partie défrichée; cependant la nuit en rendait les contours indécis.

— Je ne vois que des troncs immobiles et des haies chargées de neige, dit Soumission après un examen attentif. Avançons , et rapprochons - nous des champs.

— • La poterne est de ce côté, dit Dudiey en voyant son compagnon prendre une direction opposée. Mais un geste d'autorité lui impo.sii silence, et il suivit docilement l'étranger. Celui-ci longea un chantier de bois à brûler, établi à l'endroit où la pente du monticule était la plus escarpée. Quoique ce côté fût naturellement presque inexpugnable, on n'avait jias négligé d'y prendre qnilqucs précautions. Les piles de bois a\aientélé placées assez loin (le l'cnreinte pour ne pas faciliter I escalade. Elles formaient des plates-formes et lU's ouvrages avancés qui auraient utileiiieiit secondé

les elVorts des défenseurs de cette ]iartie des forlificatious. Soumission, sui\'ant un dédale de sentiers nK-nagé's entre des monceaux de bois, atteignit l'espèce de chemin de ronde f[ui les séparait des palissades.

— Il y a longtemps que je suis venu ici , dit Eben Dudlcy en tâtoiuiant le long d une route que son compagnon parcourait sans hésitation. C'est ma main qui a élevé ces dernières piles plusieurs hivers avant celui-ci, et je suis certain que depuis personne ne les a dérangées. Cependant, pour un homme qui vient d'outre-mcr, tu te diriges assez bien.

— Il suflit d'avoir de bons yeux pour établir une distinction entre ime place vide et des bûches de bouleau, répondit Soumission en s'arrctant dans un endroit fortifié par une triple barrière de bois. L'étr.mger tira de sa ceinture une clef, l'introduisit dans une serrure artislement cachée il hauteur d'homme, et fit tourner sur ses gonds un pieu, qui masquait une ouverture ])ratiquée dans la palissade.

— Voici une porte de sortie , dit-il froidement en faisant signe a Diidley de passer le premier. Celui-ci obéit et l'étr.inger le suivit, puis il ferma avec soin la porte secrète.

— Mainl<'nant, reprit-il, nous voilà dans la campagne sans rfue personne y soupçonne notre présence.

Et passant sa m.iiu dans les plis de son pourpoint pour chercher une arme , il se mit eu ilexoir de descendre la pente escarpée qui le séparait du pied du coteau. Ebcu Dudiey hésitait à l'accompagner. Son 21a,

— Pitié, pitié I s'ccria Riilh d'une voix ploii(Ti>o

entrevue avec le voyageur de la montagne se représentait à son imagination échauffée, et l'idée d'une intervention surnaturelle le poursuivait avec une nouvelle force Le mystère dont s'enveloppait l'étranger, l'élrangetc de ses manières, n'étaient pas propres à rassurer son esprit troublé.

— On prétend, murmura le boucher, que les invisibles sont déchaînés, et il est possible que ces esprits du mal s'abattent sur la vallée du Crapaud-Volant, faute d'une meilleure occupation.

Tu dis vrai , répondit Soumission , mais la puissance qui tolère

leurs malices peut avoir des agents caiiables de les repousser. Allons du côté de la poterne.

Dudlcy obéit, non sans émotion, et s'avança avec assez de précaution pour déjouer la vigilance de toute créature luimaine. Les deux éclaireurs s'embusquèrent dans une cachette d'oii ils pouvaient tout observer sans être vus. Les dépendances de la métairie étaient plongées d.ais un calme profond. Les haies accidentées , les arbres éparpillés çà

et là , les souches surmontées de petites pyramides de neige étaient également immobiles. Entre la poterne et la lisière de la forêt s'étendait une blanche nappe de neige qu'il était impossible de traverser sans être vu.

La coquille qui servait de trompe pendait à l'un des poteaux, aussi muette et aussi inoffensive qu'à l'époque oii elle était encore lavée par les vagues sur les sables de la plage.

— Attendons ici , murmura Soumission, les messagers du ciel ou de la terre.

— Avons-nous le droit d'être les agresseurs ? demanda Dudiey ; il serait peut-être prudent de frapper le premier coup si nous avions affaire à quelque galant d'oulrc-mer.

— En ce cas, reprit Soumission, n'hésite pas à frapper. S'il parait un envoyé du roi d'Angleterre...

Il s'arrêta, car les sons de la trompe , grandissant par degrés , remplirent tout à coup la vallée de leur sinistre harmonie.

— Les lèvres humaines n'ont point touché cet instrument! s'écria l'étrangeravec une surprise dont il ne put réprimer l'expression. Cela surpasse les visilations les plus merveilleuses!

— C'est en vain que nous prétendons élever notre faible nature au niveau du monde invisible, repartit le boucher. Dans celte occurrence, des pécheurs comme nous doivent se retirer et aller chercher auprès du capitaine des secours spirituels.

L'étranger ne fit point d'objections, et les deux aventuriers retournèrent à ia porte secrète sans prendre les précautions qui avaient signalé leur sortie.

— Entre , dit l'étranger en faisant tourner le morceau de bois sur ses gonds; entre , au nom du ciel , car il faut nous réunir tous pour implorer l'appui du Seigneur.

Dudiey se baissait , lorsqu'une ligue sombre fendit l'air en sifflant entre sa tête et celle de son compagnon, et une flèche à pointe de caillou s'enfonça dans les palissades.

— Les païens ! s'écria Dudiey recouvrant tout son courage en présence d'un dinger qu'il connaissait : aux palissades , mes amis ! les cruels pa'iens nous attatjfcent!

— Les païens! répéta l'étranger d'une voix imposante qui avait dii se faire entendre en des circonstances plus terribles encore.

Dndley déeliargca son fusil, et Soumission, d'un coup de pistolet, fit tomber à genoux un ennemi dont la sombre figure se dessinait sur la neige. LTn profond silence succéda au tumulte qui avait troublé le calme de la nuit; puis d'effroyables cl imeurs partirent d'un liirge cercle qui environnait presque coin|ilétemciit le monticule. An même instant, tous les objets sombres, épais dans les champs, senhlaicnt revêtir une forme humaine, et l'air fut sillonné de flèches. Dudiey eu-

LE COLON D'AMÉRIQUE

tra , mai* la rotiailc ilc rtflrnnrjcr cftt (ît(5 coiipc^e par >iiic Lande de sauvages si une dt'cliaige de mousqueteric partie du liaut du monticule n'avait fait reculer Us assaillants, llne seconde après, la porte secrète tUait rrrermc^c , et les deux fuijitifs étaient à l'abri des piles massives du chantier.

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