‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 147 sur 253 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les habitants du domaine du Crapaud-Volant étaient convaincus que les puissances du monde invisible descendaient sur la terre pour les torturer , i cpendanl le daiij>cr se présentait sous une forme trop palpable pour leur laisser le moindre doute sur sa nature matérielle. Ce cri terrible, les païens! fut répété partout le monde, même par la fille de Ruth et sa jeune compagne , et , pendant quelques instants , la surprise et la terreur jetèrent les assiégés dans un désordre inextricable. Néanmoins le calme ne tarda pas à se rétablir. Dirigés par Content, les jeunes gens volèrent au combat, et la famille agit avec ensemble pour repousser une attaque à laquelle il fallait toujours être préparé quand ou habitait les frontières.

La riposte immédiate des colons produisit l'effet qu'en attendaient ceux qui avaient quelque expérience de la guerre avec les Indiens. Le tumulte de l'assaut fit place à une tranquillité si complète qu'il eût été facile de s'imaginer qu'on avait été le jouet d'une affreuse illusion. Pendant ces moments de silence, les deux hommes de patrouille quittèrent le chantier et gravirent du côté où Dudiey s'attendait à rencontrer Content.

— Notre retraite a hâté l'attaque , dit Soumission en rejoignant ce dernier : les sauvages ont été séduits par la perspective d'cntrerdaus la place par le passage que nous avions frayé ; mais d'après ce que je sais des artifices de nos ennemis nous aurons le temps de respirer. Mon expérience de vieux soldat me fait un devoir de m'assurer du nombre et de la position des Indiens afin d'y proportionner notre résistance.

— Comment faire ? demanda Content : tu vois que la nuit règne autour de nous. Il nous est impossible de compter les sauvages, et une sortie exposerait à une mort certaine quiconque franchirait les palissades.

— Tu oublies que nous avons un otage dont nous pouvons tirer des renseignements , si nous nous servons à propos de notre autorité sur sa personne.

— Tu te flattes, reprit Content. Depuis que le jetuie Indien a si singulièrement reparu parmi nous , je l'ai observé avec la plus grande attention, et je crois qu'il ne doit nous inspirer aucune confiance.

— Aussi , reprit l'étranger , aurons-nous besoin de toute notre sagacité pour découvrir s'il est d'intelligence avec nos ennemis. L'âme d'un sauvage ne trahit pas ses secrets comme la surface d'un miroir.

Comme il disait ces mots, l'étranger passait le seuil de la porte, et il se trouva bientôt avec ses compagnons en présence de la iamille. Le péril constant de la situation des colons, les avait habitués à un ordre de défense méthodique et sévèrement réglé. Les corps les plus faibles et les cœurs les plus timides avaient, en cas d'alerte , leurs fonctions déterminées; et pendant la courte absence de son mari, Ruth avait assigné un poste à chacune de ses servantes.

— Charité , dit-elle , rends-toi au blockhaus , examine l'état des seaux et des échelles, pour que nous ne manquions ni d'eau ni de moyens de retraite, si les pa'iens nous forcent à nous réfugier dans cet asile. Foi, monte au premier et éteins les lumières qui pourraient servir de point de mire aux flèches indiennes. Les pensées viennent trop tard , quand les traits ou les balles ont déjà pris leur vol. Maintenant que le premier assaut est donné, mon fils, et que notre prudence peut déjouer la ruse de l'ennemi , je t'autorise à accompagner ton père. Ceût été audacieusement tenter la Providence que de jeter un jeune homme sans expérience au milieu du désordre d'un combat imprévu. Viens ici, mon enfant; reçois la bénédiction cl les prières de ta mère, et va te placer à ton rang, avec l'espérance de la victoire. Souviens-toi que tu es d'Age à faire honneur à ton nom; mais que lu es cependant trop jeune pour parler ou pour agir le premier dans une nuit aussi terrible.

Une rougeur passagère , qui fil ressortir la pâleur dont elle fut suivie , colora les traits de la pieuse mère. Elle imprima un baiser sur le front du jeune homme impatient, qui attendit à jieine ce témoignage de tendresse pour se mêler aux défenseurs de la place.

— Maintenant , dit Ruth en détournant les yeux avec un sto'icisme affecté , nous allons veiller à la sûreté de g(jux qui ne peuvent rien pour nous. Foi , tu mèneras les enfants dans la chambre secrète , d'où ils pourront regarder les champs, sans craindre les flèches des sauvages. Tu te rai)pclles, ma petite Ruth, mes fréquentes recommandations. Carde-toi de sortir, quand même tu eulendrais les jilus efl'rayanles clameurs. Tu es plus en sûreté dans celle chambre que dans le blockhaus mème,^ le son apparence de force expose aux coups des assiégeants. Si noui y cherchons un refuge , tu seras avertie à temps , ne descends ([ne si tu vois l'ennemi escalader les palissades du côté qui domine le ruisseau , car nous y avons peu de monde jioiir surveiller leurs mouvements. Sur les aiAies points u«us suiumes eu force a et il

est inutile que tu t'exposes, en essayant de voir ce qui se passe dans li campagne. Allez, mes enfants, et que Dieu vous protège I

Rutli se pencha pour baiser la joue que sa fille lui tenduit. Elle embrassa également la compagne de la petite Ruth , orpheline qu'elle avait recueillie et dont elle avait aimé la mère comme une sœur. Mais autant elle avait montré de fermeté en congédiant son fils, autant elle témoigna d'émotion quand il fallut se séparer de sa fille. Un mouvement subit de tendresse maternelle lui fit rappeler auprès d'elle l'enfant qui s'éloignait.

— Tu répéteras l'oraison faite spécialement pour implorer l'appui du Seigneur conlre les dangers du désert, reprit-elle avec solennité. N'oublie pas dans ta prière celui auquel tu dois la vie, et qui expose ses jours pour nous. Appuie-toi sur le Christ , inébranlable rocher des chrétiens.

— Les hommes qui veulent nous tuer , demanda l'enfant , sont-ils aussi au nombre de ceux pour lesquels il est mort ?

— On n'en saurait douter , quoique les voies de Dieu nous soient niysléricuses. Barbares dans leurs habitudes, implacables dans leurs inimitiés, ce sont pourtant des créatures comme nous, et ils sont également l'objet de la sollicitude éternelle.

Les cheveux blonds qui ombrageaient en abondance le front de 1 enfant ajoutaient à l'éclat d un teint qu'avaient respecté les brises ardentes de cette latitude. Les yeux bleus et limpides de la petite Uulh , à demi cachés par des boucles ondoyantes, s'arrêtèrent sur le noir visage du captif indien , pour lequel elle semblait éprouver une secrète horreur, et qui s'attachait à montrer l'indifférence la plus absolue.

— Ma mère, murmura l'enfant , pourquoi ne pas le laisser retourner dans la forêt? Je n'aime pas...

— Nous n'avons pas le temps de causer, mon enfant. Monte il la Cachette, et souviens-toi de mes recommandations.

Ruth s'inclina de nouveau. Ses traits furent un moment cacliés par les tresses blondes de sa fille, sur la joue de laquelle elle laissa , en se relevant, une larme brillante. L'enfant reçut presque machinalement ce tendre baiser, car ses regards étaient fixés sur le jeune Indien , et ils s'y arrêtèrent tant qu'elle resta dans la chambre.

— J'approuve les dispositions que tu as prises , dit alors Content, et je vois avec plaisir que tes domestiques s'empressent d'exécuter tes ordres. Tout est rentré dans le calme au dehors , et nous venons ici pour délibérer.

— Faut-il aller chercher notre père, qui est au blockhaus, près de la pièce d'artillerie?

— C'est inutile , interrompit l'étranger. Le temps presse. Celle tranquillité apparente recèle sans doute un orage. Interrogeons le prisonnier.

Content fit signe à l'Indien d'approcher , et le mit en présence de l'étranger.

— Je ne connais ni ton nom ni celui de ta tribu, dit Soumission après avoir étudié longtemps la physionomie du jeune homme; mais malgré les mauvaises pensées dont ton esprit peut être assiégé, je suis sûr qu'il n'est pas étranger à la noblesse des sentiments. Parle : saistu quelque chose des dangers qui nous menacent? Ta contenance ma donné certaines indications, mais il est temps que tu t'expli(|ucs de vixe voix.

Le captif contempla fixement son interlocuteur; puis il chercha des yeux la figure inquiète de Ruth. L'orgueil et la sympathie semblaient se partager sou cœur. Ce dernier sentiment l'emporta , et surmnnlaiit une profonde répugnance, le saux'age , pour la première fois depuis sa captivité, s'exprima dans la langue d une race détestée.

— J'entends les cris des guerriers, répondit-il avec calme. Les oreilles des hommes pâles sont-elles fermées?

— Tu t'es entretenu dans les bois ax'ec des jeunes gens de tu tribu, et tu as eu connaissance de leurs projets.

Le jeune homme ne répondit pas, et Soumission devinant qu'il lui serait impossible d'obtenir un aveu, modifia sou système d'interrogatoire.

— Peut-être , dit-il , n'est-ce pas une grande tribu qui s'avance dans le sentier de la guerre? De vrais guerriers auraient jiassé sur les poteaux des palissades comme sur des roseaux flexibles! Ce sont des l'équods qui ont violé leurs traités avec les chrétiens, et qui rôdent comme des loups pendant la nuit.

Une expression farouche anima les traits basanés de l'Indien, et il murmura avec un mépris amer :

— Les Péquods sont des chiens!

— Ce n'est pas ce (pie je pensais ; cependant un Narragansett ou un Wampaiioag est un homme et dédaigne les ténèbres. Il ne se montre qu'en plein jour, tandis (pie le Péquod se glisse dans l'ombre, de peur que les guerriers l'entendent marcher.

Il n'étail ijuèrc facile de découvrir si le captif était sensible à la louan[je ou >> la critiipie, car les muselés de son visage avaient l'immobilité du marbre. L'élranj;er chercha vainement ii deviner les impressions qui agitaient l'Indien, et s'approchant assez pour poser la main sur sou épaule nue, il ajouta ;

— Lnf.int, tuas souvent entendu parler des mystèri s de la foi chrétienne. On a fait pour toi plus d'une lervcutc prière. 11 est impossible

LE COLOIN' D'AMÊlUgUE.

que tiintde bons grains n'aient pas fi-uclifié. Parle, pnis-je encore me fier à toi ?

— Que mon père regarde sur la neige l'empreinte de mes mocassins, va et vient.

— C'est vrai. Jusqu'à présent tu t'es montré honnête ; mais lorsque le cri de guerre réveillera ta jeune ardeur, pourras-tu résister au désir de rejoindre les guerriers? As-tu ([uelques garanties à nous donner, pour que nous te laissions partir ?

L'Indien eut l'air de ne pas comprendre ?

— Je voudrais savoir si tu peux me donner un gage de ton retour dans le cas oii les portes te seraient ouvertes. Faute de ce gage, tu es capable de céder à l'intimidation et d'oublier le chemin de la maison.

Le captif comprit les doutes de Soumission, mais il ne daigna pas répondre. Content et sa femme avaient écoulé ce court dialogue avec surprise , car ils concevaient à peine comment le sauvage était parvenu à apprendre l'anglais. Rulh crut remarquer qu'il avait quelque reconnaissance des bontés qu'il avait reçues d'elle, et avec l'enipressement d'une mère elle se rattacha à cette chance de salut.

— Qu'il parte, dit-elle, je lui servirai d'otage, et s'il ne répond pas à mon attente, son absence est moins dangereuse que sa présence.

Cet argument parut avoir plus d'influence sur Soumission que l'insigniliante garantie d une femme.

— C'est assez raisonnable, reprit-il. Va donc dans les champs, et dis à tes compatriotes qu'ils se sont trompés de chemin : celui qu'ils ont pris les a menés à la demeure d'un ami. Il n'y a ici ni Péquods, ni Manatlhoes, il n'y a que des chrétiens qui ont toujours pratiqué la justice envers les indigènes. Pars donc, et quand tu feras entendre un signal .1 la porte, il te sera permis de rentrer.

En prononçant ces mots, l'étranger fit signe à l'Indien de le suivre, et le conduisit hors de la chambre , en lui donnant des instructions sur la manière d'accomplir sa mission pacifique.

Quelques minutes après. Soumission revint seul et se promena à grands pas dans l'appartement d'un air préoccupé. Il s'arrêtait parfois pour écouter les bruits qui pouvaient lui révéler ce qui se passait dans la campagne. Au milieu d'une de ces pauses, un cri de joie sauvage s'éleva sur le versant du coteau voisin, et il fit place à ce calme terrible qui, depuis l'attaque , semblait plus alarmant que le danger. L'attention soutenue de toute la famille ne recueillit aucun autre indice des démarches de l'ennemi. Pendant près d'un quart d'heure rien ne troubla le silence de la nuit, mais tout à coup le loquet de la porte se leva , et le messager se glissa sans bruit dans la chambre.

— Tu as rencontré les guerriers de ta tribu? demanda précipitamment l'étranger.

— Le bruit n'a pas trompé les Anglais. Ce n'était pas une jeune fille qui riait dans les bois.

— Et tu as dit h tes compatriotes : INous sommes amis !

— Les paroles de mon père ont élé répétées.

— L'ont-ellcs été assez haut pour s'introduire dans les oreilles de tes jeunes gens ?

L'enfant garda le silence.

— Parle, ajouta l'étranger en se redressant fièrement comme pour aflronler un choc. Tu as des hommes pour auditeurs : la pipe des sauvages est-elle bourrée? la fumerout-ils en signe de paix , ou voul-ils s'armer du tomahawk ?

Le prisonnier trahit une émnlion rare chez un Indien , et conlenipla Rulh avec mélancolie ; puis, de dessous la robe légère qui le couvrait en partie , il tira un paquet de flèches enveloppé dans la peau lustrée d'un serpent à sonnettes, et le laissa tomber aux pieds de Soumission.

— 'Voilà un avis qui n'est pas équivoque 1 dit Content en montrant à sa compagne l'emblème bien connu d'une guerre implacable. Enfant , que t'ont fait les hommes de ma race pour que tes guerriers aient soif de leur sang?

La colère s'alluma comme une étincelle électrique dans les yeux noirs de l'Indien, qui rutilèrent un moment comme ceux d'un reptile , mais il redevint promptement maître de lui-même par un énergique effort , et répondit avec hauteur en mettant un doigt sur la poitrine de celui qui l'interrogeait.

— ^'ois ! ce monde est bien grand; il y a place pour la panthère et pour le daim; pourquoi les Anglais sont-ils venus chercher les hommes rouges ?

— Nous perdons de précieux instants à discuter avec un païen, s'écria Soumission. Les intentions de ses compatriotes sont positives, et il faut songer à les déjouer. Assurons-nous d'abord de ce jeune homme, et marchons aux palissades.

Il n'y avait rien à opposer à cette proposition, et Content était sur le point d enfermer le captif dans un cellier lorsque sa femme intervint. Malgré la fureur passagère qu'il avait montrée , Ruth avait échangé avec lui des regards de sympathie, et elle hésitait à renoncer aux secours qu'elle s'en promettait.

— Miantonimoh ! dit-elle , quoique tu sois eu butte aux soupçons, j'aurai confiance en toi; viens axec moi, et en te garantissant ta sùrelc personnelle , je te demande de protéger mes enfants.

L Indien sans répondre, suivit passivement sa conductrice dans les chambres du premier étage ; mais Ruth s'imagina que la loyauté était

peinte dans les yeux expressifs du sauvage. Au même instant, Content et Soumission allaient reprendre leur place aux palissades.

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