CHAPITRE Xin
L'appartement dans lequel Ruth avait placé ses enfants était au dernier étage, du cùté du bàllment qui faisait face au ruisseau, ('et appartement n'avait qu'une seule fenêtre saillante, d'oii I ou apercevait la forêt. Quelques petites ouvertures pratiquées sur les côtés permcllaient aux yeux de s étendre à droite et à gauche. La toiture et la charpenle massive mettaient celle retraite à l'abri des traits; elle avait élé la chambre à coucher des enfants pendant leurs premières années, et Ion n'y avait renoncé que lorsque la famille ayant agrandi et fortifié graduellement sa demeure .avait cru pouvoir se tenir sans danger dans un logement plus commode.
— Je sais que tu connais les obligations d'un guerrier, dit Ruth en introduisant le sauvage auprès de ses enfants. Tu ne rac tromperas pas : la vie de ces teiuires créatures est sous ta garde. Veille sur eux, Miantonimoh , et le Dieu des chrétiens se souviendra de toi à l'heure de l'agonie. Le jeune Indien ne répondit p»int, mais la douce expression de son visage fut favorablement interprétée parla mère. Avec la délicatesse naturelle aux Indiens, le jeune homme se mit à l'éc.irt pour laisser à ceux qui étaient liés d aussi près la faculté de s'abandonner sans témoins aux épanchemenls de leur cœur.
— Encore une fois, dit Rulh à sa fille, je t'ordonne de ne pas montrer une vaine curiosité. Les paiens ont réellement des intentions hostiles ; jeunes ou vieux , il faut montrer le courage qui convient a des croyants.
— Et pourquoi cherchent-ils à nous nuire ? demanda l'enfant ; estce que nous leur avons fait du mal ?
— Je l'ignore : Celui qui a fait la terre nous l'a donnée pour notre usage , et la raison semble nous enseigner que nous avons le droit d eu occuper les parties vacantes.
— Le sauvage! murmura l'enfant en se serrant axec force contre le sein de sa mère inclinée , sou œil brille comme l'étoile qui est audessus des arbres.
■ — Silence ! ma fille ; il rêve à nos prétendues ofTenses.
— Nous avons la justice pour nous. J'ai entendu souvent dire à mon père que lorsque le Seigneur lui a donné cette vallée elle était couverte de bois, et qu'il a fallu beaucoup de travail pour la rendre telle qu'elle est.
— Je crois du moins que nous avons le bon droit pour nous; mais, à ce qu'il paraît, les sauvages ne sont pas de cet avis.
— Et ou demeurent ces cruels ennemis? ont-ils comme nous ime vallée, et les chrétiens y viennent-ils pour verser le sang pendant la nuit?
— Les sauvages ont dei habitudes bien différentes des nôtres , ma chère Ruth. Les femmes n'y sont pas aimées comme parmi les peuples de la race de ton père, cl la force du corps l'emporte sur tout.
La petite fille frissonna , et sa jeune intelligence comprit plus que jamais les douceurs de l'amour maternel. Après avoir parlé, Ruth donna à chacun des enfants le baiser d'adieu, implora pour eux le Seigneur à haute voix , et alla remplir les devoirs qui exigeaient des qualités bien difl'ércntes Ax'anl de quiller la chambre, elle approcha de l'Indien, et tenant la lumière eu face de lui, elle lui dit avec solennité
— • Je confie mes enfants à la garde d'un jeune guerrier.
Le sauvage ne répondit point; ses regards étaient froids, mais ils n'avaient rien de décourageant, et Ruth pouvait espérer encore que la bienveillance qu'elle lui avait constamment témoignée ne resterait pas sans récompense. Elle songeait d'ailleurs qu'il avait deux fois tenu sa parole, et elle avait pris la résolution de le laisser seul avec les enfants, lorsque des cris épouvantables annoncèrent un nouvel assaut. Elle se rendit à la hâte dans la cour. Aux clameurs des guerriers se mêlait le sifflement des balles et des flèches, et par intervalles l'explosion des armes à feu illuminait toute la vallée. Une tentative d'escalade avait déjà été repoussée, et la garnison résistait avec courage.
— Quelqu'un de nous a-t-il été frappé? où est mon mari? oii est mon fils ? demanda-t-elle à deux individus trop occupés pour avoir remarqué sa venue.
— Il a plu au diable , répondit Eben Dudley avec une irrévérence peu ordinaire chez un puritain , d envoyer une flèche indienne entre la peau et la chair de mou bras. Doucement , Foi ! prends-tu ma peau pour celle d'un mouton, dont on peut arracher la laine impunément? Que le Seigneur pardonne au coquin qui m'a blessé ! il a besoin de miséricorde , vu qu'il est passé dans l'autre monde. Maintenant je te remercie , et je te pardonne les mauvais propos que tu tiens quelquefois.
— Souft'res-tu encore, Dudley?
— Une flèche à tête de caillou n'est pas une paille et ne s'enlève pas comme une plume de laile d un poulet.
— Ne vas-tu pas perdre ton temps à le plaindre quand les sauvages sont à nos portes! Quelle idée donuerais-lu à madame, si tu iaiss.iis aux autres jeunes gens le soin de bRttre les Indiens ?
I.i' bouclii'i- sfiilil ce rcproclic, et saisissanl son fusil, qui «'Init appuyé coniro le mur du blockhaus, il courut se jeter dans la mêlée.
— A-t-il donné des nouvelles des palissades? demanda Rulli.
— I.rs sauvajjes ont été punis de leur audace, et personne de nous n'a été blessé, excepté ce grand maladroit qui s'est arranijé pour recevoir une flèelic dans le bras.
— Ecoute, ils se retirent, dit Rulh ; les cris s'éloianent, et le Seigneur va peut-être détourner de nous ce fléau.
L'oreille de Rulli ne l'avait point trompée. Les assaillants s'étaient écartés des foitilicatioiis el semblaient renoncer it emporter la place par surprise. Uutli prol'ita de cette suspension d'armes momentanée j)Our cherdier ceux dont la vie lui était particulièrement elière ; elle s'ajiproclia rapidement d'un groupe d hommes qui tcnaieul conseil sur le penchant du monticule.
— lis-tu blessé, Heathcote, demanta-t-elle, y a-l-il parmi vous qiielqu lin qui léclame les soins d'une femme?
— La Providence a veillé sur nous, répliqua Content; mais j'ai peur que quelques-uns de nos jeunes gens ne se soient imprudemment avancés hors de leurs cachettes.
— Marc n'a pas oublié mes recommandations?
— Non , ma mère, répondit l'enfant en posant la main sur son fiont pour cacher le sang qui s'échappait du sillon laissé par une flèche.
— Mon fils , reprit Ruth, tu n'as pas oublié tes devoirs au point de marcher devant ton père?
— .le me suis tenu près de lui , répondit Marc , mais les ténèbres' m'ont empêché de voir si c'était devant ou derrière.
— L'enfant s'est bien comporté , dit Soumission , et il s'est montré digne de son grand-père. Ah! quelle est cette lueur? Une sortie est nécessaire pour sauver les récoltes et les troupeaux.
— Aux granges! aux granges ! crièrent plusieurs sentinelles.
— Le feu est au bâtiment, répéta une servante qui était également chargée de veiller sur les constructions extérieures , oii se trouvaient les greniers, les écuries et les étables.
Les assiégés dirigèrent une décharge générale sur les incendiaires, et les brandons qii'ils portaient s'éteignirent tout à coup.
— Mon père , s'écria Content, voici le moment de déployer toutes nos forces.
A cet appel, un jet de flamme partit du sommet du blockhaus ; le canon, si longtemps muet, retentit, et un boulet fit voler en éclats la charpente d'un hangar. A la lueur passagère qui accompagna l'explosion , et qui traversa la sombre vallée comme un courant électrique , on vit une cinquantaine de figures noires sortir des bâtiments extérieurs dans un désordre proportionné à leurs alarmes. Le moment était propice. Content ht un signe à Reubcn Ring, et tous deux passèrent la poterne en prenant la direction des granges. On juge aisément de l'anxiété que causa leur absence à Ruth , cl même à ceux dont les nerfs étaient moins impressionnables. Toutefois les aventuriers ne tardèrent pas à revenir sains el saufs. Le but de leur périlleuse expédition fut annoncé par le piélinen;ent des bestiaux sur la neige, par le hennissement des chevaux et par les beuglements sinistres des animaux, qui couraient effrayés dans les champs.
— Entre , murmura Ruth, qui tenait la poterne d'une main tremblante; entre, au nom du ciel ! As-tu donné la liberté à tous, afin qu'aucune créature vivante ne périsse dans les flammes?
— A tous , et il était temps... vois, l'incendie recommence ! Content avait lieu de se féliciter de sa résolution , car pendant qu'il
parlait des torches de sapin s'approchèrent des bâtiments extérieurs par des sentiers couverts et détournés qui garantissaient les Indiens des coups de la garnison. On fit un dernier efl'orl pour repousser le danger. Les décharges se succédèrent rapidement, cl le vieux puritain lanea plusieurs boulets du haut de la citadelle. Les cris de douleur des sauvages prouvèrent (juc plusieurs d'entre eux avaient élé atteints, et le gros de la troupe recula; mais un guerrier, plus adroit et plus expérimenté que ses compagnons, trouva moyen d'arriver à son but. Le feu de la mousqueterie avait cessé, et les assiégés s'applaudissaient de leurs succès, quand des clartés soudaines brillèrent dans la cam- )iagne; un jet de flamme tournoya sur la toiture d'un magasin à blé et en envelo])|)a ]iroraptement les matériaux eomliustibles. C'était un malheur sans remède. Les granges et les enclos, qui axaient été jusqu'alors plongés dans les ténèbres , furent illuminés instantanément, et la mort aurait attendu infailliblement ceux qui auraient osé s'exposer à cette lumière éclatante. Les colons furent même forcés de rétrograder et de se mettre à couvert dans les endroits les plus sombres de 1 émincnce ou des palissades pour évit( r les llèelus et les balles.
— (Test un triste spectacle ]iour un lioinmc qui répartissait charitablement les produits de sa moisson , dit Content à sa femme tremblante. La récolte d'une belle année est sur le point d'être réduite en cendres par le feu de ces maudits...
— Paix, Heathcote! (|ue sont les richesses perdues dans ces greniers comparalivemeut à ce qui nous reste ? EtnulTe tes plaintes et bénis Dieu île nous laisser nos enfants et notre habit ilion.
— i'u dis vrai , reprit le mari en s'ilforeaiil d imiter la résignation le sa douce compagne. Que sont eu elVel les biens du monde à côté du
calme de la conscience? Ah ! cette bouffée de vent consomme notre perte. Le feu est au centre de nos greniers !
Rulh ne fit aucune réponse, car, bien qu'elle fftt plus détachée que son mari des biens temporels, les progrès effrayants de l'iiicemlie l'alarmaienl pour .sa famille el gioiir elle-même. Les flammes trouvant un aliment i.ieile se comniuniipi.iieiil de toits en toits; et toutes les dépend. iiiees , grani;es, hangars, greniers, écuries, étaient plongées dans un torrent de feu. Les deux partis einileinjili'ri'nt il'iiboril eu silenie relie scène de ilislruetion ; mais les liuliens eélébrèrent enfin par lies acclamations laeeiimplissemenl de leur affreux projet, et ils eoinmeneèrent un troisième assaut. .Stimulés par la perspective de l.i vietoire , ils se ruèrent sur les fortifications avec une audace qu'ils dé- )iloyaient rarcineni dans leur cauteleuse stratégie. L'incendie jetait dans la vallée une lumière presque aussi éclatante que celle du jour. Cependant elle était interceptée d'un côté par l'ombre du monticule et des édifices qui le couvraient. A la faveur de cette ombre, les plus intrépides Indiens arrivèrent impunément jusqu'au pied des palissades, et la magnifique horreur de l'incendie absorbait tellement l'attention des assiégés qu'on ne s'aperrut de l'attaque qu'au moment oii elle allait réussir. Ils ne pouvaient la repousser à coups de fusil , car les planches protégeaient également la garnison et les assaillants. Ce fut une lutte d'homme à homme dans laquelle le nombre l'aurait emporté si le parti le plus faible n'avait eu l'avantage de la défensive. On échangeait des coups de couteau par les interstices de l'enceinte, et l'on entendait de temps à autre la strideur d'un arc ou la détonation d'un fusil.
— Restez fermes aux palissades, mes amis! s'écria Soumission d'une voix retentissante, avec celte insouciance encourageante que l'habitude du danger peut seule inspirer ; tenez bon, et votre position est imprenable. Ah ! ah ! l'intention était bonne, amis sauvages.
En disant ces mots, il para, non sans danger pour sa main, un cou|> qu'on lui portait à la gorge; de l'autre main il saisit l'agresseur, dont il attira la poitrine nue devant une ouverture ménagée entre deux liieux , et il enfnnea la moitié de sa lame acérée dans le corps palpitant du sauvage. Les yeux de la victime roulèrent dans leurs orbites , et lorsqu'elle ne fut plus soutenue par la main de fer qui la tenait clouée au mur de bois, elle tomba inanimée sur le sol. Cette mort fut accueillie par un cri de désespoir, et les assiégeants disparurent aussi vite qu'ils étaient venus.
— Dieu soit loué ! nous avons à nous réjouir de cet avantage , dit Content en passant sa troupe en revue d'un œil inquiet; mais je crains que plusieurs de nous n'aient élé blessés.
Le silence et l'occupation de ses auditeurs , dont la plupart étanchaient leur sang, répondaient suffisamment à cette question.
— Silence , mon père , dit le jeune Marc, il y a quelqu'un sur la palissade, auprès du guichet. Est-ce un sauxage ? ou bien est-ce un tronc d'arbre placé plus loin dans les champs?
Tous les yeux suivirent la direction de la main da jeune Marc, et dans la partie la plus sombre des palissades on remarqua une forme humaine suspendue à 1 un des pieux.
— Qui est là? cria Eben Dudlcy; parlez, pour que nous ne fassions pas de mal à un ami.
L'objet de celle apostrophe demeura aussi immobile que la planche à laquelle il était suspendu, el il tomba à terre comme une masse iniCnsible lorsque Diulley eut fait feu.
— C'était un èlrc vivant, s'écria le boucher; il est tombé comme un ours du haut d'un arbre.
— ,Ie veux l'examiner de plus près , dit le jeune Marc.
— J'irai moi-même, dit Soumission, et il se mettait en marche, lorsque le prétendu mort se releva en poussant un eri que répétèrent les échos de la forêl; il s'élanea vers la maison par bonds lapides, mais assez irréguliers pour qu'il évitât les coups de feu qu'on lui lira ; il arriva sans accident jusqu'à l.i porte, et disparut à l'angle de l'édifice en poussant un cri de triouiplie qui fut répété dans les champs.
^ '\'oilà un danger de i)liis, dit le véritable chef, qui n'avait d'ailleurs d'autres droits au commandement que son courage el son air d'autorité. Un sauvage dans la place peut nous perdre en ouvrant la poterne...
— Elle est fermée à lrii>le tour, interrompit Content, et la clef en est bien cachée.
— Heureusement celle du guichet secret est en ma possession, murmura l'étranger. Oe ce côté, il n'y a rien à craindre. Mais l'incendie, 1 incendie! Que les femmes y veillent pendant que les jeunes gens vont combattre.
A ces mots l'étranger donna l'exemple en retournant aux palissades, vers lesquelles rcniiemi s'a])proeha!t. Les Indiens donnèrent le signal de l'assaut jiar une décharge qui p.irtail de loin, mais qui n'en était pas moins dangereuse pour des hommes exposés sur le flanc de la colline.
("epeiulanl Rulh avait rassemblé ses servantes, et prenait des précautions contre l'incendie. I''.lle fit éleindre tous les feux el toutes les lumières, que rendaient inutiles les fortes clartés qui parlaient dci granges en confl.igralion.
LE COLON D'AMERIQUE