CRAPAUD-VOLANT
On voyait peu de restes de foret dans le voisinage immédiat du hameau. Les arbres avaient été deiiuis longtemps abattus, et il ne restait ))lus de traces de leur existence. Mais, à mesure qu'on s'éloignait du groupe des maisons, on remarquait divers indices d'invasion plus réccnle au milieu du désert, et des piles de bois annonçaient l'emploi récent de la hache.
A celte époque primitive, le laboureur américain, comme l'agriculteur de presque tous les pays d'Europe, demeurait dans son village. Les attaques des sauvages avaient produit dans le nouveau monde le même effet que les invasions des barbares dans l'autre hémisphère. Ce système de concentration enlève aux paysages rustiques des charmes qui ne leur sont rendus que lentement dans un état social plus avancé ; mais les habitants du Crapaud-Volant ne s'y étaient pas entièrement conformés. Ayant la faculté de se livrer à leurs fantaisies , ils avaient sacrifié la certitude de leur sécurité au désir de se mettre à l'aise. Une douzaine de maisons étaient éparses sur les flancs des montagnes, au milieu des nouveaux défricliemenls , et trop éloignées du centre pnur être suffisamment garanties des irruptions de l'ennemi commun.
Cependant, pour protéger tout le monde dans les cas extrêmes , on avait bâti près du hameau une forteresse garnie de palissades et flanquée de blockhaus. Le bâtiment qu'elle contenait dans son enceinte servait à la fois de presbytère et d hôpital. A un demi-mille de celle citadelle qu'on appelait assez singulièrement la garnison, s'élevait une habitation plus considérable que les .autres , mais qu'on reconnaissait à certains signes pour avoir été reconstruite. Les champs qui Lentouraient se distinguaient par le nivellement plus complet de leur superficie. Les clôtures de bois qui en divisaient les champs étaient moins grossières que celles des propriétés voisines ; les souches avaient entièrement disparu, cl les jardins étaient plantés d'arbres à fruits. Sur l'éminence conique à laquelle était adossé le principal édifice se dressait le soubassement de pierre de l'ancien blockhaus , au milieu d'un vergcrde pommiers qui n'avaient que huit ou dix ans d'âge à en juger par leur développement. On voyait un second blockhaus à côté de la maison, mais il avait un air de négligence qui prouvait qu'il avait été construit h la hâte et provisoirement.
Toutes les dispositions prises par les colons portaient le cachet de l'Angleterre , mais c'était l'Angleterre moins son luxe et moins sa pauvreté. Comme l'espace ne manquait pas , comme chacun ax'ail pu s'arrondir à sa guise, toutes les maisons avaient un air de bien-être qu'on cherche souvent en vain dans les pays où la population est plus nombreuse relativement à l'étendue du sol.