‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 155 sur 253 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Si nous avions à notre disposition les ressources mécaniques du théâtre, il nous serait facile de changer le lieu de la scène assez rapidement, pour ne pas nuire à l'intérêt et à l'intelligence du drame. Ce secours magique nous est refusé, il faut y suppléer par des moyens moins etficaces.

A l'heure où Dudiey annonçait à son frère Ring la naissance de trois jumeaux , on ouvrait les fenêtres et les portes du vaste bâtiment situé du côté opposé de la vallée. Avant que le soleil eût doré la cime des bois , cet exemple d activité eut pour imitateurs les colons du hameau et des coteaux d'alentour; et toute la population était debout lorsque l'astre du jour éleva son disque au-dessus des arbres.

LE COLON n'AMI'RTQUE.

On devine que la grande niuisnn dont nous avons parlé était la i résidence de Marc lleallieole. Le vénérable ea)iitaine avait senti ses } forces décroître insensiblement, et la vieillesse avait presque tari les sources de son evislence ; mais son moral n'était pas altéré. Au contraire, ses préoeeupalions spirituelles étaient moins obscurcies par le brouillard des intérêts mou<lains, et son esprit avait conquis une partie de rénen;ie (pic son corps avait perdue. Au moment oii nous le rctrcnivons, il était assis sur la terrasse qui relouait le lon|; de la façade d'un édil'ue dcfcclucu\ sous le rapport do rarcliiteelurc , mais spacieux, commode et solidement construit. C'était un vieillard de quatreviugl-di\ ans, dont le visage portait des traces d'une profonde et constante méditation. Ses membres tremblants conservaient encore quelques restes de force et de sou]>lesse. Sa physionomie était toujours sévère , mais les réflexions ascétiques n'en avaient pas complètement f.iit disparaître le caractère naturel de bienveillance, et les premiers rayons du soleil lui communiquaient alors une douceur peut-être inaccoutumée. 11 était encore rempli de recueillement, car il venait de faire la prière du matin avec sa famille et ses serviteurs.

Les années n'avaient produit aucune altération sensible dans l'extérieur de Content. A la vérité, sa figure était rembrunie, et ses membres commençaient à perdre leur élasticité juvénile , pour rendre l'allure plus lente et plus mesurée de l'âge mûr. Au reste, la transformation était peu remarquable , car la gravité de ses manières avait toujours été en rapport avec la sévérité de ses idées. Quelques cheveux pris couraient ç;i et là sur son front. Mais pareils à la mousse qui s'amasse entre les pierres d'un édifice, ils annonçaient plutôt la consolidation que la décadence.

La bonne et douce Ruth était plus abattue. Un chagrin constant et rongeur se lisait sur son visage. La fraielieur de sa jeunesse s'était flétrie, pour faire place à une beauté d'expression plus durable et plus touchante. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur douceur , mais ils étaient souvent hagards, et l'on eût dit qu'ils regardaient dans l'intérieur de son âme, pour y étudier les sources secrètes des douleurs qui la consumaient. Son sourire était toujours attrayant, mais ses charmes ressemblaient à la splendeur froide et empruntée d'un satellite. Elle avait conservé ses formes imposantes; mais elle touchait à la limite d'un déclin prématuré. Sa voix n'avait pas cessé d'être harmonieuse, mais on y remarquait parfois un pénible frémissement qui appelait tristement l'esprit de l'auditeur sur des idées étrangères aux paroles. Néanmoins un observateur vulgaire n'aurait vu dans les charmes flétris de la noble femme que les signes qui annoncent communément le "•eflux de la vie humaine. Les lignes que le chagrin avait dessinées sur ses traits n'étaient pas visibles à tous, tant elles étaient délicatement touchées. Ses souffrances échappaient aux sympathies des hommes qui comprenaient peu la perfection , ou dont l'absence pouvait diminuer les affections.

Rulh était restée fidèle aux siennes. La peine immense que lui avait causée la perte de la fille n'avait servi qu'à démontrer combien les sentiments pénéreux l'emportent sur l'égoïsme dans un cœur réellement dévoué. Si elle avait été convaincue que son ange était remonté aux cieux, elle aurait aisément abjuré ses regrets, pour ne s'entretenir que de sublimes espérances. Mais la mort vivante à laquelle sa fille pouvait être condamnée s'offrait presque constamment à son esprit. Elle écoulait avec la tendresse d'une femme et la douceur d'une chrétienne les maximes de résignation que lui prodiguaient ses amis; mais quand leurs pieuses leçons retentissaient encore à ses oreilles, la nature par une pente invincible la ramenait à ses tortures maternelles. Elle n'avait jamais permis à son imagination de prendre sur sa raison un empire exagéré. Ses rêves n'avaient jamais dépassé les bornes que l'expérience et la religion leur assignaient. Mais elle était désormais condamnée à apprendre qu'il y a dans le chagrin une poésie sinistre, dont les créations puissantes et gracieuses égalent celles du génie le plus actiL Elle entendait dans les murmures des brises d'été la douce respiration de sa fille endormie, et le mugissement de la tempête lui en apportait les plaintes. Elle se figurait une entrevue , un échange rapide de questions et de réponses avec sa fille, au milieu des soins les plus ordinaires du ménage. Le rire des enfants retentissant dans l'air calme du soir, lui semblait un glas funibre, et le spectacle de leurs jeux lui causait d'inexprimables angoisses. Deux fois elle avait été mère depuis l'invasion des Indiens, et comme si ses espérances eussent été flétries pour toujours, les innocentes créatures auxquelles elle avait donné le jour reposaient côte à côte aux pieds du blockhaus en ruine. Elle s'y rendait souvent, et c'était moins pour y pleurer que pour être victime des cruelles images qu'é\oquait involontairement son imagination. Lorsque ses pensées montaient vers le séjour de la paix éternelle, et qu'elle essayait de se représenter les bienheureux, elle sonecail plutôt à celle qui ne se trouvait point parmi eux qu'à des enfants dont la félicité lui paraissait assurée. A ces idées aussi vaines que iiénibles succédaient d'autres idées plus poignantes encore, parce quelles se |irésenlaient sous une forme plus matérielle. L'opinion générale des colons était que les iiidigèius épargnaient rarement la vie'de li'iirs prisonniers, à moins de les réserver pour la torture ou de les offrir à (pielque mère indienne, eu remplaeeuunt d un enfant perdu, l'.iilli éprouvait un certain soulagement en se figurant un bel ange dans les cieux , ou en croyant eutendre des jias légers dans les

salles vides de la maison; mais quand elle se figurait sa fille vivante, vouée à la servitude, accablée ])ar la chaleur ou g'relottant de froid, soumise aux ca])riees d'un maitri^ far(Mn'he, elle était en proie à des tourments qui abrégeaient son existence.

Plus capable de résister à son affliction. Content n'avait rien négligé de ce que pouvait exiger l'amour paternel, tout en demeurant persuadé qu'une prompte mort avait mis fin aux souffrances des prisonniers.

Les Indiens s'étaient retirés sur la neige, et le dégel avait effacé tout vestige de leur passage. Néanmoins des émissaires furent chargés de prendre des renseignements dans les tribus voisines avec lesquelles on n'était pas en état d'hostilité ouverte. Au dire des Narragansett, c'étaient leurs ennemis les Mohicans qui avec leur perfidie accoutumée avaient saccagé le domaine du Crapaud -Volant. Les Mohicansf de leur côté , rejetaient l'accusation sur les Narragansett. D'autres Indiens attribuaient l'invasion aux féroces guerriers des cinq nations établies dans les limites de la colonie hollandaise des nouveaux Payslias, et ils prétendaient que l'attaque avait été provoquée par la jalousie des Visages-Pâles qui parlaient une autre langue que les Anglais.

Content finit par croire que si sa fille vivait encore, elle était cachée dans ces vastes déserts qui couvraient alors la plus grande partie du coiilineiit.

Un incident imprévu produisit dans la famille une vive sensation. Un marchand de fourrures qui vint à passer raconta qu'une jeune fille dont le signalement se rapportait à celui de la petite Ruth, vivait au milieu des sauvages sur les bords des lacs de la colonie voisine. La dislance était grande, la route hérissée de dangers, et le succès incertain. Aussi HutU se garda-t-elle d'engager son mari à courir les chances d un pareil voyage. Cependant Content en forma le projet; .ses yeux , oii se peignait toujours la réflexion, devinrent plus pensifs que de coutume; I inquiétude creusa de profondes lignes sur son front, et assombrit une pliysionoinie qui était d'ordinaire si paisible.

Ce fut précisément à cette époque que Dudley sollicita la main de Foi, qui lui répondit sans hésitation :

— Je n'attendais pas moins d'un jeune homme qui a déjà fait tant d efforts pour se concilier mes bonnes grâces; mais celui qui consent à se laisser tourmenter par moi pendant toute sa vie a un devoir solennel à remplir avant que je réponde à ses vœux.

— Que demandes-tu? repartit Dudley; et il se mit à énumérer les actes de courage qui pouvaient le faire juger digne de tenter l'épreuve hasardeuse du mariage. J ai visité les villes du bas pays; j'ai poussé des reconnaissances autour des wigwams indiens. Je vais m'arranger avec le jeune capitaine pour avoir une chaumière dans le village et un lot de terre sur la montagne. Je ne vois donc rien...

— Tu t'abuses, Dudley, interrompit la jeune fille. As-tu remarqué que les joues de madame ont pâli, et que ses yeux se sont enfoncés depuis la visite du marchand de fourrures, la semaine de l'orage?

— Je n'ai pas xu grand changement dans l'extérieur de madame, répliqua Dudley. Elle n'est pas jeune et fraîche comme toi, et il n'est pas étonnant...

— Je te dis que le chagrin la dévore , et qu'elle ne vit que pour penser à la fille qu'elle a perdue!

— C'est porter le deuil au delà des limites de la raison. L'enfant est en paix ainsi que ton frère Whital; et si nous n'avons pas trouvé leurs os, c'est que le feu les a détruits.

— N'importe, Dudley! L'homme qui veut être mon mari doit être sensible au chagrin d'une mère.

— Qu'exiges-tu de moi? Est-ce que je puis rendre les morts à la vie, ou replacer dans les bras de ses parents la fille qui leur manque depuis tant d'années?

— Oui!... N'ouvre pas les yeux comme si la lumière débrouillait pour la première fois les ténèbres de ton cerx'eau.

— Cette déclaration m'enchante, car j'ai déjà perdu trop de temps à faire ma cour, au lieu de m'élablir sagement, à l'exemple de mes compagnons. J'avais attendu dans l'espoir de vivre avec toi, mais puisque tu veux 1 impossible, je suis obligé de chercher ailleurs.

— Tu es toujours de même , te forgeant des sujets de mécontentement quand nous sommes en bonne intelligence. Pourquoi t'imaginestu que je veuille l'impossible? Tu n'est pas sans avoir observé que madame se mine : qui t'empêcherait de la consoler en allant prendre des renseignements sur l'enlant dont le marchand de fourrures a parlé?

Foi prononça ces mots avec une émotion cpii accrut les tcinti s brunes de ses joues et rendit humides ses yeux noirs. Son prétendu, quoique assez dillicile à toucher, fut pris d un accès de sensibilité.

— Si tu ne nie demandes qu'un voyage de quehpies centaines de milles, répondit-il d un Ion enjoué, pourquoi t'exprimer en paraboles? Il ne fallait (ju'un mut d'aniilié pour me faire prendre mon sac de vovai'C. INous nous marierons diiiiainhe, cl mercredi prochain, ou samedi au plus laril, je serai en roule pour lOccident.

— Point de délai ! jiars dès demain, el plus tu déploieras d'activité dans ton voyage, moins je me repeiUirai de ma folie.

Foi se laissa attendrir, et consentit à se marier le dimanche suivant. Le lendemain, Conteut et Dudley ciuitlèrenl la vallée pour aller chercher l.i tribu où se trouvait une fille de race blanche. Ou conçoit les dangers el b's privations ipii durent accompagner une ex-

pi'dilion pareille. Les aventuriers traversèrent rlliulsoii, la Deluware et la Susquehannah, rivières que la INouvellc-Angletcrre ne connaissait guère que de nom , et ils atteignirent ce groupe de petits lacs dont les bords sont aujourd'hui couverts de fermes et de villages.

Ce fut là que le père chercha sa fille au milieu des tribus sauvages, et le caractère sacré de sa mission lui attira le respect et la pitié des plus impitoyables. Il trouva enfin la tribu que le marchand de fourrures avait indiquée, et fut reçu par une députation des chefs, qui le conduisit dans un wigwam oii le feu du conseil était allumé. Un interprète evposa l'affaire, et quoique les sauvages d Amérique soient -peu disposes à se séparer de ceux qu'ils ont naturalisés dans leurs tribus, l'air de douceur et la noble confiance de Content réveillèrent dans tous les cœurs des sentiments génércui. On fit venir la jeune fille en présence des anciens de la nation.

Aucun langage ne peut rendre le trouble avec lequel Content regarda cette fille adoptive des Indiens. Elle était du même âge que la sienne , mais au lieu des cheveux dorés et des yeux bleus de la petite Ruih, le malheureux père vit de longues tresses noires, et des prunelles de la même couleur, qui annonçaient- une descendante des Français du Canada. Déçu dans ses plus chères espérances, il poussa un cri éloiifle, et redevint maître de lui-même avec la grandeur imposante de la résignation chrétienne. Remerciant les chefs de leur bienveillance, il ne chercha pas à dissimuler qu'il s'était trompé.

Pendant qu'il confessait son erreur, Dudley lui exprima par signes qu'il avait à lui exprimer quelque chose de la plus grande importance, et dans une entrevue confidentielle, il lui suggéra l'idée de reconnaître l'enfant et de l'arracher aux mains de ses maîtres barbares. Il était trop tard pour pratiquer une déception que repoussaient d ailleurs les sévères principes de Content; mais reportant sur l'orpheline inconnue une partie de l'intérêt qu'il éprouvait pour sa fille, il proposa de racheter la première avec la rançon destinée à la délivrance de la seconde. Cette offre fut refusée, et il retourna sursespas.

•Quiconque a éprouvé les tourments de l'alteulc est capable d'apprécier l'étendue de ceux de la mère pendant l'absence de son mari. L'espoir se ranimait parfois dans son ccrur; le coloris du plaisir reparaissait sur ses joues, et elle prévoyait des résultats qui lui faisaient presque oublier leshasardsdu voyag<'. Elle avait repris un enjouement qui rayonnait au^our d'elle, et il lui arriva même lui jour de rire : circonstance unique qui frappa le vieux iNLarc Heathcntc, et dont il se souvint jusqu'à son dernier moment. C'c qui contribuait à entretenir les illusions de Ruth, c'était la nouvelle que Content avait trouvé moyen de lui faire parvenir, en arrivant au village oii il se rendait. La pauvre mère avait appris qu'il était enfin sur les traces de la prisonnière, et son désappointement devait être d'autant plus cruel, qu'elle comptait presque sur un succès.

Les aventuriers se retrouvèrent sur le territoire du Crapaud-Yolant à l'heure oit le soleil se couchait. Us s'arrêtèrent sur le versant de la montagne, dans un endroit d'oii l'on apercevait les constructions qui s'élevaient déjà sur les ruines de l'habitation inci ndiée. L'épouv s'était cru jusqu'alors capable de tous les efforts qu'exigeait l'accomplisscment de sa pénible mission ; mais en ce moment il sentit toute sa faiblesse, et il pria son compagnon de le devancer pour rendre compte de ce qui s'était passé. Il ne songea pas à la maladresse de l'homme qu'il chargeait d'un message aussi difficile, et il le laissa partir sans instructions.

Quoique Foi n'eût pas témoigné d'inquiétude pendant l'absence des voyageurs, elle fut la première qui reconnut son mari, et tous les hal)itants du logis se réunirent sur la terrasse. Loin d'accueillir Oudley par dos acclamations, ils gardèrent un silence qui les déconcerta. Ses pieds avaient touché les premières marches avant qu'aucune voix se fût élevée pour fêter sa bienvenue. Les regards s'arrêtaient moins sur lui que sur Ruth, dont les traits étaient d'une pâleur livide et contractés par un effort moral.

— Eben Dudley, demanda-t-elle , oit as-tu laissé mon mari?

— Le jeune capitaine était fatigué, et il s'est arrêté dans un taillis de la montagne; mais un aussi bon marcheur ne peut rester longtemps en arrière.

— Je reconnais là les précautions ordinaires d'Heathcote, dit Ruth avec un radieux sourire. En ce cas toutefois elles étaient inutiles, puisqu'il sait que nous sommes fortifiés par la main du Seigneur. Comment ma chère fille a-t-ellc supporté la fatigue de ce voy.ige à travers les bois ?

Le messager promena des yeux hagards sur tous les assistants et les arrêta fixement sur sa femme.

— Tu vois, reprit la mère, que Foi n'a point changé pendant ton absence. Ma fille a-t-elle retardé votre marche? Mais je connais ton bon cœur, mon ami; tu l'auras portée dans tes bras vigoureux à travers les fourrés et les marécages... Tu ne me réponds pas, Dudley !

Ruth alarmée appuya la main avec force sur l'épaule de celui qu'elle interrogeait, et le forçant à la regarder, elle parut lire dans son âme. Les muscles du visage hâlé du colon se contractèrent involontairement; un soupir gonfla sa large poitrine, et de grosses larmes bi îdantcs roulèrent sur ses joues brunies. Prenant ensuite le bras de Ruth dans une de ses mains puissantes, il lui fit lâcher prise avec respect, mais eu employant toute sa force. Il écarta sa femme sans cé-

rémonie, passa au milieu du groupe et franchit le seuil à pas de géant.

La tête de Ruth retomba sur son sein , la pâleur revint surses joues , et elle demeura absorbée dans une rêverie mélancolique qui à partir de ce jour laissa sur sa physionomie des traces ineffaçables

Depuis cette époque jusqu'à l'heure oii nous avons retrouvé la famille , aucune autre nouvelle ne vint accroître ou diminuer d'inutiles regrets.

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