‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 157 sur 253 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Il y avait un an que Métacom, le grand chef des Wampanoag, faisait la guerre aux Anglais. Trahi par un subalterne nommé Sausanian, il avait été forcé de jeter bas le masque de paix dont il s'était longtemps couvert , et pendant l'automne de 1G75 ses bandes avaient détruit plusieurs villes situées sur les bords du Connccticut.

Jamais les blancs n'avaient été menacés d'un plus grand danger. Le total de leur population n'était que de 120,000 âmes, sur lesquels 16,000 seulement pouvaient prendre les armes. Les commissaires des colonies unies s'entendirent pour concentrer toutes les forces disponibles et pour organiser la défense; ils s'assurèrent de l'apiiui des indigènes Péquods et Mohicans, etdirigèrentun corps de mille hommes, composé presque entièrement de cavalerie, contre les Narragansctt , qui s'étaient déclarés en faveur de Métacom. On les attaqua pendant l'hiver, et leur jeune sachcm, Conanchet, fit chèrement payer la victoire aux colons. Il avait pris position sur un plateau de peu d étendue, au milieu d'un marais boisé, et ses dispositions militaires annonçaient des connaissances rares parmi les Indiens. Le village était entouré de pilissades et protégé par un blockhaus; mais les assaillants, d'abord repoussés avec perte, l'avaient emporté après une lutte de plusieurs heures. Six cents cabanes avaient été brûlées, mille guerriers avaient péri dans celte affaire, qui faisait encore le sujet de toutes les conversations, et où les habitants du Crapaud-Volant s'étaient distingués sous les ordres de Content : ils espéraient qu'une tranquillilé prolongée serait la récompense de leur courage; mais les Narragansctt étaient loin d être domptés. Pendant toute la durée de la mauvaise saison ils avaient inquiété les frontières; leurs irruptions étaient devenues plus fréquentes au printemps, et il avait fallu rappeler aux armes toute la colonie. C'était aux incidents de cette guerre que se rattachait l'arrivée de l'émissaire qui venait de demander audience au chef militaire de la vallée.

— Que se passe-t-il? lui dit Content; nous pensions que nos prières seraient exaucées et que la tranquillité succéderait à ces scènes de violence dont nous avons été spectateurs. Nous étions à la prise du village do Pettyquamscott , et plusieurs de nous ont conçu des doutes sur la légitimité de notre cause et la sagesse de nos actions.

— Tu as l'esprit de miséricorde, capitaine, répliqua l'envoyé, mais le moment serait mal choisi pour l'exercer; il faut songer à délnùre les Indiens plutôt qu'à examiner l'étendue des droits que nous donne la nécessité de la défense. Moi aussi, j'ai la conscience scrupuleuse; je sais que la charité, l'humilité, le pardon des injures sont les principaux signes de la rénovation morale : mais quand il s'agit de vie ou de mort, quand on nous dispute la possession du sol où nous sommes établis, nous devons nous conduire à l'égard des païens comme ks Israélites envers les coupables habitants de Canaan.

— Tu peux avoir raison, dit Content avec tristesse; toutefois j'avais espéré que les membres du conseil colonial ramèneraient les Indiens par la persuasion. Quels sont tes ordres?

— Tu vas les savoir, reprit le messager eu baissant la voix comme im homme exercé dans la partie dramatique de la diplomatie. L indomptable Conanchet s'est réfugié dans les bois, où il est impossible de le suivre, et d'où il sort par intervalles. Le 10 courant, il s est jeté sur Lancastre et a fait de nombreux prisonniers; le'^20, i[ a saccagé Marlborough; du 1 3 au 17, il a commis des dévastations à Groton, Warwick, Rehoboth, Chelmsford, Andover, Weyinoutli et diverses autres places; des détachements ont été surpris, et d'habiles et vaillants militaires, tels que Wadsworth et Brocklebank, ont laisse leurs ossements dans les forêts.

— Voilà de tristes nouvelles, reprit Content ; il ne semble pas facile d'arrêter les progrès du mal sans recommencer les hostilités.

— Telle est l'opinion du gouverneur et de tous les conseillers. D'après les renseignements que nous avons reçus, le fameux chef Métacom, que nous apjjelons aussi le roi Philippe, travaille les tribus sur toute toute la ligne de nos frontières et emploie une foule d'artifices pour les exciter à la vengeance.

— Et quelles mesures a prises dans cette extrémité la sagesse du gouvernement?

— D'abord il a ordonné un jeûne général, afin de nous purifier par un attentif examen de conscience, et une lutte énergique de lesiuit contre la chair. Secondement, on recommande aux fidèles de traiter avec un redoublement de sévérité les pécheurs et les délinquants , pour ne pasattirer sur nous la colère du ciel, comme sur les cités condamnéesde Canaan. Troisièmement, il est décidé que nous aiderons de notre faible concours l'accomplissement des volontés célestes en levant des troupes régulières. Quatrièmement, pour étouffer ces germes de haine que l'on sème contre nous de tribus en tribus , nous mettons à prix la tête de nos ennemis.

— J'approuve les trois premiers expédients, dit le jeune capitaine; mais le dernier me paraît moins efficace et moins prudent.

— Ne crains rien, car les membres du conseil font preuve d'autant d'économie que de sag..tilé. Ils irolTriront pas plus de la luuilié de la somme qu'ont fixée nos voisins plus riches de la baie, et il est même douteux qu'on accorde uuc prime pour les eiiiauts. Mainlenant, capi-

LE COLON D'A M f; ai QUE.

tainc llciillicolr, pcniKlU'Z-inoi de vmis donner des l'claiieissemcnts sur le nonibie des troupes qnc vous commanderez en personne pen- (Liiit la iiro('li;tine eampaj^ne.

Il n'est pas ni'eessaire de suivre le messager dans ses communications, dont lions eoniiaîtrons pins tard le rt^snltat. Nous le laisserons doue avec Content, pour retiiiirner aiipi^s de l"oi, qui persévérait courajjcuseiuent dans ses tentatives pour évoquer des souvenirs plus précis dans l'espiil olitiis de son frère. Aeeonipai;iiép de presque tous les serviteurs de la famille, elle le conmisit aux piedsdu lilocUliaus en ruine; mais ee site était tellement elian(;é, que même avec plus d'inleHifîTtire on l'aurait dillicileiiient reeoiiiui. Celte altération d'objets que le cours des siècles peut seul traiisfornierdaïus les autres contrées, rsl lin fait nninire pour les liahilanls des nonveaux districts des Etats- Unis. Il provient des progrès rapides (|ui s'accomplissent pendant les

C'était Miantonimoti, qui cherchait quelque triste souvenir de ceux avec lesquels il avait si longtemps vécu.

premières phases d'un étaWissemeiit. Rien qu'en abattant la forèl, ou lionne au paysaii;e un aspect entièrement dillérent, et lorsqu'un vill.iije s'éli've nu milieu des eliamps cultivés, il n'est pas aisé d'y retrouver le repaire des loups et le bouge des bêtes fauves.

I, es traits de Foi avaient ranimé dans Wbilall Hiiii^iles impressions depuis loiujtemps endormies, et la confiance régnait entre env , sans qii il s'en expliquât jiréeisénient le molif ; mais il était hors d'état de reconnaître des objets qui n'étaient pas de nature ii l'intéresser vivement, et qui avaient subi des altérations essentielles. Ce])iMulaiil il ne renartla point sans émotion les mines de la citadelle, dont les murailles noircies cl lézardées avaient un aspect caractéristique, lualgré 1 herbe verdoyante dont elles étaient entourées. 11 contempla la tour, la vallée, et les collines dépouillées de leurs arbres, comme u» chien dont l'instinct est en défaut contemple un maître (lu il a perdu depuis assez longtemps pour l'oublier.

Grâce aux eiVorts des coin|iagnons de Wliital , sa mémoire fut plusieurs fois sur le point de triompher des erreurs que les Indiens lui avaient inculquées ; mais il était évidemment captivé par les charmes de la chasse et de la vie indépendante, en même temps qu'il était lier de son titre de guerrier. Il sentait qu'il fallait renoncer à tous les avantages dont il jouissait pour revenir ii sa première existence, cl ses facultés refusaient de se prêter ii un changement presque aussi com|)let que celui qu'on attribue il la inétem|isyeose.

Au bout d'une heure, l'oi jierdil entièrement eoniai;e.']'oiit ce ipi'elle avait ]iu obtenir, c'était que son frère se donnât le nom de \\ hilal; mais il persislail à dire qu'il s'a|>pelait aussi INipset, (pi'il avait une nièredans son wigwam, et qu'il faisait partie de la tribu des-Narrayansett.

l'endant ce temps, une scène très-dilTérentc se passait sur la terrasse, qui avait été- abandonnée à l'apiuorlie du messager. Une table d« cciioier y avait été placée pour le déicimcr des maitccs (lu loAs.

à coté d'une autre table de bois plus commun, destinée aux domestiques. Devant la première était assis un individu qui, la tête appuyée surscs mains, semblait plusdisposé à rêver qu'il satisfaire son appélit.

— Marc , lui dit une voix timide, tu es fatigué de les veilles : ne veux-tu pas manger quelque chose avant de le reposer?

I.a jeune hlle qui s'exprimait ainsi jeta sur le fils de IVuth un regard di' sympathie, et ;i en juger par l'incarnat de ses joues, elle avait secrètement la conscience que ce regard était plus tendre que le permettait la réserve virginale.

— Je ne dors pas, Marthe, répliqua le jeune homme en refusant les mets qu'elle lui pré.scntail; je ne dors pas, et il me semble que je ne dormirai jamais.

— Tu as un air d'affliction qui m'épouvante ; aurais-tu souffert |iendant ton excursion dans les montagnes?

— Crois-tu qu'un homme de mon âge soit incapable de supporler quelques heures de fatigue? Le corps va bien ; c'est l'esprit qui souffre!

— Kl pounpioi? ne me le diras-tu pas? Tu sais qu'il n'y a personne ici qui ne désire ton bonheur.

— Merci, ma bonne Marthe... mais tu n"as jamais eu de sœur.

— Il est vrai que je suis seule de ma race? et pourtant il me semble qu'aucun lien du sang n'aurait pu m'altacher davantage à celle que nons avons perdue.

— Tu n'as pas de mère?

— Ta mère n'est-cllc pas la mienne? répondit Marthe d'une voix si douce et si profondément mélancolique, que son interlocuteur en fut interdit.

— C'est vrai , reprit-il. Tu dois aimer la femme qui a pris soin de Ion enfance , et qui a contribué par sa sollicitude à te rendre aussi heureuse que tu es belle.

A ce compliment qui n'était point prémédité, les yeux de Marthe devinrent plus brillants et les teintes l'osées de ses joues plus éclatantes, mais elle détourna la tête pour que le jeune homme ne s'en aperçût pas.

Les deux amis se donnèrent une dernière poignée de main, puis ils se séparèrent.

— Tu dois remarquer, repril-il , (|iie ma mère ne peut se consoler (lavoir perdu sa fille. iMoi-inèiue, je ne puis m'empêcher de songer loujours à ma sœur! Klle n'avait que sept ou huit ans lors(|iic les sauvaj'i's ont assouvi sur nous leur vengeance, et je ne sais pourquoi je me l'étais toujours représentée comme une enfuit rieuse, courant dans les bois, ou assise ;i mes genoux pour écouler les contes dont ou amusait notre jeune âge.

— <^>ui t'euipêehe de la voir toujours de même?

Hélas! l'illusion est déiruile, et une elïrayante vérité s'est offerte Il mes yeux! \ oilà \\ liital Ring que nous avions perdu dans sou enfatiee; il est devenu hoiume et sauvage. Ma sieur doit être eoniine lui loujours belle malgré la fatigue, mais retenue dans un xvigwaiu indien, la servante, l'esclave, la femme d'un sauvage!

Paris. Typo^^raphie Pion l'rèrcs, rin- Ganneiére, 8.

LE COLON D'AMÉRIQUE

— C'est impossible, dit Marthe en tressaillant d'horreur. Notre Ruth doit se rappeler qu'elle est née de parents chrétiens, que le salut lui a été promis !

— Tu vois que Whital, qui est plus âgé, n'a rien conservé de ses premiers enseignements.

— Mais Whital est privé des dons de la nature; il a toujours été au^lessous du reste des hommes pour l'intelligence.

— A quel degré pourtant il possède déjà la duplicité indienne!

— Mais, reprit Marthe avec timidité, comme si elle eût employé son argument pour dernière ressource, je suis du même âge que ta sœur, et il est possible qu'elle soit encore libre ainsi que moi.

— Quelle comparaison! s'écria le jeune homme. Tu es maîtresse de tes viciions, et si tu hésites encore, c'est que tu le veux bien , ayant déjà fixé ton choix. A ta place, beaucoup d'autres jeunes filles se seraient déjà décidées.

Les longs cils (!es paupières de Marthe tremblèrent au-dessus de ses yeux noirs , et pendant un instant clic parut n'avoir pas l'intention de répondre.

— Je ne crois pas, ditelle, que j'aie fait connaître mes préférences pour quelqu'un.

— Qui attire donc ici ce jeune liomnie de Ilarlfonl, qui {,'\l si souvent la roule qui sépare la maison de son père de notre établissement lointain ?

— Pourquoi s'empresser de croire qu'il vient pour me f.iire la cour, quand il n'est pcul-êlrc attiré que par le désir de se lier avec toi?

— Alors, à moins qu'il n'aime à monter à cheval, il peut s'éi)arguer la peine ilu \o\agc , c:ir je ne connais ]i;is dans la colonie d'Iioninic pour lequel j'éprouve plus d'antipathie. Je trouve son langage hardi et sa tournure disgracieuse.

— Je suis charmée que nous soyons du même avis.

— 'l'oi! tu es de mon avis sur ce jeune cil.idiu? Pourquoi donc l'écoutcs-lu, loi que je croyais incapable de tromper personne ? pourquoi ne repousses-lu pas les hommages d'un individu qui te déplaît.

— Lue jeune fille peulellc provoquer une explication?

— Et s'il était ici, prêt à demander ta main, la réponse serait...

— Non! dit Marthe avec fermeté en levant les yeux ,

qu'elle baissa presque aussitôt sous les regards ardents de son compagnon.

Marc se troubla; une idée entièrement nouvelle s'empara de son esprit et donna à ses joues un feu inaccoutumé. Ceux de nos lecteurs qui ont dépassé 15 ans peuvent deviner ce qu'il se préparait à dire. Mais on entendit les \oix de ceux qui avaient accompa|;iié \Vliil:il jusqu'aux ruines, et Marthe s'éclipsa si furtivement, que Marc ne s'aperçut pas d'abord de son absence.

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