CHAPITRE XXIII
Il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide sur ce qui se passait dans les différentes parties de la vallée. Le corps aii\ ordres de Diulley avait rompu ses rangs en arrivant dans les prairies, et , s'abritant
derrière les troncs d'arbres et les baies , il avait engagé un feu de tirailleurs. Les Indiens s'étaient mis également à couvert, et il en était résulté une lutte irrégulière mais dangereuse, oii chaque individu élait appelé à déployer tout son courage et toute son intelligence. Les Indiens avaient le nombre pour eux, mais les colons étaient mieux armés, el leur chef, d'une capacité assez vulgaire dans les circonstances assez ordinaires de la vie , déployait une assurance fortifiée par l'enthousiasme et par la conscience de ses rares facultés physiques. En étendant convenablement le front de sa troupe, sans toutefois la désiiiir , il parvint à repousser les assaillants jusqu'à l'entrée de la forêt, oli il les tint en échec. Ne voyant pas arriver de renfort et ne jiouvant forcer les Indiens dans leur position, il songeaità battre en retraite, lorsqu'il entendit dans les bois un cri de joie poussé sous l'empire d'un sentiment subit et général.
Presque aussitôt deux guerriers d'une stature imposante parurent sur la lisière des taillis et tinrent conseil pendant quelque temps. Plus d'un villageois en embuscade les coucha en joue , mais un signe de Dudley empêcha une tentative qui aurait probablement été déjouée par l'infatigable vigilance des Indiens de l'Amérique du Nord.
Les deux guerriers se retirèrent ensemble ; le plus âgé avait donné au plus jeune des ordres qui furent promptement exécutés. Ce dernier , reconnaissable à sa ceinture écarlate richement ornée , s'élança à travers la prairie entraînant à sa suite une troupe hurlante qui s'embusqua derrière les haies de l'extrémité opposée.
La position de Dudley était complètement tournée , et il ne pouvait songer qu'à se jeter précipitamment du côté du fort. Il efl'cctua sa retraite avec succès, favorisé par la configuration du terrain, et au bout de quelques minutes il était sous la protection du feu qui partait des palissades.
L'ennemi s'arrêta : les blessés , après une halte destinée à prouver l'inébranlable résolution des blancs, se retirèrent dans la forteresse, laissant le corps de Dudley réduit presque de moitié. Malgré cette dimi. niition de forces, il courut au secours do ceux qui combattaient à l'.iutre extrémité du village. Au moment où Dudley battait en retraite , Reuben Ring était à la fenêtre de la chambre où sa roui pagne fécoiide et ses nouveau-nés avaient trouvé asile. Car dans ce moment de confusion il était obligé de remplir à la fois les fonctions de sentinelle et de garde-malade. Il venait d'envoyer une balle aux sauvages qii serraient de trop près le détachement en retraite , et , en rechargeant son fusil, il regarda tristement les débris enflammés de sa riante habitation. Un des préceptes des puritains était : o II n'y aura jamais plus d'un mille de distance entre la maison d'un citoyen et l'église paroissiale. » Reuben Ring s'était établi sur la limite extrême de la distance prescrite, et il considérait la perte de sa demeure comme un juste châtiment de sa témérité.
— Nous avons mal mesuré , dit-il avec un profond soupir. Il n'aurait pas fallu tendre la chaîne de l'arpentage au-dessus des cavités; mais l'éniinence où nous nous sommes installés offrait tant d'avantages que nous avons cédé à la tentation. Que Dieu nous pardonne d'avoir eu trop de confiance en nous-mêmes!
Sa femme, qu'on appelait Abondance, répondit d'une voix faible :
— Soulève - moi , mon ami , que je puisse voir encore la place où sont nés nos enfants !
Reuben Ring accéda à sa demande , et pendant une minute Abondance contempla avec une douleur muette les ruines de sa demeure. Un nouveau cri des sauvages la fit trembler, et elle se tourna avec un intérêt maternel du côté des êtres innocents qui sommeillaient auprès d'elle.
— Notre frère vient d'être repoussé jusqu'au pied des palissades, reprit Reuben Ring, et sa troupe compte de nombreux blessés.
A ces mots la femme leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes et ses mains décolorées.
— Tu as envie d'aller à son secours , répondit-elle; il n'est pas convenable que le sergent Ring soit garde-malade lorsque les Indiens sont aussi près de nous. \a remplir ton devoir, et conduis-toi en homme de cœur, mais sans oublier la famille dont tu es l'appui.
Reuben Ring se pencha, embrassa sa femme, regarda tendrement ses enfants, et descendit dans la cour son fusil à la main. Au même moment Dudley allait au secours de la troupe qui défendait énergiqucmnnt l'entrée méridionale du village. Il tint l'ennemi en échec ; mais la crainte d'une nouvelle attaque le contraignit à rester en place sans pouvoir être d'aucune utilité aux combattants groupés autour de la maison du vieux Marc. D'après les ordres de Soumission, ceux-ci s'étaient formés en carré, et après avoir fait un feu roulant, ils avaient engagé une lutte corps à corps avec leurs nombreux assaillants. Le chef des sauvages, reconnaissable à l'élégance de ses formes et à l'agilité de ses muscles , prit pour adversaire le jeune Marc , mais il s'arrêta tout à coup devant lui comme saisi d'une indicible surprise; de son côté le petit-fils du puritain parut en proie à une vive émotion.
— Allons! s'écria W'hital Ring en saisissant Marc par la ceinture, mort aux visages pâles! ils ne nous laissent que l'air po ir aliment et l'eau pour boisson!
LE COLON D'AMÉRIQUE
Pendant que Marc se dt'batlait entre les bras de son ancien camarade, le clief se sentit hii-nu^me arrtHé par Marthe. (|ui , arjenouillée devant lui , les mains jointes , le contemplait d'un air suppliant. L'Indien prononça rapidement cpielques mots dans sa langue natale ; ses soldats se précipitèrent à sa voix sur le jeune blanc à demi vaincu et le tirent aisi'mcnt prisonnier. Celle importante capture fut le prélude de la victoire des sauvages.