‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 160 sur 253 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Une heure après le combat avait cessé ; les colons étaient toujours sous les arbres, mais ils n'avaient \m empêcher la prise de la maison du vieux puritain, dont les volets brisés, les portes ouvertes et les meubles dispersés décelaient les suites ordinaires d'un assaut. Toutefois une autorité supérieure avait arrêté le pillage et contenu la soif de vengeance des guerriers. Leurs cliefs étaient réiniis sur la terrasse. Au milieu d'eux était Rutli , pâle et affligée plutôt du malheur des autres que du sien. Soumission , Marc et Content se tenaient auprès d'elle vaincus et enchaînés; mais les cheveux blancs du puritain lui avaient éjiargné la même humiliation. Les autres défenseurs de l'habitation avaient péri dans la défense de leurs foyers, et ^yhilal Ring était le seul blanc auquel il fût permis d'errer k sa fantaisie. 11 errait au milieu des prisonniers, tantôt les regardant avec une symp;ithic que d'anciens souvenirs réveillaient dans son âme , tantôt leur reproclimt le mal que leur race avait fait il sa patrie adoptive.

Le principal chef des sauvages, placé au centre du groupe, était reconnaissable à sa physionomie imposante et à l'espèce de turban qui couronnait sa tète. Son fusil était porté par l'un de ses serviteurs. Une robe écarlate, jetée sur son épaule gauche, tombait en iilis gr.icieuv, laissant son bras droit entièrement libre et la moitié de sa poitrine exposée aux regards. Des goultes de sang s'échai>paient de dessous ce costume et rougissaient la place où il était assis. Sa figure était grave , mais la vivacité de ses ycu\ annonçait une grande activité intellectuelle. Malgré l'empire qu'il avait'gardé sur lui-même, il laissait percer dans ses traits une ombre de mécontentement.

Deux de ses compagnons, qui avaient comme lui dépassé l'âge mùr, étaient engagés dans une sérieuse conférence, et d'après la direction de leurs regards, il était évident que le sujet de leur entretien était le jeune chef qui avait ordonné l'arrestation de Marc. Cet Indien, demi-nu , était appuyé d'une main sur son fusil ; de l'autre il tenait une courroie de nerf de daim à laquelle pendait un tomahawk ensanglanté. Ses membres arrondis, sa taille droite , sa large poitrine, ses traits nobles et sévères lui donnaient quelque ressemblance avec la statue de l'A) ollon Pythien. Il ne prenait point part à la conversation, et l'expression de ses yeux pleins d'intelligence dénotait un certain désordre dans les idées. Lorsqu'il vit la conférence toucher à sa fin, il parut touché d'une pensée subite , et appelant Whithal Ring, il lui donna des ordres à voix basse en lui indiquant du doigt la foret. Aussitôt que le messager en eut pris le chemin , le jeune chef se rapprocha de l'Indien au turban , qui s'était avancé vers les captifs et qui adressa en ces termes la parole au vieux puritain :

— Homme de plusieurs hivers, pourquoi le grand Esprit a-t-il fait des hommes de ta race autant de loups affamés? Pourquoi les Visagesl'àles ont-ils le gosier d'un eliien, le cœur d'iui daim et l'estomac d'un vautour? Tu as vu souvent fondre la neige; tu .sais quand les jeunes arbres ont été plantés; dis-moi pourquoi l'esprit des Anglais est si vaste qu'il veut tont embrasser depuis le levant jusqu'au couchant. Parle, car nous ignorons par quelle raison d'aussi petits corps ont d'aussi longs bras.

Le grand chef s'expliquait dans un anglais assez intelligible. Il lut compris par le vieux Marc , qui lui répondit :

— Le Seigneur nous a livrés aux mains des pa'iens , et pourtant son nom ne cessera pas d'être béni sous mon toit. Le bien résultera du mal , cl la défaite passagère des serviteurs de Dieu sera suivie d'une éternelle victoire.

Le grand chef regarda fixement ce vieillard dont les événements du jour avaient ranimé l'énergie, et dont la figure vénérable, encadrée de longues mèches blanches , portait l'empreinte de l'eulliousiasiiie. L'indien, s'ini linanl avec un respect siiperslilicux , se tourna vers les autres blancs, qii lui paraissaient plus abordables et moins supérieurs aux faiblesses humaines.

— L'esjirit de mon père est fort , dit-il , mais son corps est comme la branche du chêne desséché. Quant à vous, dont la peau est comme la fleur du cormier, d'oii vient que vous avez les mains »i noires que je ne jiuis les voir ?

— Elles ont été noircies jiar le soleil , répondit Content, lorsque nouscidtivions la terre pour nourrir nos femmes et nos enfants.

■ — Non, c'est le sang des hommes rouges qui les a colorées.

— Si nous avons combattu, reprit Ointent, c'est pour (pie nos chevelures ne soient p;is exposées ii la fumée d'mi « igwaiu , pour que lious conservions la terre que le grand Lsprit nous a donnée.

Celte allusion à la propriété de la vallée excita chez le grand chef une action de colère : il serra convulsivement le manche de sa hache, et ses joues basanées s'assombrirent; mais il était accoutumé à se contraindre.

— On peut voir ce que savent faire les hommes rouges, reprit-il en montrant le champ de bataille avec un affreux sourire , et en découvrant par ce geste les trophées sanglants qui fumaient ii sa ceinture; mais nos oreilles sont ouvertes et nous sommes prêts à écouter les Visages-Pâles. Qu'ils nous disent de quelle manière nos territoires de chasse sont devenus des champs labourés.

— NarraganSCtl...

— Je suis un Wampanoag , interrompit le grand chef avec hauteur; mais jetant un regard plus doux sur le jeune Indien placé auprès de lui , il ajouta vivement : Qu'importe d'ailleurs? les hommes rouges sont frères et amis; ils ont abattu les haies qui séparaient leurs territoires de chasse et déblayé les sentiers qui unissent leurs villages. Qu'as-tu à dire aux Karragansett?

— Wampanoag, puisque telle est ta tribu, repartit Content, le Dieu des Anglais est celui de toutes les nations.

Les auditeurs secouèrent la tête d'un air de doute , à l'exception du jeune chef, qui tenait avec persistance les yeux fixés sur le chrétien.

— Pour répondre à ces signes de blasphème, reprit Content, je proclamerai la puissance de celui que j'adore. La terre est son marchepied, le ciel est son trône. Je ne prétends point pénétrer dans ses sacrés mystères, et expliquer pourquoi la moitié de ses œuvres est encore dans ces ténèbres d'ignorance et d'abomination pa'iennc oii nous les avons trouvées. Il y a des vérités cachées qui ne sont connues qu'après leur entier accomplissement; mais un esprit grand et juste a conduit ici des hommes pleins de foi, afin que les actions de grâce s'élevassent au milieu du désert.

Le grand chef avait écouté gravement, et il répondit avec calme :

— Vos jeunes gens ont été trompés. Ce n'est pas le Manitou qui a pu leur donner le conseil d'aller si loin de leur pays. Ils venaient de la langue de celui qui aime avoir le gibier rare et les squaxv afl'amées.

— Les AVampanoag peuvent avoir à se plaindre de quelques homiaes méchants; mais jamais on ne les a maltraités dans cette vallée. J'ai payé ces terres et Je les ai fait fructifier avec peine. Tu es un Wampanoag; mais tu dois savoir que les territoires de chasse de ta tribu ont été sacrés pour mes gens. jN'a-t-on pas établi des barrières pour que le sabot du cheval ne foulât pas le blé des Indiens? et lorsque l'Indien a été lésé, n'a-l-il pas obtenu justice?

— L'élan ne goûte pas l'herbe au pied de l'arbre ; il mange les feuilles ! il ne se penche pas pour se nourrir de ce qu'il foule aux pieds. Est-ce que l'épervicr regarde la mouche? Il a les yeux trop gros, il ne peut voir que les oiseaux. Va, les Wampanoag renverseront la haie de leurs propres mains pour aller chercher le daim qu'ils auront tué. Le bras d'un homme affamé est fort. La fourberie des Visages-Pâles a façonné cette haie ; elle renferme vos bestiaux , mais elle renferme aussi l'Indien ; et l'Indien est trop fier pour le supporter, il ne veut pas qu'on le fasse paître comme un bœuf!...

Un murmure de satisfaction circula parmi les sauvages. Cependant Content répondit :

— Le pays de ta tribu est très-éloigné , et je ne suis pas à même d'affirmer qu'on y ait traité les sauvages avec équité dans le partage des terres; mais jamais dans cette vallée on n'a fait le moindre tort a l'homme rouge. Il a demandé à manger, et on lui en a donné; il a eu soif , et on lui a servi du cidre ; il a eu froid , et on lui a oITert une place au foyer. Et pourtant j'aurais eu des raisons pour lu'armer de la hache de guerre et pour marcher sur le sentier des combats ; car, après de longues années de tranquillité passées sur cette terre que j'avais payée aux hommes rouges et aux blancs, j'avais vu tomber autour de moi mes jeunes gens ; la mort et l'incendie étaient entrés dans ma demeure, et nos cœurs avaient été cruellement éproux'és !...

Content s'arrêta , car la voix lui manquait , et il venait de jeter uu coup d'ceil sur sa pâle compagne encore éplorée. Le jeune chef, qui l'avait écouté avec un vif intérêt , mit le doigt sur l'épaule nue de sou compagnon , et lui indiqua par signes qu'il désirait lui faire une communication secrète. Le Wampanoag y consentit, non sans une certaiiu' répugnance , car il était choqué de la sympathie que son collègue témoignait au blanc. Tous deux s'éloignèrent de la terrasse, et s'arrètaut sous un arbre du verger, ils commencèrent un dialogue dans leur langue indigène.

— Que veut avoir mon frère? demanda l'homme au turban en donnant il sa voix gutturale les intonations de l'amitié. Qui trouble le grand sacheni des jNarr.igaiiselt .' sis pensées sembli lit inquiètes. \ oitil apparaître l'esprit de sou )ièri iMiantunimoli , ou bien a-t-il liàte de suspendre a sa ceinture les chevelures des perfides Anglais?

— Non, répondit le jeune sacheiu, je ne vois pas l'esprit de mon père, il est loin d'ici dans les territoires de chasse des guerriers justes; il chasse l'éLiu dans des plaines oii Us ronces sont incoiiiiues. et il n'.i pas besoin des yeu\ d'un jeune homme pour lui signaler la piste du

LE COL(J.iJ O'AMÉr.IQUE.

gibici-. Pourquoi songeiais-jc à l'heure où les Pcquods et les Anglais lui ont arraché la vie ? Le i'cu a noirci la terre , et je n'y trouve plus de traces de sang.

— Mon fils a raison ; ce qui a été vengé une fois est oublié; mais il y a six lunes à peine , les Anglais ont encore pénétré dans nos villages; ils ont tué nos guerriers, égorgé nos femmes , allumé leurs feux avec les os des hommes rouges. Attendons ce soir , et nous tremperons nos haches dans le sang des Visages-Pâles.

— J'approuve votre conseil , répondit le sachem ; le Narragansett est toujours prêt à s'élancer quand on donne le signal du combat, ou à s'arrêter quand les hommes à tête grise disent : C'est assez. Mais un Indien n'est qu'un homme. Peul-il combattre le Dieu des Anglais ?

Métacom regarda les nuages, les arbres et les bâtiments , et répondit :

— Je ne vois pas le Manitou des blancs; les Visagea-Pàles l'ont imploré pendant que nous poussions le cri de guerre , et il ne les a pas entendus.

— Métacom, reprit le jeune chef, ignores-tu la puissance des esprits? Regarde cette colline; dix neiges sont venues et se sont fondues, depuis qu'elle a servi de base à l'habitation des Visages-Pâles. Conanchet était alors un enfant; sa main n'avait encore frappé que le daim, son cœur était plein de désirs. Dans la journée il pensait à scalper les Péquods , et pendant la nuit il entendait les dernières paroles de Mianlonimoh , qui revenait dans le wigwam pour surveiller l'enfant de son fils. Eh bien, disait-il, Conanchet sera-t-il digne de ses ancêtres ? L'enfant de tant d'illustres sachcms devient-il fort et courageux ?... Mais pourquoi parlerai-je à mon frère de ces visites? Métacom a dû voir souvent dans son sommeil la longue suite des chefs wampanoag.

Métacom , qui avait l'esprit élevé , se frappa la poitrine en disant : Ils sont toujours ici ! Métacom n'a d'autre âme que l'âme de ses pères.

— Un soir, reprit Conanchet, Miantonimoh ordonna à son fils de se lever et d'aller chercher des chevelures anglaises pour les pendre dans son wigwam ; car les yeux du chef maure n'aimaient pas à voir une maison aussi vide. La voix de Conanchet était alors trop faible pour s'élever au conseil. Il ne dit rien , et alla seul. Un mauvais esprit le fit tomber entre les mains des Visages-Pâles ; ils l'enfermèrent dans une cage , comme une panthère apprivoisée. 11 fut captif pendant plusieurs lunes; c'était ici. La nouvelle de son infortune fut apprise par les jeunes gens aux chasseurs , et par les chasseurs aux Narragansett. ils avaient perdu leur sachem, et ils vinrent le chercher. L'enfant avait senti le pouvoir du Dieu des Anglais; son esprit s'affaiblissait, il songeait moins à la vengeance. L'âme de son père ne le visitait plus pendant la nuit; il conversait avec le dieu inconnu, et les paroles de ses ennemis étaient bienveillantes. Ils l'emmenèrent h la chasse. Quand il aperçut la trace des guerriers dans les bois, il fut troublé, car il devinait leurs projets. Pourtant il vit l'ombre de son père , et il attendit. Le cri de guerre retentit le soir même ; il périt beaucoup de monde, et les Narragansett prirent des chevelures. Tu vois cette cabane de pierres que le feu a noircie, il y avait au-dessus une citadelle où les Visages-Pàles s'enfermèrent pour défendre leur vie; mais l'incendie s'alluma , et il n'y eut plus d'espérance. L'âme de Conanchet en fut émue , car les combattants avaient de la bonté , et quoique blancs, ils n'avaient pas tué son père; mais on ne pouvait arrêter les flammes , et la cabane fortifiée devint pareille au reste d'un feu du conseil abandonné. Tous ceux qui étaient dedans furent réduits en cendres, et pourtant ils sont encore ici !

Métacom tressaillit et jeta sur les ruines un regard rapide. — Mon fils voit-il des esprits dans l'air? denianda-t-il précipitamment.

— Non, ils vivent, ils sont destiné, aux tourments. Le vieillard à têlc blanche est celui qui parlait si souvent avec son dieu ; l'autre chef, sa femme et le brave jeune homme qui nous a vaillamment résisté , ont péri dans l'incendie, et cependant ils sont ici! Les Anglais ont commerce avec les dieux inconnus; ils sont trop habiles pour nous.

Métacom avait été élevé dans la superstition ; mais l'indomptable désir qu'il avait de détruire la race détestée avait fini par le rendre incrédule. Souvent, dans les conseils de sa nation , il avait nié certaine manifestation d'un pouvoir surnaturel en faveur de ses ennemis; mais jamais des faits aussi imposants ne s'étaient présentés à son esprit. Ses fières résolutions furent un moment ébranlées, et il demeura indécis, sans pourtant renoncer à ses idées de vengeance.

— Que désire Conanchet? dit-il : deux fois ses guerriers ont fait irruption dans la vallée, et deux fois le tomahawk de ses jeunes gens a été plus rouge que la tête du pivert. L'incendie était mal allumé; le tomahawk tuera plus sûrement. Si la voix de mon frère n'avait pas ordonné de respecter la tête des prisonniers, il ne pourrait pas dire : Ils sont encore ici.

— Mon esprit est troublé , ami de mon père ; qu'on les questionne avec adresse pour que la vérité soit connue.

Métacom réfléchit un instant et sourit amicalement de l'émotion profonde de son jeune compagnon ; puis il appela un jeune guerrier pour lui ordonner de faire conduire les captifs sur la colline.

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