‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 16 sur 253 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les Américains avaient essayé de répondre à la canonnade en tirant plusieurs coups de leurs pièces de campagne ; mais voyant l'armée anglaise s'ébranler, la plupart descendirent dans les prairies situées à la gauche de leur redoute , jetèrent bas quelques murailles qu'ils recouvrirent avec le foin des meules et attendirent l'ennemi derrière ce faible rempart. Il ne resta d'abord pour garder la redoute que deux mille hommes déjà fatigués, épuisés par un long jeûne; mais dans l'après-midi, des détachements de leurs compatriotes, animés par l'excmpl« du vieux partisan Putnam, arrivèrent pour soutenir avec eux l'honneur de la nation.

Howe partagea ses troupes en deux corps; l'une des colonnes se dirigea vers les prairies à travers des vergers et des jardins , l'autre gravit en colonne la colline sur laquelle s'élevait la redoute. Les soldats apportaient dans leurs mouvements une si admirable régularité, qu'ils

— Hurrahl cria Job, les habits rouges montent à la redoute; mais lo peuple va leur donner une leçon.

semblaient plutôt passer une revue que se disposer à une lutte mortelle. Les étendards flottaient dans leurs rangs et la musique militaire se confondait avec le bruit de l'artillerie. Les jeunes gens . tout tiers de leur attitude martiale, se retournaient pour contempler d'un air de triomphe les milliers de spectateurs échelonnés sur les hauteurs, les mâts, les clochers et les édifices de Boston.

Au moment où les lignes anglaises arrivèrent en face de la redoute, les canons se turent et les artilleurs ou les matelots s'appuyèrent nonchalainuieiit sur l«urs pièces échaulïées pour être témoins de la bataille. Les bruits de la canonnade furent emportés par le vent comme les jfrondements lointains du tonnerre.

— 11 n'y aura point de lutte! dit le général Burgoyne à Lionel J

larlt. Ijpograplile fion Irtrct, lue Ga<aici(re, 8.

LIONEL LINCOLN

l'aspect imposant des troupes a glacé le cœur de ces coquins et la victoire ne coûtera pas de sang.

— Nous allons voir, répondit le major.

A peine ces mots étaient-ils prononcés que les Anglais firent un feu de peloton et disparurent dans le nuage de fumée qu'ils avaient produit. Les Américains ne ripostèrent pas.

— Ils sont vaincus! s'écria Burgoyne. Par le ciel! Howe en aura bon marché.

Au même instant , un jet de flamme sortit de la fumée comme un éclair d'un nuage et mille fusils retentirent à la fois. En suivant des yeux les ondulations de la fumée , Lionel devina que ses compagnons avaient été ébranlés par cette décharge meurtrière.

— Hurrah ! s'écria l'un des spectateurs qui garnissaient Copp's-Hill ; les habits rouges montent à la redoute; mais le peuple va leur donner une leçon.

— Jetez ce misérable en bas de la colline, dirent à la fois plusieurs soldats. Qu'on l'attache à la

bouche d'un canon !

— Arrêtez! dit Lionel; c'est un fou, un idiot 1

D'autres émotions firent oublier aux soldats leur colère quand ils virent à travers la fumée les troupes royales qui reculaient devant le feu de l'ennemi.

— Ah ! dit Burgoyne, c'est une feinte pour faire sortir les Américains de leurs retranchements,

— C'est une honteuse retraite , murmura l'austère Clinton , dont la vieille expérience jugea d'un seul coup d'oeil la situation.

— Hurrah ! répéta Job avec insouciance. Les grenadiers sont aussi repoussés dans les prairies; qu'ils montent à la redoute et le peuple leur donnera une leçon.

Lionel n'eut p:is le temps de prendre la défense du délinquant. Une douzaine de soldats se précipitèrent à la fois sur le pauvre Job , qui roula rapidement depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la mer. II se releva néanmoins sans blessure et agita son chapeau en signe de triomphe. On lui lança une grêle de pierres ; mais , bravant toutes les attaques , il alla prendre son canot qu'il avait caché sous des bois de charpente, et s'éloigna aussitôt du rivage. Sa frêle embarcation ne fut point remarquée au milieu de la foule de bateaux qui ramaient dans toutes les directions. Quelques instants après, Lionel le vit débarquer et disparaître dans les rues silencieuses de la ville.

Pendant cet épisode , le grand drame de la journée poursuivait son cours. La brise avait soulevé le voile qui environnait le théâtre du combat et le laissait exposé aux regards. Les deux lieutenants du roi prirent leurs lunettes et échangèrent ensuite un coup d'oeil de tristesse. Lionel en comprit le sens , lorsque examinant à son tour il put compter le nombre considérable de morts étendus au pied de la redoute.

En ce moment un officier d'ordonnance arriva à terre en canot, conféra avec Burgoyne et Clinton, et se rembarqua à la hâte.

— L'ordre va être exécuté, dit Clinton en fronçant le sourcil : les artilleurs sont avertis, et ils vont se uicltre à l'œuvre sans retard.

— Voici une des plus rudes épreuves auxquelles piiiàso être soumis un militaire ! ajouta Burgoyne en s'adressant au m;ijor : Combattre et verser son sang pour son roi, c'est un heureux privilège ; et nous sommes quelquefois condamnés à devenir des instruments de vengeance!

Lionel n'eut pas besoin de demander des explications. Des bombes décrivirent bientôt en l'air leurs courbes sinistres, et retombèrent sur les toits de lioston. Quelques minutes après , une épaisse et noire fumée s'élevait des maisons désertes , et des flammes anguleuses se jouaient au milieu des charpentes que personne n'essayait d'arracher à l'incendie. Le major contempla dans un douloureux silence cette

œuvre de destruction , et malgré l'inflexibilité de ses compagnons, il crut remarquer dans leurs yeux les traces d'un profond rfgret. En pareille circonstance , les heures semblent des minutes. Les Anglais s'étaient ralliés à la base de la colline , et ils reformaient leurs rangs avec une admirable discipline. Les batteries avaient rouvert leur feu, les boulets labouraient incessamment le gazon de la redoute , audessus de laquelle planaient des bombes menaçantes comme des monstres de l'air prêts à fondre sur leur proie.

Cependant personne ne se montrait derrière les retranchements; on voyait seulement un grand vieillard apparaître par intervalles le long du rempart , et regarder avec calme les dispositions du général anglais. Lionel entendit la foule murmurer le nom de Prescot de Pepperel.

■Tous les yeux se portèrent sur les bataillons qui se rapprochaient du théâtre de l'action. Les têtes de colonne étaient déjà en vue de l'ennemi, quand un homme sortit de la ville incendiée et gravit rapidement la colline. Il s'arrêta sur les glacis natureU en agitant son chapeau d'un air de triomphe. Lionel crut entendre le hourrah de Job, qu'il eut le temps de reconnaître avant que l'idiot péné-tràt dans la redoute.

La droite des Anglais disparut de nouveau dans les vergers, et le centre marcha sur la redoute.

— On devrait ne pas tirer, dit le vieux Clinton, et attaquer à la pointe de la ba'îonnctte.

Mais ce vœu ne fut pas exaucé. Les décharges se succédèrent; les rangs furent cachés de nouve.tu derrière un rideau de fumée; puis un éclair immense , épouvantable, jaillit de la redoute , et les nuages qui l'accompagnaient , repoussant ceux qu'avait produits le feu des Anglais, enveloppèrent dans leurs plis It'i combattants , comme poi r cocher au\ yeux ce sanglar,; spectacle. Yingt fois dans le court espace de quelques minutes, le major Lincoln se figura que la mousquctcric irrégulière des Américains, cédait aux décharges niicut nourries des soldats. A la fin pourtant celles-ci s'aft'aiblirent, et ne retentirent qu'à de plus longs intervalles.

Les résultats de l'engagement furent bientôt connus.

La masse compacte de fumée s'enlr'ouvrit en plusieurs endroits, et les Anglais en sortirent en désordre, fuyant devant leurs antagonistes résolus. Les officiers faisaient vainement briller leurs épées pour les arrêter, et la déroule ne cessa que lorsque la plupart des régiments eurent regagné leurs embarcations.

Alors on entendit dans Boston un murmure pareil à celui du vent qui s'élève. Les assistants se regardèrent les uns les autres avec stupéfaction; des cris de joie à demi étouffés s'échappèrent des lèvres de quelques-uns et bien des figures devinrent radieuses. Lionel avait été jusqu'à ce moment partagé entre son amour-propre national et son orgueil militaire, mais ce dernier sentiment l'emporta, et le major chercha des yeux autour de lui les audacieux qui auraient osé applaudir à la défaite de ses camarades. Burgoyne était toujours à ses côtés, et se mordait les lèvres de dépit; mais le vieux Clinton avait disparu. Lionel l'aperçut sur la place, au moment oii il allait se jeter dans un bateau, et courut le rejoindre en criant :

— Arrêtez! au nom du ciel! souvenez-vous que le "i" est engagé, et que j'en suis le major.

— Laissez-le entrer, répondit Clinton avec la satisfaction d'un homme qui reconnaît un ami dans un jour d'épreuve ; maintenant ramez, ramez de toutes vos forces ! songez qu'il s'agit de votre vie et, qui plus est, de l'honneur du nom anglais.

Toutes les idées du major étaient confuses, mais cpiand la barque eut atteint le milieu du courant, il retrouva assez de sang-froid pour examiner l'état des choses. Le feu s'étendait de maison en maison, et

■ Lionel, cher Lionel, vous êtes mieux enfin! Dieu soil loué ! nous vous retrouvons.

LIONEL LINCOLN

le village <lo Cliarlislown ('lait devonii In proie di'S flammes. Dn grand nombre <U' balles silH. lient ilaiis les airs, et les lianes noirs (les vaisseaux de guerre vomissaient la mort avec une infali<;al)le ardeur. Ce fut au milieu de ee tumulte que le g('n('ral dlntou d('l)ar(iua avec ses enmnacnons, il s'c'lan(;:i au milieu de la niiillitude dispersée et parvint à rappeler au devoir les soldats d'un n'ijiment, mais il fallait de longues exhortations pour rendre la confiance ii .des liommes qui avaient été si rudement repoussés et dont les rangs étaient décimés largement. Toujours sévfcre et inflexible, le général llo\ve restait debout au milieu des troupes en déroute; mais tous les braves jeunes gens qui avaient quitté avec lui IbcUel du gouvernement étaient ou morts ou blessés. Il était seul impassible dans celte foule désordonnée, et il commandait avec son calme habituel. Kiifin la ]ianique s'apaisa , l'ordre se rétablit, et les ofliciers du détachement reconquirent leur autorité perdue. On tint un conseil de guerre, et l'on se disposa à recommencer inimcdiatement l'as-saut. Au lieu d'affecter comme auparavant une attitude militaire, les soldats jetèrent tous leurs ornements inutiles et se débarrassèrent même d'une partie de leurs habits, afin de braver la chaleur du soleil qui venait s'ajouter à celle du combat. De nouvelles compagnies furent placées à la tète des colonnes; on rap]iela l'aile droite, en ne laissant dans les prairies que quelques tirailleurs pour occuper les Américains. Quand ces préparatifs furent achevés, on donna le signal de l'assaut.

Lionel marchait avec son régiment; mais, placé sur le flanc de la colonne, il pouvait embrasser d'un coup d'ceil l'ensemble des lignes. En tète s'avançait un bataillon réduit h une poignée d liouimes par les assauts précédents. Apiès lui vtnail un détacli' ment de gardesmarines conduit par le vieux m.ijor l'iteairn ; puis arrivait le i','- sous les ordres du colonel IVesbitt. O autres colonnes marchant à droite et à gauche entouraient la redoute de trois côtés.

Lionel cherchait dans les rangs le brave l'olwarlh , dont l'absence commençait à l'inquiéter, quand il arriva en f lee du monticule informe pour la possession duquel on avait déjà répandu tant <ie sang. Une tranquillité profonde y régnait comme à TordinHire, mais une terrible rangée de tubes bronzés dépassait la crête du rempart et suixait les mouvements des coloi'ues d'assaut.

Le bruit de l'artillerie s'atYaiblissant, on put entendre en ce moment le pétillement des flammes et le craquement des rues qui s'écroulait nt tout entières. Le faubourg était en ruine, et d'immenses volutes de fumée uiontaiLiit jusqu'à la redoute pour envelopper d'une ombre funèbre ce théâtre de carnage.

Au pied des fortifications, des ordres donnés à voix basse circulèrent de rang en rang, et ils furent suivis de ce cri : A la ba'iounette! à la baïonnette!

— Hurrali pour le royal irlardais! s'écria Mac Fuse, q\ii se trouvait en tète d'une colonne du côté de la ville incendiée.

— liurrah! répéta une voix bien connue qui se fit entendre (ians la redoute silencieuse : que les grenadiers atlaquent, et le peuple leur donnera une leçon.

Toute la ligne anglaise redoubla d'énergie, et l'on jiouvait croire qu'elle était déjà maîtresse de la redoute , quand la terrible fusillade renversa les premiers rangs.

— En avant! s'écria le major Pitcairn, en avant! ou vous allez laisser au 18' l'honneur de la journée.

— Impossible, murmurèrent quelques soldats; le feu est trop vif.

— Rangez-vous donc, et lais^e^ passer les gardes-marines.

Les derniers débris du bataillon se dispersèrent, et les guerriers de l'Océan, habitués aux luttes corps à corps, les remplacèrent à l'assaut. Les Américains avaient épuisé toutes leurs munitions; îls s'enfoncèrent derrière leur rempart, et quelques-uns, dans leur désespoir, lancèrent des pierres à leurs ennemis. Le canon anglais enfilait les ouvrages avancés de la redoute, qui désormais n'était plus tenable.

— Hurrah pour le royal irlauiiais ! cria de uouveau Mac Fuse en escaladant le rempart, qui l'égalait à peine eu hauteur.

— Hurrah! répéta Pitcairn à l'autre angle du bastion, la journée est à nous !

Un nouveau jet de flammes sortit de la petite i'orleresse. Les braves gens qui avaient voulu suivre l'exemple de leurs officiers furent balayés comme par un tourbillon; le grenadier jioussa un dernier cri de guerre et tomba la tète la première au milieu des ennemis, pendant que Pitcairn mourant était reçu dans les bras de son propre fils.

— hn avant! en avant le -'17"!

Ce cri retentit dans les rangs du vieux bataillon que le général Wolfe avait commandé , et qui monta à son tour à l'assaut. Lionel trouva dans le fossé le vieux major expirant dont il remarqua les yeux pleins de fureur et de désespoir. Tonte» les compagnies entrèrent les unes après les autres dans la redoute sans dclense ; les Américains, dans l'impossibilité de soutenir la lutte faute de munitions, battaient tristement en retiaite et opposaient auv ba'ioiiiietlcs les lourdes crosses de leurs fusils, maniés par des mains robustes. <,)uand les vaillants défenseurs de la citadelle de terre en eurent abandonné la possession, leur défaite fut achevée par le feu meurtrier des bataillons qui les pressaient de trois côtés, l'uis vint une uièléc terrible, oii l'usage des armes à feu fut impossible pendant plusieurs mi-

nutes, mais dont la sauvage conrusion coftta la vie à plus d'un combattant.

Lionel, en suivant l'ennemi dans sa retraite, eut à enjamber plus d'un corps inanimé. Il aperçut entre autres au milieu des cadavres celui de l'étranger qui lui avait adressé la parole dans la réunion populaire à laquelle il avait ass sté. Cnnimc Ii victoire était désormais assurée, le jeune major s'arrêta avec l'idée que l'ienvre de destruction devait cesser désormais; mais en ce moment, l'éclat de son costume attira les regards d'un paysan, qui rassembla ses forces pour immoler une noble victime aux mânes de ses cniupatriotes. Un éclair jaillit du mousquet de cet homme , et Lionel blessé tomba aux pieds cies combattants, privé de connaissance, insensible au triomphe comme au danger.

Dans un combat aussi sérieux , la chute d'un seul officier n'était qu'un incident sans importance; personne ne s'occupa du major, et les régiments passèrent sur lui avec la plus sto'i'que indifférence.

Les Américains étaient descendus dans un creux, entre deux collines, emportant la iilupirt de leurs blessés, et ne laissant aucun prisonnier entre les mains de l'ennemi. Les inégalités du terrain les préservèrent des balles qui siUl.iient au-dessus de leurs tètes, et ils atteignirent aisément le versant d'une éminence, derrière laquelle ils dis|>arur<nt. Ils y furent rejoints .jiar les détachements qui, jugeant la bataille perdue, abandonnaient les prairies, et ces deux corps réunis s'éloignèrent, sans craindre les lointaines volées d' s débris de l'armée anglaise. Le jour tirait a sa fin; les taiiseanx et les batteries avaient cessé la canonnade en voyant disparaître les Américains. On n'entendait plus un seul coup de fusil sur ces hauteurs si longtemps disputées. Les troupes se mirent à fortifier Bunker-Hill, afin de conserver leur stérile conquête, et il ne resta plus aux lieutenants du roi qu'à retourner chez eux pour gémir de leur victoire.

CHAPITBB XVU.

Quoique la bataille de Bunker-Hill eût eu lieu après la fenaison, les chaleurs de l'été furent suivies des gelées de novembre, et à celles-ci succédèrent les tempêtes de février, sans que le major Lincoln pût se rétablir. Il était dans un état près )ue désespéré quand on le transporta dans son lit, après l'avoir ramassé sur le champ de bataille. La . balle l'achée brava longtemps l'art des chirurgiens anglais, (|ui ne croyaient pas pouvoir l'extraire sans entamer des muscles et des artères, et qui n'osaient risquer une opération de laquelle dépendait la vie de i'iiérilier d'une famille -llustre. Si Menton eût été blessé à la place de son maître, il est probable que son sort se serait décidé beaucoi.p plus tôt.

Enfin un jeune docteur entreprenant, récemment arrivé d'Europe avec une habileté ou une effronterie supérieure, ce qui revient .souvent au même, n'hésita pas à déclarer qu'une opération était indispensable. L'état-major im dical de l'armée se moqua d'abord du novateur; mais quand celui-ci eut obtenu l'approbation et la confiance des amis de Lionel, il fut en butte à une violente op,iosilion. Les sommités médicales de l'armée se prononcer, nt ouvertement coptre lui , et leurs effroyables pronostics firent pâlir des hommes qui s étaient montrés impassibles devant le feu de 1 ennemi. Cependant la balle fut extraite ; le malade entra en convalescence, et 1 audacieux praticien, qu'où avait décrié, fut reconnu universellement comme l'auteur d'une nouvelle théorie. Sa réputation s'étendit au loin; toutes les f.icullés de la chrétienté lui décernèrent des éloges, il eut des admirateur^ pas>ionnés et des disciples nombreux. Sa découverte, exploitée maladroitemeut par les chirurgiens d'Angleterre et même par ceux d'Amérique, coûta la vie à un grand nombre d'individus avant la lin de la guerre; mais il est certain qu'elle sauva le major Lincoln.

Pendant sept mois, Lionel demeura dans un état d'insensibilité presque complète. Tantôt la flamme de la vie se ranimait en lui c Jiume celle d'une lampe prête à s'éteindre ; tantôt il était plongé dans une sorte de léthargie qui ressemblait à peine à l'existeuce. Mcriton, qui s'était fait une fausse idée des soufirances de sou maître, avait cru les calmer par l'emploi des soporifiques , et l'insensibilité de Lionel était due peut-être à l'abus du lauitantim que sou domestique lui avait pro» digue pir une humanité mal entendue, au moment de l'opération, l'aventureux chirurgien s'était également servi de la luèuie drogue stupéfiante, et il en était résulté une torpeur de plusieurs jours; mais enfin 1 organisation du major s'était soustraite à cette fatale influence, et avait repris sesionclions régulières. Par un heureux hasard, l'opérateur était trop occupé des honneurs inattendus (pion lui décernait, pour suivre, H'cumtum artein, le cours de l.i giiérison, et cet incomparable docteur, qu'on nomme la nature, profita utilement de celte suspension d hostilités.

Quand l'elïet des calmants eut cessé , le patient se trouva soulagé et toiiib.i dans un doux et profond sommeil qui dura plusieurs heures sans interruption. 11 se réveilla coiiipléleiiient regénéré; son corps corps avait repris des lorces; sa tête était dégagée , et ses idées, sans être Irès-lueides, étaient certainement moins confuses.

Quand ses yeux se rouvrirent apri's un long repos, ils s'arrêtèrent av(o plaisir sur les joyeuses clartés dont un biillaul soleil remplissait

LIONEL LINCOLN

la chambre à coucher, et qu'augmeiilaieul les reflets élilouissants de la neige. Les rideaux des l'enêtres avaient été ouverts , et tous les meuWes de la cKanihre étaient arrangés avec un soin minutieux, qui prouvait que Lionel n'avait pas été négligé pendant sa maladie.

Mcriton était installé sur une chaise longue, et se <lédomniageail d'une nuit de veille par le sommeil du matin , d'autant plus doux qu'il était dérobé. Il semblait penser que le bien-être du serviteur n'était pas moins précieux que celui du maître.

Mille souvenirs agiièrent à la fois l'esprit du major ; il lui fallut quelque temps, avant de séparer les rè\es d'aveè la ré^ilité , et avant de se rendre compte de ce qui s'était passé pen lant sa longue somnolence. Se levant sans difficulté sur le coude de son bras droit , il passa deux fois lentement la main sur son visage et appela son domestique.

Meriton tressaillit à cette vnix bien connue, et après s'être frotté les yeux comme un homme éveillé en sursaut, il s'écria :

— Hein ? monsieur , qu'y a-t-il ?

— Quoi ! s'écria le major Lincoln, x'ous dormez comme un conscrit, et je suis pourtant convaincu qu'on vous a mis en faction en vous recommandant la plus grande vigilance.

Le valet de chambre resta la bouche ouverte, comme s'il eût voulu dévorer les paroles de son maître. Il passa les mains sur ses yeux comme auparavant, mais dans une intention toute différente.

— Dieu soit loué! monsieur, s'écria-l-il; je vous reconnais, et nous allons vivre à présent ccmme autrefois. Vous voilà sauvé, grâce au grand chirurgien de Londres, et nous pourrons retourner à notre maison de Soho-Square, séjour de la civilisation. Dieu soit loué ! vous me souriez encore, et si tout va bien, vous pourrez m'adresser un de ces regards auxquels j'étais h^ibitué , et qui nie bouleversaient quand j'avais commis quelque incartade.

Le pauvre garçon , qu'un long service avait attaché il son maître, et dont le métier de garile-inalade avait augmenté l'aft'rction , fut obligé d'interrompre l'expression de sa joie, parce qu'il versait des larmes. Lionel fut trop vivement touché de ces témoignages de sym- )iathie pour continuer la conversUion. Il s'occupa silencieusement, pendant plusieurs minutes, de se lever et de passer une robe de chambre; puis, s'appuyant sur l'épaule du domestique ébahi, il s'assit à la place que celui-ci venait de quitter.

— Eh bien, Meriton, ça ira, dit Lionel; je crois que je vivrai encore assez pour vous distribuer des reproches et des gainées. J'avais été grièvement blessé, à ce qu'il paraît...

— Blessé! vous aviez élé complètement as<;onimé ! vous avez reçu une balle, un coup de baïonnette ; et un cscadrun de cavalerie vous a passé sur le co'ps; je liens ces détails d'un soldat du royal-irlandais, qui était à vos côtés pendant ce temps-là, et qui a eu le bonheur d'en réchapper. C est un brave homme que ce Térence, et s'il était possible que Votre Honneur eût besoin d'une pension , il serait à même d'attester par serment vos blessures devant n'importe quel tribunal.

— J'en suis convaincu, dit Lionel avec un sourire, en passant machinalement la main sur son corps; mais ce pauvre diable doit m'avoir attribué quelques-unes de ses blessures. Je conviens que j'ai reçu une bal le; quant aux coups de baïonnelle et de pied de cheval, je ne crois pas les avoir reçus.

— J'ai la balle, reprit Meriton, et il exhiba le morceau de plomb a]dati. nie est dans ma poche depuis treize jours, après avoir torturé Votre Honneur depuis six mois , cachée au milieu des muscles et des téi;umenls , comme dit le docteur; mais enfin la voici ! Nous l'avons, grâce à l'illustre chirurgien de Londres !

Lionel prit sa bourse, que Jlerilon avait placée régulièrement tous les matins sur la table, et mil quelques guinées dans la main de sou domestique.

— Voilà un peu d'alliage pour mêler avec le plomb , dit-il; ôtezmoi ce vilain objet, et qu'il ne reparaisse plus.

Meriton s'empara froidement des deux métaux, et après avoir calculé d'un coup d'œil rapide le montant des guinées , il les mit dans une de ses poches; mais il déposa le plomb dans l'autre , et s'occupa de l'accomplissenient de ses fonctions quotidiennes.

— Je me rappelle que j'ai pris part au combat sur les hauteurs de Charlestown, reprit Lionel; je me souviens aussi de certaines circonstances qui m'ont frappé depuis celte époque ; mais en somme , Meriton, je crois que mes idées n'ont pas été remarquables par leur clarté.

— Mon Dieu , monsieur, vous m'avez parlé , vous m'avez grondé , vous m'avez loué maintes et maintes fois, mais vous n'y mettiez pas autant de vivacité qu'aujourd'hui.

— Je suis chez madame Lechmere, dit Lionel en examinant la chambre ; je ne me trompe pas , je reconnais Irop bien la disposition de l'appartement.

— Oui sans doute, monsieur; c'est par les ordres de madame Lechmere qu'on vous a transporté du champ de bataille ici. Elle vient vous voir tous les jours dans l'après-midi, et je lui ai entendu répéter souvent que si vous aviez le malheur de succomber, toutes ses espérances seraient détruites.

— C'est donc madame Lechmere qui me rendait visite ? reprit Lionel d'un air rêveur; je me souviens vaguement d'une femme qui

rôdait à mon chevet; mais il me semble qu'elle était plus jeune et plus alerte que ma tante.

— Vous avez parfaitement raison , monsieur; vous avez eu une garde comme on en voit peu : elle surpasse la (dus vieille dans l'art de préparer la tisane, et la meilleure cabaretière de Londres ne fait pas aussi bien le vin chaud.

— Voilà de grandes qualités! et quelle est la femme qui les possède?

— Miss Agnès Danforth, l'incomparable miss Agnès.

— Elle ! répéta Lionel désappointé ; j'espère qu'elle n'a pas eu tout l'embarras; il y a bien assez de femmes dans la maison pour qu'elle n'ait pas éié seule à s'occuper de moi... Enfin, Meriton, n'avaitelle personne pour l'aider dans ces actes de bienveillance ?

— Je l'aidais de mon mieux, monsieur, mais il manquait toujours quelque chose au vin chaud que je confectionnais.

— On croirait, à vous entendre, dit Lionel , que je n'ai fait que boire du porto pendant six mois.

— Mon Dieu, monsieur, vous n'auriez pu en avaler une gorgée, ce que j'ai toujours considéré comme un mauvais symptôme, car la potion était appel ssante.

— Ne me parlez plus de votre breuvage favori ; l'idée seule m'en fait mal au coeur... Mais, dites-moi, d'autres amis sont-ils venus demander de mes nouvelles ?

— Sans doute , monsieur, le général en chef a envoyé tous les jours un aide de camp, et lord Percy a déposé sa carte...

— Ce sont des visites de ])olitesse ; mais j'ai des parents à Boston... Miss Dyneviir a t.-elle quitté la ville?

— Non , monsieur, dit le valet de chambre en arrangeant froidement les fioles sur la table de nuit; elle n'est pas très-amusante, cette miss Cécile I

— Serait-elle malade?

— Quel plaisir de vous entendre encore parler avec tant de vivacité ! Non, monsieur, elle n'est pas malade; mais elle n'a pas moitié autant d'activité que sa cousine miss Agnès Danforth.

— Pourquoi croyez-vous ctla ?

— Parce qu'elle ne fait que rêver, au lieu de s'occuper des soins du ménage Je l'ai vue assise des heures entières sur cette même chaise oii vous êtes, sans bouger; seulement elle me regardait en soupirant, ou tressaillait quand vous aviez l'air de vous plaindre. Je la soupçonne de composer des vers.

— "Vraiment! dit Lionel poursuivant la conversation avec un intérêt qui n'aurait pas échappé à un homme plus observateur; quelle raison vous l'ait croire que miss Dynevor se mêle de poésie ?

— Elle tient souvent un morceau de papier à la main , le lit et relit avec tant d'attention qu'elle doit le savoir par cœur, et c'est ainsi que les poêles relisent sans cesse ce qu'ils écrivent.

— C'est peut-être une lettre '. s'écria Lionel avec une vivacité qui fit tomber des mains de Menton la fiole ipi il essuyait.

— Mon Dieu, monsieur, avec quelle force vous parlez! vous voilà absolument comme autitfois.

— C'est que je suis étonné de vous trouver tant de connaissances en poésie, monsieur Meriton.

— Je les dois à la pratiijue , monsieur, dit le valet de chambre en se rengorgeant. On a beaucoup vanté à llavencscliffe les vers que je fis sur la mort d'un cochon de lait , et j'ai mis le sceau à ma réputation en rimant sur un vase que portait un jour la domestique de lady Bab, et qu'elle cassa en se déballant parce que je voulais l'embrasser.

— Eli bien 1 dit I ionel, je lirai ces chifs-d'œuvre plus lard , quand je serai plus fort. Eu attendant, allez rendre visite au garde-manger, et voyez s'il est bien garni. Mon estomac commence à ressentir les symptômes de mon rétablissement.

Le serviteur se relira et laissa son maître livré à ses rêveries, 1» tète appuyée sur la main. Il avait passé plusieurs minutes dans celte attitude, lorsqu'il entendit des pas légers derrière lui. C'étaient ceux de Cécile Dynevor qui s'avançait avec précaution, pensant trouver le malade à la place qu'il avait si longtemps occupée.

Lionel, presque entièrement caché piir le dossier d'un fauteuil, la suivit des yeux , et s'aperçut qu'elle était d'une pâleur imuitte , lorsque l'air agité par le soiifil'e de la jeune fille souleva les légers rubans de son bonnet du matin. Elle enlr'ouvrit les rideaux du lit, et n'y trouvant personne , elle se tourna immédiatement vers le fauteuil. Alors elle rencontra les yeux du jeune homme, qui rayonnaient de plaisir, et qui exprimaient une animation qu'ils avaient depuis long;temps perdue. Dans un transport involonlaire , Cécile se précipita aux pieds du jeune homme , et lui prit les mains eu s'écriant :

— Lionel, cher Lionel , vous êtes mieux enfin ! Dieu soit loué ! nous vous retrouvons.

Lionel dégagea doucement ses mains, qu'elle étreigiiait sans ménagement, et se trouva possesseur du papier qu'elle tenait et qu'elle venait de lui confier par mégarde.

— Chère Cécile, dit-il , c'est la lettre que je vous ai écrite au moment d'exposer mes jours. Elle exprimait les plus purs sentiments de mon cœur. Serait-ce en vain que vous l'avez conservée!

Cécile couvrit de ses mains sa figure brûlante , et elle fondit en lar* mes, sans pouvoir résister au lorrent d'émotions dont elle était assaillie. Il est iiiulile de répeter les paroles tendres et consolantes que

IS

LIONEL LINCOLN

le jeune lioininc lui vroiiiRiia ; mais on prtit dire qu'elles ne finenl pas sans eflie:iciti'. Hienlôl Ceeilc releva In tête, et soutint les reff.irds pleins tle eonfianee et d'ardeur de Lionel. Klle avait trop souvent parcouru la lettre ]iour avoir Ixsoin d'expliealion ; elle avait montré trop de dévouement et d'affeeliou jUMidant cette longue maladie pour avoir recours à ces petites manoeuvres de coquetterie qui sont d'usaf;e en pareille circonstance. Klle dit tout ce que pouvait dire une femme tendre, généreuse et modeste, et le peu de mots qu'elle prononça activèrent merveilleusement la convalescence de son amant.

— Et vous avez reçu cette lettre le lendemain de la bataille? dit Lionel en s'appuyant avec tendresse sur la jeimc fille toujours agenouillée.

— Oui , oui, vous aviez recommandé de remettre ce papier à mon adresse , si vous restiez au nombre des morts. Pendant un mois entier, nous vous avons tous cru perdu. Oh ! quel mois d'angoisses et d anxiétés !

— N'en parlons plus, ma douce amie. Dieu soit loué! l'avenir nous promet la santé et le bonheur.

— Dieu soit loué! répéta Cécile, qui sentit revenir ses. larmes sans pouvoir les arrêter. Je ne voudrais pas revoir un pareil mois pour tous les trésors du monde.

— Chère Cécile, repartit Lionel, je ne puis vous payer de vos souffrances qu'en vous protégeant dans la vie comme votre père le fersit s'il était encore ici-bas.

— Je compte sur vous, Lincoln. J'ai reçu votre serment , et je serais malheureuse si j'en doutais.

Lionel attira la jeune fille dans ses bras , et la pressa sur son cœur. On entendit tout à coup des pas dans l'escalier* Cécile se releva, et s'enfuit avec rapidité, laissant à peine à son prétendu le temps de remarquer la vive rougeur de son teint.

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