CHAPITRE XVHI
Pendant que Lionel se remettait de son trouble , on continuait à entendre dans l'escalier des pas lourds et bruyants comme ceux d'un bomme qui marche avec des béquilles. Enfin, le visiteur se présenta; c'était Polwarth, qui vint serrer avec cordialité la main de son ami, et qui s'écria d'une voix sonore :
— Dieu vous garde, Lionel, et qu'il nous garde tous! Meriton m'a dit que vous aviez enfin le véritable symptôme de la santé, un bon appétit. Je me serais cassé le cou pour venir vous féliciter, mais étant entré dans la cuisine sans la permission de madame Lechmere, j'ai indiqué la manière de faire cuire le bifteck qu'on vous apprête — rien n'est meilleur après un long jeûne.... Dieu vo'.is garde, mon cher Lion!.... Le brillant de vos yeux est à mon cœur ce que le poivre est à l'estomac.
Pohvarlh cessa de parler , se détourna sous prétexte de chercher un siège, toussa, et s'assit silencieusement. Pendant cette évolution, Lionel put remarquer que la personne du capitaine avait subi un notable changement. Il avait encore de l'embonpoint, mais le développement de son abdomen était beaucoup moins sensible. Une de ses jambes était remplacée par une jambe de bois, assez grossièrement taillée, et garnie d'un bout de fer. Cette triste méîamorphose attira les yeux du major , qui contempla avec surprise son ami , pendant que celui-ci s'installait sur un fauteuil garni de coussins.
— Ma charpente endommagée vous étonne, dit Polwarth, et d'un air d'indifférence affectée il leva sa jambe de bois, qu'il frappa Itgèrement de sa canne.
— Ce morceau de bois n'est pas sans doute artistement façonné comme il l'eût été par la main de Phidias, mais il a son prix dans une •ville comme Boston , d'autant plus qu'il ne connaît ni le froid , ni la faim.
— Les Américains font donc le siège de la ville :' dit Lionel saisissant un prétexte pour changer de conversation.
— Ils nous serrent de près, même , depuis que les basses eaux sont gelées sur le continent, et qu'une nouvelle roule c^t ouverte ainsi jusqu'au cœur de la place. l'eu de temps après le combat de Bunker- Hill , leur généralissime virginien, 'Washington, est arrivé sur l'auire péninsule avec tout l'attirail d'une grande année. Depuis ce temps, la guerre s'est passée en escarmouches insignifiantes, mais nous sommes enfermés comme des pigeons en cage.
— Et le général Cage ne fait pas lever le blocus !
— Gage! on l'a renvoyé, comme la soupe à la fin du premier service. Dès que le ministère a reconnu que les cuillers ne sulhsaient plus et qu'il fallait jouer des fourchettes, il a nommé sir William llo«c gouverneur. Cela tient en échec les rebelles, qui savent dcjii que noire chef entend son métier.
— Oui, secondé par des hommes tels que Clinton et Burgoyne, il peut conserver facilement sa position.
— Quelle position peut-on conserver, major Lincoln, en face de l'inanition ?
— Le cas est-il donc si désespéré ?
— Jugez-en , mou ami. Quand le parlement avait formé le port de Bo^itun , un nous ajiportait di'i approvisionnements en masse. Mainte-
nant que nous l'avons ouvert, pas un bâtiment ne se montre dans la
rade Ah 1 iMerilon , vous servez donc lebifleckl Mettez-le là , à
portée de votre maître , et donnez-moi une assiette. J'ai à peine déjeuné ce matin.... Ainsi, nous sommes presque dénués de ressources, encore les rebelles ne nous laissent-ih pas jouir en paix du peu qui nous reste... Qael mets appétissant!.. Ils ont eu même l'audace d'équi- ])er des corsaires pour nous couper les vivres; et heureux l'homme qui peut avoir un ]dat comme celui que voilà devant nous!
— Je ne supposais pas les Américains assez puissants pour nous bloquer aussi étroitement.
— Je ne conle nos malheurs qu'à moitié. Quand on a le bonheur de se procurer de bonne viande , on manque de charbon pour la faire cuire.
— En voyant le bien-être qui m'environne, mon cher ami , je suis tenté de croire que vous exagérez.
— Pas du tout; quand vous sortirez, vous reconnaîtrez par vousmême que je ne suis qu'un trop fidèle historien. Nous ne sommes pas encore forcés de no\is manger les uns les autres, mais nous sommes bien las. Si quelque malheureuse vache vient à flotter au milieu des glaçons, les Anglais et les Américains se la disputent avec acharnement, et souvent même elle nous coule une canonnade ! et je ne tiens pas là le langage d'un mécontent, car Dieu merci, je n'ai qu'un seul pied à réchauffer , et maintenant que je suis si tristement diminué , j'ai besoin de moins de nourriture.
Lionel devint moins mélancolique en voyant son ami plaisanter sur la perte d'une jambe; et par une transition naturelle, il s'écria : Quoi -qu'il en soit, nous avons chassé les rebelles et obtenu la victoire.
— Hum! répliqua le capitaine en regardant sa jambe de bois d'un air pensif. Si, profitant sagement des bienfaits de la nature, nous avions tourné la position, au lieu de nous jeter dans la gueule du loup , nous aurions pu conserver nos membres ; mais sir William Howe aime voir l'ennemi face à face , et il a satisfait sa fantaisie dans cette circonstance.
— Il a dû rendre grâce à Clinton, qui s'est précipité dms la mêlée.
— Au contraire ! il lui en a voulu de lui dérober une partie de sa gloire; pour nous, nous n'avons pas songé à le remercier, occupés que nous étions de nos morts et de nos blessés.
— Les pertes ont donc été considérables?
— Nous avons laissé sur le terrain au moins onze cents hommes, suivant les calculs ofiiciels , mais on peut hardiment en compter treize cents.
— Les gardes-marines ont dû bien souffrir, reprit Lionel avec hésitation ; j'ai vu moi-même tomber Pitc lirn , et je crains que notre vieil ami le grenadier n'ait pas survécu au combat.
— Alac-Fuse n'. st pas revenu , reprit Polwarth ; mais aussi c'était un homme bien entêté dans ses idées. J'avais traversé le canal en même temps que lui , et il avait exposé les plus étranges opinions sur l'art de la guerre. H prétendait que les grenadieïs devaient tout faire , et il ne laissait aucune part aux autres.
— Tout le monde a ses bizarreries, reprit le major, et il serait à désirerqu'elles fussent aussi inoffeusives que celles du pauvre Mac Fuse.
— Oui , oui, ajouta Polwarth d'une voix émue ; il était opiniâtre dans des bagatelles, comme l'art de la guerre et la discipline militaire; mais dans toutes les choses importantes, il cédait aussi aisément qu'un enfant. A table, il s'arrangeait de tous les plats, et c'était un convive facile à contenter.
— Vous qui l'êtes moins , dit Lionel , comment faites-vous pour avoir une table suffisamment garii-ie ?
— J'ai fait un pacte avec Scth Sage; j'ai obtenu sa mise en liberté, mais avant de m'occuper de lui avoir des passe-ports, j'ai exigé qu'il s'engageât à me servir de pourvoyeur pendant le blocus. J'ai tenu ma parole , il tient la sienne, et moyennant un bon prix, il m'envoie des provisions deux fois par semaine.
— Et les Américains n'interceptent pas le convoi?
— Non , heureusement ; je suppose que maître Seth, pour protéger son commerce illicite, seat assuré la protection d'un homme influent parmi les révoltés.
— Mais si Washington le laisse faire, sir William Howe pourrait se formaliser de ce manège.
— Afin de détourner les soupçons, et de servir en même temps la cause de l'humanité , notre ancien hôte emploie pour messager un homme dont la stupidité est notoire, un certain Job Pray que vous devez vous raïqieler.
Lionel garda le silence pendant quelques instants; ses souvenirs eonuuençaicnt à renailre , et ses pensées se reporlaicnt aux cireo;'.stances (|ui avaient signalé les premiers mois de son séjour à Bo>toii. 11 éprouvait sans doute un senliment pénihle, qu'il essaya de dissiper, en disant avec une gaieté forcée :
— Parbleu ! quand on a vu Job une seule fois , il est impossible de l'oublier. 11 était autrefois trèi-.ittaché à ma personne; mais je suppose qu il m'aura négligé peiulant ma maladie.
— l'as du tout; non-seulement il s'est informé à plusieurs reprises de votre état , niais encore il eu était souvent mieux instruit <pie moimême, et c est lui qui m'a appris le premier que la balle avait élé exilai le.
LIONEL LINCOLN
— C'est singulier, dit Lionel.
— Pas aut:iiit qu'on pourrait se l'imaginer. Ce garçon, qu'on accuse d'être imbécile, ne manque pas de sagacité, et il en a fait preuve plusieurs fois dans le choix des mets destines à notre table... Ah ! Lionel , nous n'y verrons plus notre ami , le pauvre Mac-Fuse, qui savait plaisanter et manger à la fois, et qui nous divertissait par ses saillies !
Lionel, qui désirait encore changer le sujet de la conversation, demanda à Plowarth le récit de ce qui s'était passé depuis la bataille de Bunker-HiU, et celui-ci lui raconta avec empressement tout ce qu'il savait. Le général en chef avait conservé la presqu'île de Charlestown , et il était bloqué comme dans Boston même. Pendant ce temps, les hostilités avaient commencé au sud du ileuve Saint-Laurent et des grands lacs. Les colons, agissant avec l'enthousiasme d'un premier soulèvement, avaient triomphé presque partout. Il avait fallu pour les repousser avoir recours non - seulement aux soldats anglais, mais encore à des bandes mercenaires, empruntées aux Etats d'Allemagne. Alors l'autorité royale, qui avait été longtemps protégée par cette maxime : « Le roi ne peut avoir tort, » avait été librement discutée. On avait contesté les prérogatives de Georges III; l'attachement qu'on lui portait s'était graduellement éteint, et l'on songeait déjà à proclamer ouvertement l indépendance des Etats-Unis.
Pendant cette narration , Lionel ne put s'empêcher d'applaudir par intervalles au courage et à l'énergie de ses compatriotes; mais Polvvarth lui répondait en souriant d'un air mélancolique et en montrant d'un geste le morceau de bois qui lui tenait lieu de jambe.
Après un long entretien, le major se sentit plus faible, et jugea prudent de se remettre au lit. Pohvarth l'aida à se déshabiller, lui serra Il main, et sortit en faisant à chaque pas un bruit qui trouvait un écho dans le cœur de son ami.