‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 161 sur 253 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

11 est rare qu'un Indien perde son calme philosophique et son apparente égalité d'humeur. Lorsque Content et sa famille parurent sur la colline, ils trouvèrent les deux chefs se promenant sous les arbres avec la gravité couvenable à leur rang. Un Indien nommé Annawon fit placer les captifs aux pieds de la ruine et attendit patiemment qu'il plût à ses supérieurs de commencer leur enquête. Il n'y avait rien dans cette altitude de l'air abject des esclaves asiatiques; elle tenait à l'éducation , qui apprend aux Anglais à maîtriser toutes leurs émotions naturelles. L'humilité religieuse produisit des effets analogues chez ceux que la fortune avait mis au pouvoir de l'ennemi; il eût été curieux pour un observateur d'étudier les rapports et les différences qui existaient entre le sang-froid tout matériel des sauvages et la résignation ascétique des prisonniers. Seul parmi eux, le jeune Marc avait encore un front sourcilleux, et l'irritation ne cessait de se peindre dans ses regards que lorsqu'ils tombaient accidentellement sur sa mère.

Au bout de quelques minutes, Métacom , ou le roi Philippe , comme nous l'appellerons indifféremment, rouvrit ainsi la conférence :

— Cette terre est bonne , dit-il ; elle a plusieurs couleurs pour réjouir les yeux de celui qui l'a faite. D'un côté, elle est noire, et les chasseurs qui la foulent aux pieds sont noirs , car ils ressemblent à l'insecte qui prend la nuance de sa feuille natale; d'urf autre côté, elle est blanche , et donne naissance aux hommes pâles qui devraient y rester pour mourir, sous peine de perdre la route de leurs heureux territoires de chasse.

— Adorateur des idoles , interrompit le puritain , ces doctrines sont insensées. Tous les pays sont égaux aux yeux du Seigneur. L'âme des morts s'élève vers le ciel , quelle que soit la place où elle laisse sa dépouille , au milieu du calme ou des tempêtes, des terres du soleil ou des terres de la gelée , des profondeurs de l'Océan ou des tourbillons de l'incendie....

Le puritain fut interrompu à son tour. Métacom lui appuya un doigt sur l'épaule en lui disant :

— Et quand un Visage-Pâle a péri dans les flammes, peut-il encore marcher sur la terre? Les hommes justes ont-ils la faculté de franchir, quand il leur plaît, la rivière qui sépare ce pays des champs éternels du repos ?

— V oilà bien la pensée abominable d'un pa'ien ! Enfant de l'ignorance, apprends qu'il est impossible de franchir les barrières qui s'élèvent entre la terre et le ciel, et que l'être purifié ne saurait supporter les impuretés de la chair.

— C'est ce que prétendent les Visages-Pâles , reprit l'astucieux Philippe ; mais ils mentent pour cacher leurs secrets aux Indiens, et pour les empêcher de devenir aussi habiles qu'eux. Mon père et ses compagnons ont été autrefois brûlés dans.cettc citadelle, et maintenant ils sont ici.

— Ce blasphème m'inspire plus de pitié que de colère, reprit le vieux Marc irrité de cette accusation de sorcellerie, et pourtant je ne saurais souffrir, sans manquer à tous mes devoirs, qu'une erreur aussi fatale se répandit parmi ces pauvres victimes de Satan. Wampanoag, l'histoire que tu as entendu conter est une tradition mensongère. Il est vrai que la famille courut un grand danger dans cette tour, et qu'aux yeux des hommes qui nous surveillaient elle parut étouffée dans les flammes ; mais le Seigneur nous suggéra 1 idée de chercher un refuge dans le puits, dont il fit l'instrument de notre salut.

Les auditeurs, malgré leur finesse excessive, ne purent cacher l'étonnement que leur causa cette simple explication de ce qu'ils regardaient comme un miracle. L'admiration fut le premier sentiment qu'ils éprouvèrent ; mais ils n'ajoutèrent foi aux paroles du puritain qu'après en avoir eux-mêmes vérifié l'exactitude. La petite porte de fer qui fermait l'entrée du puits était encore sur ses gonds, et ils l'ouvrirent pour en examiner la profondeur et juger de la possibilité du fait.

Une expression de triomphe rayonna sur le visage basané du roi Philippe , tandis que les traits de son allié peignaient à la fois la satisfaction et le regret. Ils s'éloignèrent du groupe en rêvant, et quand ils se parlèrent , ce fut dans leur langue indigène.

— Mon fils a une langue qui ne peut mentir, dit Métacom d'un ton de condoléance et de flatterie. Ce qu'il a vu il le dit, et ce qu'il dit est vrai. Conanchet n'est pas un enfant ; c'est un chef. Son corps est jeune, mais sa sagesse a des cheveux blancs. S'opposera-t-il désormais à ce que nous scalpions ces Anglais, quoiqu'ils ne se cachent plus dans des trous comme les renards ?

— Le sachem a des pensées sanguinaires, repartit le jeune chef avec vivacité : mes jeunes gens ont pris des chevelures depuis le lever du. soleil. Ils sont fatigués; il faut qu'ils se reposent.

— Faut-il aussi qu'ils oublient que le gazon a été arrosé d'un sang trop coloré pour venir des veines des Visages-Pàles ; que les pluies ne peuvent l'effacer, ni les neiges le blanchir? Ce sang est celui du grand Mianlonimoh ; les traces en sont encore visibles sur la terre ; elles font

Imrlci' les loups ; les oiseaux crient en volant au-dessus d'elles, et les U'ianls s'en (Ktouincnt.

— Wampanoag , reprit Conancliet avec fierté , je les ai cachées sous les di'lnis des niaisdns de nos ennemis. La tombe de mon père est couverte de clievelures conquises par la main de son fils.

— Mais depuis ce temps, une ville indienne a été incendiée au milieu des neiges. Je vois les filles éplorées, les enfants grillés sur des cliarl)ons, les jeunes gens frappés par derrière, les vieillards mourant comme des chiens ? fcst-cc le village des lâches Péquods ? Non ! c'est le pays du grand Narragansetl, et le brave sachera est l.'i pour combattre ! Je ferme les yeux, car la fumée m'aveugle.

Conanchet entendit avec un morne silence cette allusion à la destriielion récente du principal établissement de sa tribu. Une influence puissante et mystérieuse semblait étouffer dans son cœur le sentiment de la vengeance. Il détourna les yeux pour les porter sur les captifs, dont le sort dépendait de lui , puisque la bande qui avait envahi la vallée du Crapaud-Volant était presque entièrement composée de guerriers de sa nation. Un mouvement que fit Métacom attira de nouveau son attention.

— (Ju'est-ee que mon père voit encore? demands-t-il : une femme qui n'est ni blanche ni rouge, qui bondit comme un jeune faon, qui a vécu dans un vvigwam à ne rien faire, qui parle deux langues, qui tient les mains devant les yeux d'un grand guerrier pour qu'il soit aveugle comme un hibou au soleil...

Métacom s'arrêta, car il venait d'apercevoir tout à coup la jeune femme dont il venait d'esquisser le portrait. Après avoir fait un saut en avant, elle avait reculé brusquement, eniii;nant d'avancer et ne sachant s'il était convenable qu'elle s'éloignât. Dans cotte incertitude, elle ressemblait à une créature fantasli(pie , prête à disparaître dans la brume; mais en échangeant un regard avec Conanchet, elle prit la modeste attitude d'une Indienne en présence d'iui sachem.

La jeune femme n'avait pas vingt ans. Elle était d'une taille un peu au-dessus de celle des Indiennes; mais ses formes avaient autant de légèreté, de délicatesse, que le comportait la plénitude particulière. Ses jambes, que laissait voir à demi une jupe courte de drap écarlate, étaient fines et de proportions presque irréprochables, et jamais pied mieux dessiné n'avait honoré le mocassin garni de plumes. Quoiqu'elle fût enveloppée depuis le cou jusqu'aux jambes d'un justaucorps de calicot, il était facile de voir que ses contours n'avaient pu être gâtés ni par les maladroites tentatives de l'art , ni par les funestes effets du travail. L'éclat de son teint avait été obscurci par le hâle , un vif incarnat en avait remplacé l'éblouissante blancheur primitive; elle avait de grands yeux, doux, bleus comme le ciel du soir, les sourcils arqués, le nez droit et légèrement aquilin, le front régulier , poli, mais plus bombé que celui d'une fille de la tribu des Narragansetl. Ses cheveux, au lieu de pendre en tresses d'un noir de jais, se détachaient en boucles dorées de leurs bandelettes de coquillages.

Les particularités qui distinguaient cette femme ne se bornaient pas aux traces indélébiles de son origine. Sa démarche avait plus de grâce, son pied était plus en dehors, ses mouvements avaient plus d'aisance que si elle eût été condamnée dès l'enfance aux fatigues et à la servitude. Quoique parée de quelques-unes des précieuses babioles de la race détestée oii elle avait évidemment pris naissance, elle avait J'air timide et sauvage des indigènes parmi lesquels elle avait grandi. Sa beauté eût été remarquable en tout pays ; mais le jeu de ses muscles, le développement de ses membres, le rayonnement de ses yeirx na'ifs, la liberté de ses mouvements, ne se seraient guère conservés au delà de lenfance dans une société qui détériore si souvent l'œuvre de la nature en essayant de la perfectionner.

Quoique la couleur de ses yeux n'eût rien d'indien, les regards in-

• quiets mais pleins d intelligence qu'elle jeta sur la scène qui s'offrait

il ses yeux, annonçaient une femme habituée au plus complet exercice

de ses facultés. I\loiitrant du doigt Wbital Ring, qui se tenait un peu

u l'écart, elle dit d'une voix basse dans la langue des Indiens :

— Pourquoi Conanchet a-t-il envoyé chercher sa femme dans les bois?

Le jeune s-ichcm ne répondit pas. Il semblait même avoir à peine conscience de la ]u-ésence de sa compagne. Il conservait la réserve et la h.iuleur d'un chef occujié d'affaires imporlanles. Quel que fût le trouble de ses pensées, il n'était pas facile d'en lire le témoignage sur .ses trails toujours im])assibles. (^ii;int à Philippe, il ne put dissimuler le méconlement qui plissait son front.

— Mon frère désire-t-il encore savoir ce que je vois? demanda-t-il avec mépris , quand il eut reconnu que son compagnon n'était pas disposé il répondre à sa femme.

— Que voit le sachem des 'Wampanoag? reprit fièreinentConanchet.

— Une grande tribu sur le sentier de la inierrc. 11 y a beaucoup de braves, et un clief dont les pères sont desrendiis des nuées. Leurs mains sont en l'air; elles fnippcnt des coups pesants. La flèche est rapide, la balle entre sans ipi (ui la voie, mais elle lue. Le sang qui coule des blessures est de la couleur de Iciui. Maiiilenant le sacliem ue voit plus, niiiis il entend, C est le cni de vieliiire, et les guerriers

sont contents. Les chefs qui habitent les heureux territoires de chasse viennent avec joie au-devant des morts, car ils ont reconnu le cri de leurs enfants.

La physionomie expressive de Conanchet s'anima involontairement à cette description de la scène ii laquelle il venait d'assister. Il ressentit malgré lui l'enivrement du triomphe. Cependant il dit avec calme :

— Ensuite ?

— Je vois un messager; j'entends les mocassins d'une squaw.

— Métacom , les femmes des Narragansett n'ont plus de hutte, leur» villages sont en cendres, et elles suivent les jeunes gens pour avoir à manger.

— Je ne vois pas de daim. Le chasseur ne trouvera pas de gibier dans le défrichement des Visages-Pâles; mais le blé est plein de lait; Conanchet a faim; il a envoyé chercher sa femme, pour qu'il puisse manger.

Le jeune sachera étreignit avec force la poignée du tomahawk placé sous son bras, mais ce moment de colère dura peu ; et comme fatigué des discours de son perfide allié, il l'éloigna d'un geste dédaigneux :

— Va , Wampanoag , dit-il , mes jeunes gens pousseront le cri de guerre lorsqu'ils entendront ma voix, et ils tueront le daim pour les femmes. Sacliem, mon parti est pris.

Philippe répondit par un regard de menace, qu'il réprima presque aussitôt pour prendre un air de commisération, et il quitta la colline.

— Pourquoi ("onanchct a-t il envoyé chercher sa femme dans les bois? répéta la jeune fille.

— Narra-lMattah, approche, dit le chef d'un ton radouci , ne crains rien, fille du matin, car ceux qui nous environnent sont d'une race qui admet lesfemmes au feu du conseil. Ouvre les yeux et regarde. Y a-t-il dans ces arbres quelque chose qui te semble comme une ancienne tradition ? As-tu vu cette vallée dans tes rêves? Les Visages-Pâles qu'a épargnés le tomahawk de mes jcunesgens ont-ils déjà été conduits vers toi par le grand Esprit, durant la nuit sombre?

La jeune fille écouta attentivement, et parcourut des yeux le paysage avec cette vivacité si remarquable dans les êtres dont le danger et la nécessité développent les organes. Elle regarda tour à tour le verger embaumé , le hameau avec sa petite forteresse, les plaines verdoyantes et les ruines du blockhaus , qui semblaient là pour avertir qu'il ne fallait pas se fier aux signes de paix et de bonheur qui régnaient alentour.

— C'est un village des Anglais, dit la femme d'un air rêveur. Une Narragansett n'aime pas regarder les huttes de la race détestée.

— Ecoute, le mensonge n'est jamais entré dans les oreilles de Narra- Mattah. Ma langue a parlé comme la langue d'un chef; tu n'es pas venue du sumac rouge, mais de la neige. Ta main n est pas comme les mains des femmes de ma tribu. Elle est petite, car le grand Esprit ne l'a pas faite pour travailler; elle est de la couleur du ciel du matin, car tes pères étaient nés près de la place oii le soleil se lève. Ton sang est comme de leau de source, tu sais tout cela, car personne ne t'a menti. Parle , n'as-tu jamais vu le wigwam de ton ])ère ? La voix de ton père ne t'a-t-elle jamais ])arlé dans le langage de ton peuple?

Narra-Mattah, ou la Neige-Tourbillonnante, se tenait dans l'attitude d'une sibylle qui écoute les ordres secrets de l'oracle.

— Pourquoi , dit-elle , Conanchet adresse-t-il ces questions à sa femme? 11 sait ce qu'elle sait, il voit ce qu'elle voit; leurs deux pensées sont confondues. Le grand Esprit leur a donné des peaux de différente couleur, mais leurs coeurs se ressemblent. Narra-Mattah n'écouterait pas le langage du mensonge. Elle ferme l'oreille pour en éviter les sons odieux; elle essaie de l'oublier. Elle n'a besoin que d'une seule langue pour parler à Conanchet; pourquoi retourneraitelle en arrière dans ses rêves, lorsqu'un grand chef est son époux?

Le guerrier s'attendrit en contemplant la figure naïve et confiante de sa femme. Toute sa fermeté disparut, et l'on vil régner sur ses traits une expression de tendresse aussi douce et aussi marquée que s'il eut connu les délicatesse de la civilisation.

— Jeune fille, dit-il après un moment de réflexion , on est ici dans le sentier de la guerre. Tous ceux qui s'y trouvent sont des hommes. Lorscpie je t'enlevai de ton nid, tu étais romine le pigeon qui n'a pas encore déployé ses ai'.es. (xpendaiit le vent de plusu'urs hivers avait souillé sur toi. Te rappelles-tu la cabane où tu les a passés?

— Je ne connais que le wigxvani de ( Conanchet, où j'ai des fourrures en abondance.

— Oui , je suis chasseur, et les castors se jnépirent ii mourir quand ils entendent mes mocassins. i\lais les Visages-Pâles conduisent la charrue. La Neige-Tourbillonnante se souvient-elle de la manière dont vivent les Anglais ?

La femme attentive parut réfléchir; ]iuis elle fil un geste négatif.

— Ne voit-elle jamais un feu allumé ;iu milieu des cabanes? n'en* tend-elle pas les cris des guerriers qui envahissent un établissement?

LE COLON D'AMÉRIQDE.

— J'ai vu bien des incendies ; les cendres de la ville des Narragansettout à peine eu le temps de refroidir.

— INarra-Mattah n'entend-t-elle pas son père qui implore pour elle le Dieu des Anglais ?

— Le grand Esprit des Narragansett a des oreilles pour son peuple.

— Mais je distingue une voix plus douce. C'est une femme au visage pâle, au milieu de ses enfants. Sa fille ne peut-elle l'entendre?

La Neige-Tourbillonnante mit la main sur le bras du chef, et ses regards parurent conjurer la colère qu'elle avait peur de soulever par ses révélations.

— Cbef de mon peuple, reprit-elle, ce qu'une fille des plantations voit dans ses rêves ne doit pas être caché. Je ne songe pas aux cabanes de ma race, car le wigwam de mon époux est plus chaud; je ne songe pas aux aliments et aux habits d'un peuple artificieus, car peuton être plus riche que la femme d'un grand chef? Je ne songe pas à mes pères occupés à prier leur grand Esprit, car personne n'est plus puissant que le Manitou. J'ai oublié tout cela , je ne veux plus m'en occuper. J'ai appris à détester une race avide et affamée; mais je vois une créature que les femmes des Narragansett ne connaissent pas. C'est une femme à la peau blanche, qui s'incline doucement sur moi pendant la nuit. Elle a des yeux et une langue : Que veut la femme de Conanchet? dit-elle; a-t-elle froid, voici des fourrures; a-t-elle fdi^a, voici du gibier; est-elle fatiguée, les bras de la femme pâle sont ouverts pour qu'une fille indienne puisse y dormir. Quand le silence règne dans la cabane, quand Conanchet et ses jeunes gens sont couchés, c'est alors que cette femme blanche me parle. Elle ne m'entretient pas des guerres et des batailles de son peuple , des chevelures que les guerriers de sa tribu ont conquises, de l'effroi qu'ils inspirent aux Péquods et aux Mohicans. Elle ne m'explique point comment une jeune Narragansett doit obéir à son mari , et garder des vivres dans les huttes pour les chasseurs qui vont revenir. Sa langue emploie des mots étrangers. Elle invoque un esprit juste et puissant, elle parle de paix et non de guerre, elle résonne comme la voix qui vient des nuages, ou comme la chute d'eau sur les rochers. Narra-Mattah écoute avec autant de plaisir que le sifflement du Crapaud- Volant dans les bois.

Narra-Mattah s'était exprimée avec cette éloquence naturelle que l'art ne peut égaler; Conanchet lui répondit avec im accent de mélancolie, en lui posant la main sur la tête :

— L'oiseau de la nuit siffle pour appeler sa progéniture! Le grand Esprit de tes pères est en colère de ce que tu habites la hutte d'un Narragansett. Il a des yeux auxquels on ne peut se dérober. Il sait que la robe de fourrures, les coquillages et les mocassins sont mensongers; il voit dessous la couleur de la peau.

— Non , répliqua la jeune femme avec une résolution qu'on n'aurait pas attendue de sa timidité. Il voit l'homme plutôt que la peau ; il a oublié qu'une de ses filles est perdue.

— Il n'en est pas ainsi : l'aigle de mon peuple a été pris par les Visages-Pâles. Il était jeune ; ils ont voulu lui apprendre à chanter dans inie autre langue. On changea les nuances de ses plumes; mais quand la porte fut ouverte, il étendit les ailes et retourna vers son nid. Ce n'est pas ainsi : ce qui a été fait est bien , et ce qui sera fait vaudra mieux. Viens, la route nous est ouverte.

En achevant ces mots, Conanchet fit signe à sa femme de le suivre, et la conduisit en présence des captifs. Il alla prendre par la main Ruth , qui se laissa faire machinalement, et la mit en face de la Neige- rourbillonnante. La peinture de guerre qui couvrait le visage de l'Indien ne cachait pas entièrement les vives émotions qui s'y reflétaient.

— Vois , dit-il à Ruth , le grand Esprit n'est pas honteux de ses œuvres. Ce qu'il a fait est fait; il est Narragansett, et les Anglais ne peuvent le détruire. Tu es l'oiseau blanc qui traversa les mers, et voici le nourrisson que tu as réchauffé sous ton aile.

Alors, croisant les bras sur son sein nu, Conanchet sembla concentrer toute son énergie de peur de donner dans le cours de l'entrevue quelques signes d'une faiblesse indigne de liù.

Les prisonniers ignoraient ce qui venait de se passer. Tant de figures étranges et sauvages passaient et repassaient devant leurs yeux, qu'une de plus ou de moins ne pouvait attirer leur attention. Avant d'avoir entendu Conanchet s'exprimer en anglais, Ruth n'avait pris garde ni à lui ni à sa femme ; mais le langage figuré et la pantomime expressive du Narragansett eurent pour eflet de ravir la mère chrétienne à sa douloureuse rêverie.

Jamais enfant ne se présentait devant elle sans lui rappeler douloureusement le sien ; jamais la voix enjouée de l'enfance n'avait surpris ses oreilles sans réveiller les angoisses de son cœur. L'amour maternel, toujours puissant en elle , se ranimait à la moindre allusion qui lui rappelait les tristes événements de sa vie. Dans la circonstance actuelle, elle entrevit la vérité que nos lecteurs ont déjà pressentie.

Toutefois elle s'était toujours représenté sa fille à l'âge où on l'avait arrachée de ses bras, et cette illusion naturelle était trop profondément implantée dans son esprit pour être détruite par un coup d'oeil.

Elle saisit l'étrangère avec ses deux bras étendus, et la regarda fixement sans lui permettre d'approcher davantage d'un cœur sur lequtl elle pouvait n'avoir aucun droit.

— Qui es-tu? demanda la mère d'une voix tremblante , parle ; être aimable et mystérieux, qui es-tu?

La Neige-Tourbillonnante avait adressé à son mari un regard de terreur et de supplication , comme pour chercher protection auprès de celui qui la défendait d'ordinaire ; mais des sensations nouvelles s'emparèrent de son âme lorsqu'elle entendit des accents qu'elle n'avait pu oublier. Elle cessa de se débattre, et son corps flexible prit l'attitude d'une attention profonde et anxieuse. Sa tête s'inclina comme pour recueillir plus aisément de nouveaux sons , et ses yeux, animés d'un transport esthétique, se fixèrent encore sur son époux.

— Vision des bois , ne répondras-tu pas ? ajouta Ruth ; s'il y a dans ton cœur quelque respect pour le Dieu d'Israël, réponds, fais-toi connaître.

— Approche, Conanchet, murmura la jeune femme , voici l'esprit qui parle à Narra-Mattah dans ses songes.

— Femme des Anglais , dit le chef en s'avançant avec dignité , que les nuages ne couvrent plus ta vue , femme d'un Narragansett ouvre les yeux. Le Manitou de votre race parle avec force pour dire à la mère de reconnaître sa fille.

Ruth n'hésita pas plus longtemps, elle ne poussa aucun cri; et lorsqu'elle serra sur son cœur sa fille retrouvée, on aurait dit que les deux corps n'en faisaient qu'un. Un cri de plaisir et d'étonnement retentit autour des deux femmes. Jeunes et vieiLX sentirent également le pouvoir de la nature , et oublièrent leurs récentes alarmes dans la joie pure du moment. L'âme altière de Conanchet lui-même fut ébranlée. Il leva la main, à laquelle pendait encore le sanglant tomahawk, et se voila la face en se détournant, pour que personne ne pût voir la faiblesse d'un grand guerrier.

Et il pleura.

Page 1