CHAPITRE XXVI
En quittant la colline , Philippe avait rassemblé les 'Wampanoag , et s'étaitbrusquement éloigncdesplainesduCrapaud- Volant. Accoutumésà voir ces brusques ruptures entre leurs chefs, les satellites de Conanchet ne conçurent aucune inquiétude , et ils auraient d'ailleurs conservé leur présence d'esprit dans des circonstances bien plus critiques. Cependant quand leur sachem parut sur le terrain, qui était encore rougi du sang des combattants , et qu'il eût annoncé l'intention d'abandonner une conquête presque achevée, il ne fut pas accueilli sans murmures. L'autorité d'un chef indien est loin d'être despotique , et bien qu'elle soit due presque toujours à la naissance et à l'illustration héréditaire, elle est soutenue principalement par les qualités personnelles de celui qui commande. Heureusement pour le chef narragansett, malgré son extrême jeunesse, il avait déjà surpassé en sagesse et en courage le célèbre Miantonimoh, son père. Le désir de vengeance et les fureurs sauvages de ses subalternes furent contenus par sa fermeté. Aucun d'eux n'osa braver la colère d'un chef qui ne menaçait jamais en vain, pour entreprendre au conseil une lutte inégale avec un orateur qu'on écoutait toujours respectueusement. Moins d'une heure après que Ruth eut retrouvé sa fille , les agresseurs avaient disparu. Après avoir caché leurs morts avec soin, pour dérober leur chevelure aux mains de l'ennemi , il n'était pas rare que les Indiens se retirassent ainsi , satisfaits des résultats d'une première attaque. Leurs succès militaires dépendaient tellement d'une surprise, qu'ils étaient plus disposés à renoncer à une tentative qu'a mériter la victoire par leur persévérance. Tant que durait la bataille, leur courage était au niveau des dangers; mais ils n'abandonnaient rien au hasard , et ne prenaient que les mesures justifiées par la plus méticuleuse prudence.
Lorsque l'ennemi se fut enfoncé dans la forêt, les habitants du village se persuadèrent que la retraite s'était opérée dans les règles, et qu'elle était le résultat de leur héro'ique résistance. Cette opinion se propagea , sans qu'on daignât chercher d'autres motifs moins satisfaisants pour r amour-propre des colons. On envoya des éclaireurs en campagne, pour empêcher une nouvelle surprise, et pour s'informer de la direction qu'avait prise la tribu.
Vint ensuite une scène de cérémonie solennelle et de profonde affliction. On avait éprouvé des pertes cruelles ; il était tombé des membres les plus utiles et les plus courageux de cette communauté isolée. Le chagrin était un sentiment plus naturel que la joie dans des circonstances oii la victoire était si stérile et si chèrement achetée. Le triomphe prit un aspect d'humilité , et quoique les combattants eussent la conscience de s'être bien comportés , ils comprirent que le succès ou la défaite dépendait d'une puissance qu'ils ne pouvaient comprendre, et sur laquelle ils n'avaient aucune influence. Les opinions caractéristiques des religiounaires devinrent encore plus exaltées, et la fin du jour fut aussi remarquable par les pieux exercices des colons que le commencement en avait été terrible par des scènes de violence et de carnage.
LE COLON D'AMÉRIQUE
Lorsque l'un <lt'S plus actifs coureurs eut nipporlé la nouvelle que les Inilii'us s'étaient retirés eu laissant une ljrj;e trace dans les bois, sii'ne certain qu'ils ne songeaient pas à se cacUer anpr(''s île la vallée, les villageois retournèrent à leurs habitations. Les morts furent répartis entre ceux auxquels les liens du sani; donnaient le droit de leur rendre les derniers devoirs, et l'on aurait (lU dire sans exagération que le deuil était entré dans presque toutes les demeures. Les membies d'une société aussi restreinte étai<'nt pour la plupart parents ou alliés; d'ailleurs, ils vivaient ensemble avec une fraternité si grande et si naturelle, que les individus éeliapiiés aux hasards du combat avaient tous à déplorer la perte de quelque compagnon essentiel à leur bonheur.
Lorsque le jour approcha de sa fin , la cloche ajipela de nouveau la congrégation à l'église. Dans cette occasion imposante, un très-petit nombre de ceux qui vivaient encore s'abstint de prendre part aux
Le docteur Eri^ot.
cérémonies du culte. Le moment oit Meek se leva pour prier produisit une émotion profonde et générale. Les yeux se portèrent sur les places vides des hommes qui avaient succombé ; elles étaient pour ainsi dire autant de blancs ménagés dans le récit des événements de la journée , et elle racontait ce qui s'était passé avec une éloquence à laquelle le langage n'aurait pu atteindre.
Le prêtre déploya comme à l'ordinaire une piété quintessenciée, et mêla des aperçus mystérieux sur les dessins de la Providence à renonciation plus intelligible des besoins et des passions des hommes. Tout en attribuant au ciel la gloire de la victoire, il parla avec une humilité affectée des instruments de la puissance divine ; il reconnut que son peuple avait mérité par de nombreux péchés le coup funeste qui le frappait , mais il ne put s'empêcher de diriger des allusions contre les moyens dont la main vengeresse s'était servie. Les principes du sectaire étaient si singulièrement appropriés au sentiment de l'homme des frontières, qu'il n'eût pas été difficile de signaler une foule de contradictions et d'erreurs dans les arguments du pasteur fanatique. Ses paroles étaient enveloppées des plus épais brouillards de la métaphysique ; cependant elles ne s'écartaient pas de certaines vérités générales admises [wr ses auditeurs, et tous sans exception, appliquant à leur gré ce qu'ils entendaient , en paraissaient excessivement satisfaits.
Le sermon fut improvisé comme la jirière, si toutefois l'improvisation réelle était possible à mi esprit ilont les opinions étaient invarialilenienl arrêtées. 11 roula sur le même sujet, mais sous une forme qui se rapprochait moins de l'apostrophe.
— Nous avons été cruellement châtiés, dit-il; mais nous ne pouvons nous dissimuler que nous avions mérité de plus accablantes afflictions. <^u'ellcs viennent, qu'elle.! s'appesantissent sur nous; il est
de notre devoir de désirer même notre condamnation , si elle peut contribuer à la gloire de Celui qui a formé les cienx et la terre.
Meek passa ensuite à des considérations plus coneluanles; il exprima l'espoir que ses ouailles seraient l'objet d'une grâce spéciale , et essaya de leur démontrer qu'elles étaient destinées par la Providence à quelque fin grande et glorieuse.
Un serviteur du temple aussi utile que MeckWolfe ne pouvait manquer d'arriver à des combinaisons pratiques. A l'instar des prêtres espagnols qui suivaient Fcrnand Cortez ou Pizarrc , il n'excita point l'assistance en lui montrant l'eniblème visible de la croix ; il ne conseilla pas de lâcher des chiens contre les indigènes, mais il n'en insinua pas moins clairement qu'il fallait leur livrer une guerre d'extermination. Il tint la croix sans cesse présente à la vue intellectuelle de tous en en rappelant les mérites, et il désigna les sauvages comme les agents employés par Satan pour empêcher le désert de fleurir comme la rose et de se jiarfumcr d'un pieux encens. Le roi Philippe et Conanchet furent décOncés nominativement, et le prédicateur représenta le célèbre Wampanoag comme le sicaire favori de Molocli , et laissa à ses auditeurs le soin de choisir entre les mauvais esprits énumérés dans la Hible celui qu'ils jugeraient propre à servir d'inspirateur au chef des Narragansett. Tous les scrupules relatifs à la légitimité du combat et tous les doutes qui pouvaient assaillir des consciences délicates furent dissipés sans hésitation.
— Les Israélites , dit l'orateur, n'ont-ils pas dépossédé les liabitants de la Judée? La cause des colons n'cst-clle pas aussi juste, aussi légitime? Pourquoi donc em|iloyer des ménagements avec les Indiens? Ils se refusent opiniâtrement à reconnaître la vraie foi , eh bien ! si les moyens de conciliation ne réussissent pas, poursuivons les anciens luopriélaircs du sol avec toute la fureur de la Divinité offensée; c'e t le devoir de tous , jeunes ou vieux, faibles ou forts , de combattre sans pitié les infidèles.
Meek Wolfe jiarla d'un affreux massacre dont les Anglais s'étaient rendus coupables durant l'hiver précédent comme d un triomphe de la justice , comme dune action héroïque dont les résultats devaient encourager les vainqueurs à persévérer; puis , par une transition qui n'était pas extraordinaire dans un siècle de subtilités religieuses, le pasteur revint aux vérités douces et consolantes qui abondent dans les enseignements de Celui dont il prétendait défendre la loi. Il recommanda aux assistants l'humanité, la paix, la charité, et les congédia après leur avoir donné sa bénédiction.
Lorsque l'assemblée se sépara, tous les habitants du Crapaud-Volant se regardaient comme honorés de quelque révélation spéciale; ils étaient convaincus que, par une faveur spéciale, ils venaient de communiquer avec la Source de toutes vérités; et pourtant ces sectaires n'étaient guère moins aveugles que les soldats de Mahomet. Il y avait quelque chose d'agréable à la faiblesse humaine dans la pensée que leurs ressentiments et leurs intérêts temporels se conciliaient avec Uurs devoirs religieux; aussi croira-t-on sans peine qu'ils auraient été disposés à devenir des ministres de vengeance sous la conduite d'un chef entreprenant.
Tandis que les colons étaient sous l'empire de passions contradictoires, les ombres du soir s'abattaient graduellement sur leur village, et les ténèbres suivaient le coucher du soleil avec la rapidité particulière aux basses latitudes.