‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 163 sur 253 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Les ombres des arbres prenaient les formes longues et fantastiques qu'elles ont avant la chute du jour, et la population prêtait encore l'oreille ii la voix de son pasteur, quand un personnage isolé se plaça sur la cime d'un escarpement d'où il pouvait , siins cire observé luimême, suivre les mouvements des habitants du hameau.

Une étroite pointe de montagne s'avançait dans la vallée , du côté de la maison des Hcathcote, et dans les rochers qui la composaient s'ouvrait un ravin profond creusé par un petit ruisseau que la fonte des neiges et les grandes pluies changeaient périodiqiu'ment en torrent. Le temps , l'action des eaux, celle des bourrasques de l'hiver et de l'automne , avaient donné aux différentes faces de ce ravin une vague ressemblance avec des constructions dues à la main des hommes. Si même on avait eu les éléments d'une comparaison que l'éloignenient des maisons du village ne permettait pas d'établir, on aurait pu remarquer, dans un endroit déterminé, des indices positifs d'un travail humain. On avait évidemment complété l'analogie qu'offraient des angles bizarres et des combinaisons accidentelles.

Au point du versant d'oii l'on pouvait le mieux apercevoir la vallée, les rochers étaient entassés dans le plus sauvage désordre; leur couformtion permettait d'y établir une résidence sans s'exposer aux rejjards curieux des colons, et avec la facilité d'observer toutes leurs dém.irehes. Un ermite aurait choisi ce site pour observer de loin le monde en se livrant en même temps à la réflexion solitaire et à laU«Svotion ascétique.

LE COLON D'AMÉRIQUE

Tous ceux qui ont vu les prairies et les vignobles baignés par le RliOne av.-.nl que ce fleuve verse son tribut dans le lac Léman ont pu remarquer une retrailede ce genre occupée par un homme qui s'estvoué à l'isolement et au culte des autels ; elle domine le village de Saint- Maurice dans le canton du Valais. Mais l'ermitage suisse a une certaine ostentation : il est perché sur une étroite cime , à une hauteur immense, comme pour montrer dans quelle position resserrée et périlleuse on peut adorer Dieu. La demeure dont nous avons parlé évitait au contraire les regards avec les précautions les plus jalouses, et cherchait en même temps à s'affranchir de la solitude absolue. On avait pris soin de la disposer de manière à la confondre avec les objets environnants. Une petite hutte, appuyée contre les flancs du rocher, était bâtie de pierres et de troncs d'arbre ; elle avait un toit d'écorce et nne cheminée d'argile. Sa porte s'ouvrait du côte de la vallée, et son unique fenêtre donnait sur le ravin. On ne pouvait guère s'apercevoir de l'existence de ce séjour humble et primitif sans arriver sur le plateau de roche escarpée qu'où avait choisi pour l'établir.

— Tu as un air d'affliction qui m'épouvante; aurais-tu souffert pendant ton excursion dans les montagnes?

L'homme qui demeurait là semblait, par son air sombre et sévère, bien digne de son habitation. A l'heure que nous avons indiquée , il était assis sur une pierre, à l'angle le plus saillant de la montagne et à la place d'où l'on embrassait des yeux, dans leur plus grand développement, les chaumières des villageois. Des pierres avaient été entassées devant lui comme pour former un ouvrage avancé , et si quelques regards errants s'étaient portés sur la face perpendiculaire de la hauteur, ils n'auraient probablement pas découvert la présence d'un homme dont le corps était caché , à l'exception de la tête et des épaules.

Il eût été difficile de dire si ce personnage s'était ainsi placé pour faire sentinelle ou pour entrer en communication spirituelle avec la population de la vallée. Son extérieur indiquait .\ la fois ces deux occupations : parfois sa physionomie exprimait une rêverie douce et mélancolique , il semblait qu'il s'abandonnait avec plaisir à un attendrissement naturel ; parfois aussi il serrait les lèvres et ses sourcils se contractaient sévèrement.

La solitude du lieu, le repos universel qui régnait alentour, l'immense tapis de verdure qu'on apercevait de ce point élevé, les murmures vagues qui s'échappaient des bois silencieux , contribuaient à donner de la grandeur au paysage. La figure de l'habitant du ravin était complètement immobile. Il avait la tête sur la main, le coude sur le petit remjiart qui l'abritait. On aurait pu le prendre pour une de ces statues accidentelles que taille dans les rochers la main transformatrice des âges. Une heure entière s'écoula sans qu'il se dérangeât de sa position. Ses fonctions vitales paraissaient suspendues, soit qu'il

se plongeât dans la contemplation , soit qu'il attendît patiemment quelque événement déjà prévu.

Enfin celte inaction ordinaire fut interrompue. On entendit dans les broussailles, au-dessus du ravin, un frôlement pareil à celui qu'aurait pu faire le passage d'un écureuil. Un craquement de branches y succéda ; puis un fragment de roche , tombant par-dessus la tète de l'ermite encore immobile, roula jusqu'au fond du précipice avec un bruit qui réveilla tous les échos des cavernes.

Malgré la brusquerie de cette interruption et le fracas extraordinaire qui l'avait accompagnée, celui qu'elle aurait pu troubler ne manifesta aucune surprise. 11 écouta attentivement, et lorsque tous les bruits eurent cessé , il se leva et se dirigea à pas précipités vers sa hutte en suivant un étroit rebord qui dominait l'abime. Une minute après il revint à son poste , et plaça entre ses genoux une courte carabine du genre de celles dont se servent les cavaliers. L'approche d'un incident qui menaçait de troubler sa solitude pouvait inquiéter l'hôte du désert, mais elle n'était pas capable de troubler le calme de sa physionomie.

Les branches craquèrent une seconde fois , et dans une partie plus basse de l'escarpement. La cause de ce bruit n'était pas visible; mais il était hors de doute qu'un homme s'aventurait à descendre , car aucun animal ne pouvait se risquer sur une pente oii le secours des mains était presque aussi nécessaire que celui des jambes.

— Avance , dit celui qu'on aurait pu qualifier d'ermite sans les détails militaires de son costume et son attitude martiale.

Ces paroles ne furent pas prononcées en vain ; un étranger se présenta à vin;;t pieds de la hutte , et parut non moins étonné que celui qui se considérait comme le maître de ces lieux sauvages. Le fusil du premier, la carabine du second s'abattirent tous deux à la fois, et se relevèrent presque au même instant par une commune impulsion. Le propriétaire du logis fit signe à l'autre d'approcher, et la familiarité d'une confiance réciproque remplaça toute intention hostile.

Une famille de puritains se rendant h l'église.

— Comment se fait-il , dit l'ermite à son hôte , que tu aies aperçu ce lieu secret? Il vient peu d'étrangers sur ces rochers , et jamais ils ne descendent le précipice.

— Les mocassins sont sûrs , répondit laconiquement l'étranger; tu sais que les hommes de ma couleur parlent souvent de leur iTaiid Esprit, et qu'ils n'aiment pas à implorer ses faveurs sur les grandes routes. C'est à son saint nom que ce lieu est consacré.

L'intrus était le jeune sachem des Narragansett , et celui qui, malgré l'explication qu'il venait de donner, cherchait évidemment moins à s'isoler qu'à se cacher, était le proscrit connu sous le nom de Soumission. L'un et l'autre s'étaient déjà vus; cependant l'ermite ne put se défendre d'un certain embarras, et l'Indien d'une surprise qu'il

LE COLON D'AMÉRIQUE

sut .■nlmir;il>li"'>"'"l dissimulor. Conanchet observa le «U'conim qui coiivcu.-iil à son raiii; sniUTieur, i-l s'alisloiuiiil de tc'inoiijncr hi moindre i-iiriositi? vul(;aiiT , il eut l'air de croire qu'une semblable rencontre n avait rien d'extraordinaire.

— Le manitou des Visages-Pâles, dit-il , doit être content de mon y.'re. Ses paroles retentissent souvent aux oreilles du Rrand Esprit! 1rs rocliers et les arbres le connaissent.

— Comme tous eeu\ d'une race pi^clieressc et di'ehne , répondit 1 I trani;cr d'un air sévère, j'ai besoin de prier souvent. Mais pourquoi |i(ii5es-tu que ma voix soit fréquemment entendue dans ce lieu lUsert?

Conaneliel indiqua du doi(;t le rocher usé sur lequel il marchait, et rijjarda furtivement le sentier battu qui conduisait à la porte de la cabane.

— Un Anglais a le talon dur, dit-il, mais plus tendre cependant que la pierre. Le sabot d'un daim devrait passer bien des fois sur la roche pour y laisser de pareilles traces.

— Tu as l'oeil vif , Narragansett , mais tu peuv t'abuser ; ma langue n'est pas la seule qui parle au Dieu de mon peuple.

Le sachem inclina légèrement la tète en signe d'adhésion , comme s'il se fût peu soucié d'insister ; mais son compagnon ne s'en tint pas lii , et essaya de persuader k l'Indien que ce n'était pas là sa retraite habituelle.

— Ce peut être par hasard ou par plaisir que je me trouve seul ici, dit-il. Tu sais que la journée a été sanglante pour les Visagesl'àles, et qu'il y a des morts et des mourants dans leurs cabanes. Un hoinuie qui n'a pas de wigwam à lui doit se retirer pour prier.

— L'esprit est très-ftn, répondit Conanchet. Il peut entendre quand loreille est sourde; il peut voir quand l'œil est fermé. Mon père a parlé au grand Esprit avec le reste de sa tribu.

En disant ces mots, il montra l'église, d'où sortait en ce moment rassemblée que nous avons décrite. Soumission parut comprendre ce qu il voulait dire, et prit le parti de renoncer à tromper un homme qui pénétrait le secret de son genre de vie.

— Indien, tu dis vrai , reprit-il : l'esprit voit de loin, et il voit souvent avec l'amertume du chagrin. Mon esprit communiait avec ceux des fidèles qui sont l.i-bas lors([ue tes pas se sont fait entendre. Avant tiii , personne n'était venu jusqu'ici, à l'exception de celui qui pourvoit à mes besoins corporels. 'Tu dis vrai ; l'àme traverse l'espace, et la mienne m'emporte souvent bien au delà de ces collines lointaines qui resplendissent maintenant des derniers rayons du soleil couchant. 'J'u as jadis habité sous le même toit que moi; je prenais plaisir, dans le blockhaus isolé oii nous avions tous deux un asile , à t'enseigner la langue des clirétiens, et à ouvrir ta jeune âme aux vérités de notre rcligion ; mais il y a de cela bien des années... Ecoute! on gravit le sentier ; as-tu peur d'un Anglais?

Conanchet se contenta de sourire froidement; il avait posé la main sur la platine de son fusil, quelque temps avant que son compagnon s'aperçût qu'on approchait ; mais avant d être interrogé , il était resté calme et impassible.

— Mon père a-t-il peur pour son ami? demanda-t-il : est-ce un guerrier armé ?

— Non, il vient m'aider à soutenir un fardeau qu'il faut supporter jusqu'à ce qu'il plaise de m'en délivrer à Celui qui sait ce qui convient à sa créature. C'est le père ou le frère de celle que tu as rendue aujourd'hui à ses amis, car je reçois tour à tour les visites de diflercnts membres de cette respectable famille.

Les traits basanés du chef s'animèrent, et par une brusque résolution il laissa son arme aux pieds de Soumission, comme pour aller à la rencontre du nouveau venu. 11 courut rapidement le long du ravin, et rapporta bientôt un paquet enveloppé de riches chapelets de coquillages taillés en forme de i)erles. Il le plaça doucement auprès du vieillard, et lui dit à voix basse et avec jirécipitation : Le messager ne s'en ira pas les mains vides : mon père est sage; il dira ce qu'il faut dire.

On n'avait pas le temps de s'expliquer. Conanchet entra dans la cabane au moment oii le jeune Mare lleathcote se montrait au détour d un rocher.

— Tu sais ce qui s'est passé, et tu ne voudras pas me retenir, dit le jeune homme en plaçant des vivres aux pieds de l'ermite. Ah! qu'est-ce que cela? As-tu gagné ce butin dans le combat d'aujourd'hui?

— Non , c'est un paquet qu'on m'a laissé pour le remettre chez ton père, et je te l'abandonne volontiers. Dis- moi maintenant quelle est l'étendue de nos pertes; tu sais qu'obligé de me cacher, j'ai quitté le village dès que ma présncc a cessé dy être utile.

Marc était peu disposé à entrer dans des explications. Il regardait le paquet de Conanchet, et des émotions diverses agitaient sa physionomie, rarement aussi tranquille que l'exigcaicut les habitudes du temps et du payi,

— Je ferai ta commission, Narragansctt! murmura-t-il entre ses dents.

Puis il tourna le dos au solitaire, et suivit la route qui longeait le préci|)iee, avec une rapidité dont le solitaire fut effrayé.

Après le départ de Marc, Soumission alla chercher l'Indien au fond de son humble séjour. Avance, dit-il; le jeinie homme s'est en allé avec ton paquet, et tu es maintenant seul auprès de ton ancien compagnon.

(Conanchet reparut, mais il avait l'air moins animé que lorsqu'il était entré dans la cabane. Avant de reprendre la place qu'il avait quittée à l'arrivée de Marc, il jeta un regard jilein de mélancolie sur le rocher oii le paquet avait été déposé. Cependant, il avait, comme tous ses compatriotes, un empire prodigieux sur lui-même, aussi jiarvint-il à conserver son calme et sa gravité extérieure.

Les deux amis demeurèrent longtemps silencieux, et ce fut l'ermite qui entama de nouveau la conversation.

— Nous nous sommes fait un ami du chef des Narragansett , dit-il , et sa ligue avec Philippe est brisée.

— Anglais, répondit Conanchet, le sang des sacbems coule dans mes veines.

— Pourquoi les Indiens et les blancs chercheraient-ils à se faire du mal? la terre est grande, et il y a sur sa surface immense place pour les hommes de toutes les couleurs, de toutes les nations.

— Mon père en a trouvé bien peu , dit l'Indien en promenant les yeux autour de l'étroit domaine de son hôte.

— Chef, c'est un prince frivole et mondain qui est assis sur le trône d'un peuple que protégeait autrefois le Seigneur ! Les ténèbres couvrent la terre qu'avait éclairée un moment la lumière la plus éblouissante et la plus pure. Les justes sont forcés de fuir l'habitation de leur enfance et les temples des élus sont abandonnés aux abominations de l'idolâtrie. O Angleterre! Angleterre ! quand donc auras-tu vidé la coupe d'amertume, quand donc auras-tu achevé de subir la condamnation qui ta frappée? Mon cœur gémit de ta décadence, et ce n'est qu'avec une tristesse profonde que je contemple ta misère, que je songe à ton abaissement!

Conanchet avait trop de délicatesse pour ne pas faire attention à l'animation extraordinaire de l'orateur. Néanmoins, le sens des paroles lui échappait complètement. Il en avait entendu sans doute de semblables dans son adolescence , mais il les avait oubliées , et elles n'étaient pas plus intelligibles pour lui , quoique l'âge eut développé ses facultés.

Tout à coup , posant l'index sur le genou de son compagnon , il lui dit :

— Le bras de mon père s'est levé aujourd'hui du côté des Anglais ; pourquoi donc ne lui ont-ils pas donné place au feu du conseil?

— Le pécheur qui gouverne l'île d'oii mon peuple est venu a le bras aussi long que son esprit est vain. Il me poursuit jusqu'ici, audelà des mers ; mais quoique je ne sois pas admis au conseil de cette vallée , il fut un temps où ma voix retentissait dans des conseils qui ont fortement ébranlé la puissance de la race royale. Mes yeux ont vu juger et condancncr celui qui a donné le jour aux perfides agents de Bélial, sous lequel gémit aujourd'hui un riche et glorieux royaume.

— La main de mon père a donc pris la chevelure d'un grand chef?

— Non, j'ai contribué à faire tomber sa tête, reprit Soumission. Et une expression de triomphe rayonna sur son visage habituellement austère.

Conanchet rêva un moment et dit :

— "Viens, l'aigle vole au-dessus des nuages , afin d'étendre ses ailes librement ; la panthère fait des bonds plus allongés dans les vastes plaines; les gros poissons cherchent pour nager les eaux les plus profondes. Mon père n'est pas à l'aise entre ces rochers; il est trop grand ])Our être couché dans un petit wigwam. Les bois sont larges; qu'il change la couleur de sa peau et qu'il siège au feu du conseil de ma nation. Les guerriers écouteront ce qu'il dit, car sa main a montré de la puissance.

— C'est impossible, Narragansett, c'est impossible. Quiconque a été engendré dans l'esprit doit y rester. Il serait plus difficile au léopard d'ell'accr les taches de sa robe, au merle de se blanchir, qu'à un chrétien de repousser les dons du Seigneur quand il en a senti le mérite. 'Toutefois je te remercie de tes ofl'res ; mais mon âme est avec mon ]ieuple. 11 rcstt pourtant place en elle pour d'autres amitiés. Ilomps la ligue que tu as formée avec le méchant et turbulent Philippe , et que la hache de guerre soit à jamais enterrée dans le sentier qui mèn6 de ton village aux villes des Anglais.

— Ou est mon village? Auprès des îles, sur les bords du grand lac, est un lieu désert, noirci par le feu, mais je n'y vois pas de cabanes.

— Nous rebâtirons ta résidence, et nous la peuplerons de nouveau. Que la paix soit entre nous.

— Mon âme est avec mon peuple, répondit l'Indien en employant les paroles de son interlocuteur.

LE COLON D'AMÉRIQUE

Fn long et triste silence suivit la conversation; et quand elle recomnionoa , elle roula sur les ëvénements qui avaient eu lieu depuis le tciii])s oii tous deux avaient habité ensemble la maison des Heathcolc ; chacun semblait trop bien comprendre le caractère de l'autre, pour essayer de nouveau de le faire changer de résolution.

La nuit était close quand ils se levèrent pour entrer dans la hutte.

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