‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 164 sur 253 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Les dernières teintes du crépuscule avaient disparu lorsque le vieux Marc Heathcote eut achevé la prière du soir. Les événements variés et remarquables de la journée avaient fait naître en lui une sensation pénible que le zèle, la confiance et l'exaltation de son esprit pouvaient seuls lui donner la force de supporter. Il s'était élevé it cette occasion à l'apogée de la résignation par une surabondance de prières et d'actions de grâces. Congédiant les inférieurs de l'établissement , il se retira, soutenu par les bras de son fils, dans une chambre intérieure où, entouré des objets de son affection , le vieillard éleva de nouveau la voix vers le Créateur, qui, au milieu de la douleur générale, avait daigné laisser tomber un regard de souvenir et de grâce sur les individus de sa race.

Il rappela les incidents de la perte de sa petite-fille , sa captivité dans les montagnes et son retour au pied des autels avec toute la ferveur de l'horamé confiant dans les décrets de la Providence , et avec une vive sensibilité que l'âge semblait avoir conservé dans toute sa vigueur. C'est à la suite de ces témoignages religieux que nous nous retrouvons en présence de la famille.

L'esprit de réforme avait entraîné ceux qui en subissaient si violemment l'influence à des actes aussi .ibsurdes que l'étaic-nt à leurs yeux les coutumes qu'ils appelaient idolâtres. Les premiers prolestants avaient tant retranché du service de l'autel, qu'ils couraient le risque d'en dépouiller le culte de toute dignité en y introduisant de nouvelles réformes.

Par une étrange substitution delà ruse à l'humilité, fléchir le genou en public était réputé pharisien , et travestir l'essence spirituelle du culte au simple mérite de la forme ; et tandis que l'on observait avec la rigidité de nouveaux convertis des allures d'un caractère tout différent, on condamnait sans pitié les anciennes et les plus simples coutumes, tant l'esprit d innovation semble le régulateur inévitable de tous les projets d'amélioration bons ou mauvais. Mais quoique les puritains refusassent de s'humilier en public, ils s'abaissaient dans le particulier à des actes d'humilité que toute saine religion reprouve si l'âme n'entre pour rien dans la ferveur de l'invocation.

Dans cette occasion , ceux qui pratiquaient en secret courbèrent leurs corps dans les plus humbles postures de la dévotion. Ruth Heathcote se releva pressant dans sa main celle de l'enfant, qui, à ses yeux, échappait à une condition plus terrible que la tombe. Elle avait mis une douce violence à contraindre la créature étonnée de se joindre , du moins en apparence, à la prière ; et elle chercha sur sa physionomie l'impression qu'avait dii y produire cette scène de piété, ce qu'elle fit avec la sollicitude chrétienne rehaussée par l'amour le plus tendre d'une mère.

Narra-Mattha , comme nous continuerons à l'appeler, semblait par son air, son attitude et l'expression de sa physionomie, avoir imaginé une existence dans les illusions mensongères d'un séduisant rêve. Son oreille se rappelait ces sons qui avaient bercé son enfance, et sa mémoire se rouvrait aux vagues souvenirs des objets et des usages qui se reproduisaient tout à coup à sa vue. Mais la première en traduisait le sens à un esprit qui s'était développé sous un tout autre système religieux, et la seconde revenait trop tard pour substituer les règlements étroits de la vie sociale à des habitudes enracinées dans son cœur par l'aspect à la fois sauvage et sublime de la nature. Elle se tenait donc au centre de sa famille, comme un de ces esprits aériens, à peine apprivoisés et prêts à reprendre leur vol pour échapper aux entraves du monde sublunaire.

Quels que fussent la force de ses affections et son dévouement à tous les devoirs naturels de sa position, Ruth Heathcote n'en était pas à apprendre que toute violence devait être soigneusement écartée dans leur application. Aux premiers élans de joie et de reconnaissance succédaient la sollicitude active , croissante, incessante pour les événements qui allaient surgir. Néanmoins les doutes et les inquiétudes qui l'assiégeaient étaient soigneusement refoulés au fond de son cœur, sous l'apparence du bonheur, et quelques rayons de pure félicité vinrent éclairer ce front si longtemps obscurci par les soucis rongeurs.

— Tu te souviens de ton enfance, Ruth? demanda la mère lorsqu'un silence convenable eut succédé à la prière. Tes jicnsées ne nous ont pas été tout à fait étrangères , et j'aime à croire que la nature a conservé sa place dans ton cœur. Dis-nous, enfant, tes courses vagabondes dans nos forêts, les souffrances qu'une frêle créature conune toi a dû endurer au milieu d un peuiile barbare. Il y a du plaisir à écouter le récit de ce que tu as vu et nssenti, maintenant que nous savons que la fin de tes souffrances est arrivée.

Elle parlait à une oreille sourde à un tel langage. Narra-Mattha certainement entendait ses paroles, mais leur sens échappait à sa compréhonsion et à sa curiosité. Contemplant avec un mélange de plaisir et d'étonnement les regards affectueux de sa mère, elle fouilla tout à coup les plis de sa tunique, et en tirant une ceinture gaiement ornée des desseins ingénieux de son peuple adoptif , elle se rapprocha de sa mère inquiète, et de ses mains tremblantes de timidité et de plaisir elle la lui passa autour de la ceinture, la disposant de manière à en faire ressortir la richesse du travail. Satisfaite de son action, l'innocente créature cherchait ardemment des signes d'approbation dans des yeux qui n'exprimaient guère autre chose que du regret. Inquiète d'une expression qu'elle ne pouvait interpréter, ses regards errèrent autour d'elle, comme pour chercher un refuge contre uu sentiment qui lui était étranger; Whital Ring s'était glissé furtivement dans la chambre, et la pauvre effarée ne trouvant plus autour d'elle les objets habituels de sa demeure chérie, arrêta sa vue sur le visage de l'idiot vagabond. Elle lui montra d'un geste éloquent l'ouvrage de ses mains, en appelant au goût de celui qui devait savoir si elle avait bien travaillé.

— Superbe! répondit 'Whital s'approchant de l'objet de son admiration. C'est une belle ceinture , nulle que la femme d'un sachem n'aurait pu faire un don aussi rare.

La jeune femme croisa paisiblement ses bras sur sa poitrine et parut satisfaite d'elle-même et de tout le monde.

— Voilà bien la main de celui qui trafique du mal , dit le puritain. Corrompre le cœur par la vanité, détourner le cours des affections pour les porter sur les futilités de la vie , sont choses dans lesquelles il se complait. Une nature déchue ne s'y prête que trop aisément. 11 nous faudra veiller incessamment sur celle enfant, ou mieux vaudrait qu'elle fût couchée dans la tombe près de ceux de nos enfants qui sont déjà partis pour la terre promise.

Le respect contint Ruth dans le silence, mais tout en déplorant l'ignorance de son enfant, l'affection naturelle parlait plus chaleureusement à son cœur. Avec le tact de la femme et la tendresse de la mère, elle comprenait que la sévérité n'était pas le moyen à employer pour produire le changement désirable. Prenant un siège, elle attira près d'elle son enfant, et implorant du regard le silence autour d'elle, elle se laissa guider par l'influence mystérieuse de la nature pour approfondir les ténèbres de l'esprit de sa' fille.

— Viens plus près, Narra-Mattah, dit-elle l'interpellant du nom auquel seul elle répondait. Tu es encore dans l'adolescence, mon enfant, mais il a plu à Celui dont toute volonté est une loi, de t'avoir déjà éprouvée par de nombreuses vicissitudes dans la vie de ce monde. Dis-moi si tu te rappelles les jours de ton enfance, si tes pensées se sont jamais reportées au séjour paternel , pendant ces longues années que tuas été éloignée de notre vue.

Ruth avait attiré sa fille plus près d'elle pendant qu'elle lui parlait, et celle-ci était retombée dans cette posture qu'elle venait de quitter, s'agenouillant aux pieds de sa mère, comme elle l'avait si souvent fait dans son enfance. Celte attitude rappelait trop de tendres souvenirs pour ne pas y laisser l'enfant des forêts pendant le dialogue qui va suivre. Mais tandis qu'elle obéissait dans sa personne à celte douce pression, et que son œil brillait des émotions qu'elle comprenait , Narra -Matlath laissait voir que son intelligence n'allait pas au delà des témoignages d'affection de sa mère. Huth comprit le motif de ce silence, et maîtrisant la douleur qu'il lui causait, elle s'eftorça d'adapter ses paroles aux habitudes d'un être si naïf.

— Les têtes grises de ton peuple ont été jeunes, reprit-elle, elles n'ont pas oublié les huttes de leurs pères. Ma fille ne pense-t-elle pas quelquefois au temps oii elle jouait avec les enfants des Visages-Pàles?

La jeune femme écoulait attentivement. Le langage de ses jeiinesannées avait été suffisamment enraciné avant sa captivité, et trop souvent exercé dans les rapports de la tribu avec les blancs, cl jilus parliciilièrement avec \Vilhal Ring, pour lui faire doulerdu sens des paroles qu'elle entendait. Dérobant un regard timide derrière elle, elle fiva un moment le visage de Marthe comme pour en étudier les trails, puis elle partit d'un éclat de rire avec toute la franche gaieté d une fille Indienne.

— Tu ne nous as pas oubliés? Ce regard pour celle qui fut la compagne de ton enfance me rassure, et nous aurons bientôt regagné l'affection de noire chère Rulh, comme nous avons actuellement retrouvé sa personne. Je ne te parlerai pas de celle terrible nuit où la violence des sauvages t'arracha de nos bras, ni de l'amère douleur qui nous affligea lorsque nous t'eûmes perdue; mais il est un être que tu n'as pas oublié. Celui qui trône au-dessus des nuages, qui tient la terre dans sa main, et qui jette un regard de miséricorde sur tous ceux qui suivent le senlier que son doigt leur indique. A-t-il encore une place dans tes pensées? Te rappelles-tu son saint nom, et connais-tu encore sa puissance?

Narra-Matlah pencha la tète, comme pour mieux saisir le sens de ce qu'elle entendait; ses traits, tout à Iheure souriants, devinrent graves et empreints d'un sentiment de profond respect. Après un moment de silence, elle murmura le mot :

— Manitou !

— M;iiii(oii ou Joliovali . Hicii ou le roi des rois, le seigneur des seijjiuMiis! luni iinpoitf le terme usité pour exprimer s;> puissxncc. Tu le eoiiiKiis donc , et tu n';is j:iiu;iis cesse de l'iiivorpur ?

— Narra-Muttah est fcninie.Klle a peur de poirier liaul au Manitou. Il connaît la voix des chefs, et il les écoule lorsqu'ils implorent son aide.

I.e puritain laissa échapper un sourd ijémissenient ; mais Rulh réussit <i cacher son angoisse, tant elle craignait de troubler la confiance renaissante de sa fille.

— Celui-là est peut-être le Manitou d'un Indien, dit-elle, mais non le Dieu des chrétiens. Le culte de ta race est différent, et tu dois faire appel au Dieu de tes pères. Les Narragansctt eux-mêmes enseigne^ cette vérité. Ta peau est blanche et tes oreilles doivent s'ouvrir aux traditions des hommes de ton sang.

I.a tète de la jeune femme s inclina devant cette allusion à sa couleur, comme si elle eût voulu cacher h tous les yeux cette triste vérité, mais elle n'eut pas le temps de répondre, car Withal Ring se rai>prochant et montrant du doigt la teinte brûlée de sa joue, presque autant brunie par la honte que par l'ardeur du soleil d'Amérique, s'écria avec emphase :

— La femme du sachem a déjà changé; elle sera bientôt rouge comme Kipset. Voyez, ajouta-t-il montrant du doigt un endroit de son bras dont le soleil et le hâle n'avaient pas encore détruit la couleur primiti\ e , le méchant esprit a versé de l'eau dans ce sang , mais on l'en fera sortir. Dès qu'il sera assez foncé pour que le méchant esprit ne le re- . cniinaisse plus, il marchera sur le sentier de la guerre, et alors les menteurs Visages-Pâles devront déterrer les os de leurs pères et se diriger vers le soleil levant, oit mon wigwam sera garni des chevelures de la couleur du daim.

— Et toi, ma fille , penses-tu entendre sans frémir cette horrible menace contre le peuple de ton pays, de ton sang, de ton Dieu !

L'œil de Narra -Mattah exprimait le doute, mais restait fixé sur Whital avec la même expression de bonté. L'idiot plein de sa gloire imaginaire éleva le bras dans son exaltation, et d'un geste facile à comprendre, il indiqua comment il entendait enlever à ses victimes les trophées habituels. Pendant cette pantomime repoussante, mais expressive , Paith épiait avec angoisse les traits de son enfant. Le plus /éger éclair de désapprobation, le plus faible mouvement d'un muscle rebelle, le moindre signe de répulsion contre cette évidence des pratiques barbares de son peuple adoplif eussent soulagé le coeur de la pauvre mère.

Mais une impératrice de Rome n'eût pas assisté au râle d'agonie du gladiateur , l'épouse d'un roi plus moderne n'eût pas lu la liste sanglante des victimes de son mari , une jolie fiancée n'eût pas écoulé le récit des batailles sanglantes de celui que son imagination eût constitué un héros, avec moins d'indifférence pour les souffrances humaines, que n'en témoigna la femme du sachem des Narraganselt pour la pantomime expressive de ces exploits qui avaient acquis à son époux une si haute renommée. Il n'était que trop évident que ce geste brutal et s::uvagc ne représentait à son esprit que des images dans lesquelles la compagne choisie d'un guerrier devait se complaire. L'expression mobile de ses traits et son coup d'ceil approbateur dénotèrent trop pleinement la sympathie que donnait l'exaltation dans le succès du g lerrier , et quand Withal, excité par sa projire démonstration, redoubla ses gestes de violence, il en fut récompensé par un second éclat de rire. Les notes douces et féminines de ce témoignage inx'olontaire de joie résonnèrent aux oreilles de Ruth comme un glas de mort sur les qualités morales de son enfant. Toujours maîtresse de ses émotions, elle passa la main sur son front, et pirul longtemps réfléchir sur l'abîme profond d'un esprit qui jadis promettait d être si pur.

Les colons n'avaient pas encore rompu tous les liens qui les rattachaient à l'hémisphère oriental. Leurs légendes, leur orgueil et dans bien des circonstances leur mémoire les aidaient à conserver un sentiment d'amitié, et nous pouvons ajouter de foi, pour la terre de leurs ancêtres. Jusqu'à cette heure, chez quelques-uns de leurs descendants, le beau idéal de la perfection , dans tout ce qui se rattache aux qualités ou au bonheur de l'homme, se reproduit sous les images et les souvenirs du ])ays dont ils sont issus. La distance, on le sait, jette un léger voile sur les visions physiques et morales. La ligne bleue de la montagne , qui se perd dans les profondeurs du ciel . n'est pas plus agréable à l'a'il que ne le sont à l'imagination les peintures fantastiques des choses immatérielles; mais à mesure qu'il se rapproche , le voyageur désapiiointé ne trouve trop souvent que stérilité et laideur là où il comptait trouver richesse et fertilité. Il n'est donc pas étonnant que les habitants des provinces de la Nouvelle - Angleterre eussent rattaché les souvenirs de leur pays originaire à la plupart de leurs peintures poétiques de la vie. Ils avaient retenu le langage , les livres, presque toutes les habitudes des Anglais; mais des circonstaïucs diverses, des intérêts divisés et des opinions particulières commençaient graduellement à ouvrir les brèches que le temps a élanjies de- Jiuis, et qui promettent de ne lai.sser bientôt entre les deux peuples rien de commun que l'origine et le langage , et nous respérons, quelques restes de charité qui les empêcheront d'oublier qu'ils sont frères.

Les habitudes sévères des religionnaircs dans toutes les provinces étaient en opposition avec les ])lus simples récréations de la vie. Les arts n'étaient |)(rmis qu'autant (pi'ils se rattachaient à un but d'utilité. La musique était consacrée au seul service du culte , et longtemps encore après les premières colonisations , la chanson n'avait pas détourné l'esprit du but sacré que l'on considérait comme l'objet essentiel de l'existence. Nulle stanee n'était chantée, qui ne rattachât les idées saintes au |ilaisir de l'harmonie, et l'on n'entendait jamais les sons de la débauche dans les limites de leurs enceintes. Toutefois les mots adaptés à leur condition particulière furent introduits peu à peu , et quoique la poésie ne fût pas une propriété commune ni brillante de l'esprit chez un peuple ainsi formé aux pratiques ascétiques , elle se développa de bonne heure en une versification méthodicpie , destinée à donner jdus de pompe à la glorification de la Divinité. Par une extension naturelle de cette pieuse coutume , on berçait les enfants avec ces chansons religieuses.

Lorsque Ruth Heathcote passa sa main sur son front, elle acquit la triste conx'iction que son empire sur l'esprit de sa fille était tristement affaibli , sinon tout à fait perdu ; mais l'amour maternel ne se laisse pas aisément décourager dans ses efforts ; une idée traversa son esprit, et elle résolut aussitôt d'en faire l'expérience.

La nature lavait douée d'une voix mélodieuse et d'une oreille juste, qui lui permettait de moduler les sons avec une précision de rhythme qui portait à l'âme. Elle possédait le génie de la musique, c'est à dire la mélodie , dégagée de ce brillant exagéré dont l'enveloppe trop souvent la prétendue science ; attirant sa fille plus près d'elle encore , elle commença une de ces chansons en usage dans la colonie, sa voix s'élevant à peine au début au-dessus du murmure de la brise du soir, puis s'élevant graduellement jusqu'à l'ampleur et à la richesse du son que réclamait la simplicité de l'air.

Les premières et faibles notes de cette chanson de l'enfance rendirent Narra-Mattah immobile et comme transformée en une statue de marbre : à mesure que les versets se déroulaient, le plaisir brillait dans ses yeux ; et avant que le second couplet fût fini , tous les muscles de sa physionomie ingénue exprimaient le plus pur délice. Ruth ne risquait pas l'expérience sans trembler pour ses résultats; sa propre émotion donnait du sentiment à la musique, et lorsque pour la troisième fois, dans le cours de sa chanson, elle regarda sa fille, elle aperçut l'azur bleu de ses yeux, qui la contemplaient ardemment, voilé par les larmes. Encouragée par cette évidence incontestable de succès, la nature acquit une nouvelle puissance dans ses efforts, et le dernier verset fut chanté à l'oreille de Narra-Mattah , dont la tête s'était penchée sur son sein , comme elle l'avait fait si souvent dans ses premières années lorsqu'elle écoutait cette mélodie mélancolique.

Content , calme en apparence , suivait avec anxiété ce retour d'intelligence entre sa femme et son enfant; il comprit mieux le regard qui brillait dans les yeux de la première, lorsqu'elle pressa doucement sur son sein la tête de la jeune transfuge. Une minute s'écoula dans le plus profond silence. Whital Ring lui-même ne bougeait plus, et de longues et tristes années s'étaient écoiUées depuis que Ruth avait joui d'un moment de bonheur aussi pur.

Le silence fut troublé par un pas lourd qui se fit entendre dans la pièce voisine; une porte s'ouvrit avec violence, et le jeune Mark parut , le visage animé par la course , son front semblant avoir conservé l'expression terrible du combat, et ses pas précipités trahissant l'agitation d'un sentiment violent. Il portait dans ses bras le fardeau de Conanchet, il le déposa sur la table et le désigna du doigt pour appeler l'attention; puis se détournant brusquement, il quitta la chambre.

Un cri de joie s'échappa des lèvres de Narra-Mattah dès qu'elle aperçut les bandes enrichies de perles. Les bras de Ruth se relâchèrent j et avant que l'élonnement eût fait place à une suite plus régulière d'idées , la créature sauvage s'était élancée de ses genoux vers la table, et revenait prendre sa première posture, déroulant les plis de l'enveloppe , et présentant aux regards effarés de sa -mère les traits placides d'un enfant indien. Il faudrait une plume plus exercée que la nôtre, pour donner aux lecteurs une juste idée des sentiments opposés qui se disputaient le ceeur de Ruth. Le sentiment inné et éternel de l'amour maternel était combattu par l'orgueil que le préjugé avait inculqué dans le sein même de cette douce créature de Dieu. 11 n'y avait pas besoin de dire l'origine de cet enfant, dont le visage exprimait déjà le calme ]iarticulier à sa race; c'était l'reil noir et brillant de Conanchet, (juoiciue affaibli par l'enfance; c'était le front plat et la lèvre comprimée du ]ière : seulement les marques distinctives de son origine étaient adoucies par les contours de cette beauté qui avait rendu si remarcpiable sa propre fille.

— Vois ! dit Narra-Mattah élevant l'enfant sous les regards ternes de Rulh ; c'est un sachem des hommes rouges, le petit aigle a trop tôt déserté son nid.

Rulh ne put résister à l'apiul de sa fille bien-aiméc; courbant sa tête pour cacher sa rougeur , elle déposa un baiser sur le front de l'enfant indien ; mais l'ail jaloux de la jeune mère ne s'y trompa pas; Narra-Mattah reconnut la dilfireuee entre celte froide caresse et les tendres embrassemenls qu'elle-même avait reçus, et le désappointe-

LE COLON D'AMÉRIQUE

ment vint glacer son cœur. Replaçant les plis du lange avec une dignité calme, elle quitta sa posture agenouillée , et se retira tristement dans un coin éloigne de la chambre, où elle s'assit; et jetant un regard de reproche à sa mère, elle entonna à voix basse une chanson indienne pour son enfant.

— La sagesse de la Providence se montre ici, comme dans toutes ses œuvres, murmura Content à l'oreille de sa compagne presque insensible , nous n'avions pas mérité de la retrouver telle que nous l'avions perdue; notre fille est triste parce que tu as regardé froidement son enfant.

Cet appel suffit pour réveiller des affections qui n'étaient qu'engourdies , et rappelant Ruth à elle-même , il dissipa les nuages de regret qui ombrageaient son front. Le déplaisir de la jeune mère fut facile à apaiser. Un sourire de son enfant fit refluer rapidement le sang vers le cœur; et Ruth elle-même oublia bientôt ses regrets, dans la joie innocente que montra sa fille à faire admirer la force de l'enfant. Content fut arraché à cette scène touchante d'affection par l'avis que quelqu'un du dehors le demandait pour affaires urgentes concernant la colonie.

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