‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 166 sur 253 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Nous chargerons la scène et nous transporterons le lecteur de la' vallée du Crapaud-Volant aux profondeurs d'un bois épais et sombre.

Des peintures du même genre ont été trop souvent décrites pour qu'il soit nécessaire de les reproduire ici. Néanmoins, comme il serait possible que ces passages tombassent entre les mains de personnes qui n'ont jamais quitté les anciens Etats de l'Union, nous allons essayer de leur donner un léger aperçu de l'aspect des lieux où il est de notre devoir d'historien de transporter l'action de notre récit.

Quoiqu'il soit évident que la nature végétale comme la nature animale ait ses limites, l'existence des arbres demeure indéterminée. Le chêne , l'orme , le tilleul , le sycomore , qui croît si rapidement , et le pin gigantesque ont leurs lois particulières qui gouvernent leur croissance , leur grandeur et leur durée. Grâce à cette prévoyance de la nature, le désordre sauvage des forêts vierges conserve, au milieu de tant de changements progressifs, un ensemble admirable de perfection, attendu que les pousses nouvelles , lentes et graduées , suivent dans leur progression les mêmes lignes et les raèiues courbes.

Les forêts américaines déploient auplushaut degré la sublimegrandcur de la solitude. Comme la nature ne déroge jamais à ses propres lois , le sol produit les plantes qui lui sont propres, et l'œil est rarement attristé par une végétation souffrante. Il s'établit entre les arbres une émulation généreuse que l'on rencontre rarement dans les dift'érentes classes de végétaux qui croissent dans la solitude des champs. Chaque arbre cherche à s'élever vers la lumière , produisant ainsi une égalité de force et de hauteur que l'on ne retrouve pas dans les sujets isolés. On comprend aisément l'effet que produit cette tendance uniforme. Les arches voûtées forment de la base au sommet des milliers de colonnes hautes et droites supportant un immense toit de feuilles vertes et tremblantes. Une douce obscurité et un majestueux silence régnent constamment .sous ces dômes naturels , taudis qu'une température différente appesantit l'atmosphère au-dessus du feuillage, l'eudant que la lumière circule sur la surface mobile de la cime des arbres , une teinte sombre couvre la terre. Des troncs morts tapissés de mousse, des monticules de substances végétales décomposées, tombeaux d'antiques générations d'arbres, des cavités formées par la chute de quelque vieux géant déraciné , de noirs funyi qui rampent sur les muscles découverts des racines mortes et prêtes à tomber, et quelques plantes frêles et délicates qui s'abritent dans l'ombre, complètent les principaux traits des profondeurs des forêts. Le tout est tempéré et afréable l'été par une fraîcheur douce comme celle des voûtes souterraines , mais dégagée de l'humidité glaciale qui les rend insalubres. On entend rarement les pas de l'homme résonner dans ces sombres solitudes. Parfois un chevreuil bondissant ou un daim majestueux agitent les feuilles en glissant dans les profondeurs du fourré. On rencontre quelquefois aussi l'ours pesant assis gravement sur le squelette tombé de quelque vénérable chêne, ou la panthère rampante qui guette sa proie sur une branche isolée. Parfois des bandes de loups affamés suivent la piste du chevreuil , mais ils font plutôt diversion à la solitude du lieu qu'ils n'en forment les accessoires habituels. Les oiseaux sont ordinairement silencieux; ou s'ils fout entendre quelques chants, ils s'élèvent en sons discordants et sauvages comme le lieu qu'ils habitent.

Deux hommes traversaient cette partie de la forêt que nous venons lie décrire le lendemain dujour du combat. Ils marchaient forcément l'un derrière l'autre , le plus jeune et le plu» actif traçant le chemin à travers la monotonie du bois avec autant de sécurité et de précision que l'eût fait le marin avec sa boussole sur le vaste Océan. Il était léger, agile et dispos; celui qui le suivait était lourd , et son pas dénotait l'inexpérience de l'exercice des forêts et la fatigue.

— Ton œil , Narragansett , est un compas invariable et tes jambes sont celles d'un coursier infatigable , dit le plus âgé laissant tomber la crosse de son fusil sur un tronc d'arbre et s'appuyant sur le canon. Si tu marches sur le sentier de la guerre avec autant de rapidité''que tu en mets dans un message de paix, les colons ont raison de craindre ton inimitié.

Le plus jeune se retourna sans changer de place le fusil qu'il porlait sur l'épaule , et , montrant les divers objets qu'il nommait , il répondit :

— Mon père est comme ce vieux sycomore qui s'appuie sur le jeune chêne; Conanchet est un pin droit et élancé. Il y a beaucoup de ruse sous les cheveux gris , ajouta le chef s'avançant un peu pour poser le doigt sur le bras de Soumission. Peuvent-ils lui dire l'époque où nous reposerons sous la mousse comme un arbre desséché?

— Ceci surpasse la sagesse de l'homme. C'est assez, sachem, de pouvoir dire quand nous lombous que la teiie sous laquelle nous repose-

rons n'en sera pas plus pauvre. Tes os reposeront dans la terre que tes pères ont foulée, tandis que les miens pourront blanchir sous la voûte de quelque sombre forêt.

Le calme parut disparaître des traits de l'Indien. Les pupilles de ses yeux noirs se contractèrent, ses narines se gonflèrent et sa poitrine se souleva ; puis tout redevint calme, comme s'apaise l'immense Océan après un vain effort pour soulever la vague pendant un calme plat.

— Le feu a consumé et effacé de la terre l'empreinte des mocassins de mon père, dil-il avec un sourire amer, et mes yeux la cherchent en vain. Je mourrai sous cet abri, ajouta-t-il montrant la voûte céleste à travers une éclaircie du feuillage, les feuilles tombantes recouvriront mon corps.

— Alors le Seigneur nous a donné un nouveau lien d'amitié. Il existe dans une contrée lointaine un if et un paisible cimetière, où les générations de ma race dorment sous la tombe. Ce lieu est couvert de pierres qui portent le nom de...

Soumission cessa tout à coup de parler, et lorsque son regard rencontra celui de son compagnon, ce fut juste assez pour surprendre la transformation d'une avide curiosité en une froide réserve et pour remarquer avec quelle courtoisie l'Indien changea le cours de la conversation.

— Il y a de l'eau au delà de cette colline, dit-il ; que mon père boive pour prendre des forces, afin qu'il vive assez pour reposer dans les défrichements.

Le vieillard fit un signe d'approbation, et ils se dirigèrent en silence vers la source. Le temps qu'ils mirent à se rafraîchir et à se reposer indiquait qu'ils venaient de faire une longue route. Le INarragansetl néanmoins mangea plus sobrement que son compagnon, son esprit paraissant plus préoccupé par une douleur secrète qu'accablé de fa ligue. Toutefois il maintenait à l'extérieur la dignité d'un guerrier, et dissimulait ses sombres pensées sous un aspect affecté d'insouciance. Lorsqu'ils eurent satisfait aux exigences de la nature, ils se levèrent et continuèrent leur route à travers les sinuosités de la forêt.

Pendant une heure, après avoir quitté la source d'eau, la marclie de nos aventuriers fut rapide et non interrompue par l'un ou ])ar l'autre. Alors seulement le pas de Conanchet se ralentit un peu, et son regard erra autour de lui avec quelques marques d'indécision.

— Tu as perdu ces signes particuliers qui nous ont guidés jusqu'ici ii travers les bois, dit le vieillard, les arbres se ressemblent, et je ne vois aucune différence dans leur sauvage uniformité; si tu es en défaut, il nous faudra désespérer de notre projet.

— Voilà le nid de l'aigle , répondit Conanchet montrant du doigt l'objet qu'il nommait perché sur le sommet blanchi d'un pin desséché, et mon père doit reconnaître dans ce chêne l'arbre du conseil. Muis les Wampauoag n'y sont pas!

— Les aigles ne manquent pas dans la forêt, et beaucoup de chênes ressemblent à celui-ci. Ton œil s'est laissé tromper, sachem, et quelque fausse piste nous a donné le change.

Conanchet h\a attentivement son compagnon, et lui demanda ensuite avec calme :

— Mou père s'est-il jamais trompé de chemin en allant de son wigwam à la maison où il converse avec le grand Esprit?

— La nature de ce sentier, que j'ai si souvent suivi, était autre que celui-ci , Narragansett. Mon pied a usé le rocher par ses fréquents frottements et la distance n'était qu'un jeu. Mais ici nous avons parcouru des lieues innombrables de forêts, notre route a traversé deu ruisseaux , des montagnes, des bruyères et des marais où l'œil humain n'a pu découvrir la moindre trace de pas humain.

— Mon père est vieux, dit respectueusement l'Indien. Son œil n'est plus aussi prompt que lorsqu'il enleva la chevelure du grand chef, car il eût reconnu l'empreinte des mocassins. Vois , ajouta-t-il indiquant la trace d'un pas humain à peine visible sur les feuilles mortes qu'il avait foulées. Son rocher est nu, mais la terre est plus légère. Il ne peut pas reconnaître par des signes qui a passé et à quel moment.

Voici en effet ce que l'on pourrait appeler l'empreinte du pied d'un homme ; mais elle est seule, et peut provenir d'un simple accident de la brise.

— Que mon père regarde de chaque côté, il verra qu'une tribu entière a passé.

— C'est peut-être vrai ; mais ma vue est impuissante à découvrir ce que tu voudrais me faire voir.

Conanchet hocha la tête, et développa les doigts de ses deux mains en forme de cercle.

— Hugh ! dit-il tressaillant tout à coup à la suite de ce geste significatif. Un mocassin approche !

Soumission, qui s'était si souvent et si récemment encore rencontré avec les sauvages, chercha involontairement le chien de sa carabine. Ce l'esté Lljil aCL"onip::r;i' d'un r.-nard menaçant, quoiqu'il ne disliiiguât aucun sujet d'alarme.

Il n'en fut pas de même de Couancheti Son regard vif et exercé

LE COLON D'AMÉIUQUE.

ilistini;!!.'! lik'iitôt un giuiiioi' qui s'iivaiirail avec piocaulinn, caché parfois plir les arbres, el <li)iil le l)ruil (les pas sur les feuilles avait trahi r.ipproelic. ('misant ses bras sui sa pdllrine nue, le rSarrani^ansetl l'attiinlil ilaiis une alliluile |ileine tle iliijiiilé. Pas un mot ne s'échappa de ses lèvics, pas un muscle de son visai;e ne s'a|;it.i, lorsqu'une main se ]iosa sur son bras , et que celui qui s'était rajiproehé de lui dit d'un ton amical et respectueux : Le jeune sachem est venu au-devant de son pore.

— Wampano.ip;, j'ai suivi la trace afin que vos oreilles écoutent les paroles d'un Visage-l'àle.

Le troisième personnage dans c<'tte entrevue n'étiit autre que Mctacom. Il toisa l'étranger d'un regard hautain et farouche, puisse retourna trancjuilUnieiit vers son compagnon.

I — (;hef im]ilacable et sans remords, répondit l'audacieux proscrit, ! je S'iis venu nie jeter entre les griffes du lion pour t'apporter les |iaroles de jiniv. Pourquoi le fils n'imite-t-il pas son père dans sa eouduile il l'égard des Anglais? Ton ])ére Massasoit était l'ami des pèlerins patieiils et iierséeiilés qui avaient elierelié un asile et du repos dans ce liélhel des fidèles, mais tu as endurci Ion coeur à leurs prières, et cherché le sang de ceuv qui ne le voulaient pas de mal. 'J'u as sans doute, comme tous tes compatriotes, une nature orgueilleuse, ^vide d'une vaine gloire, el tu as cru que ton nom el la nation l'iniposaienl le devoir de le ballre contre des hommes d'une origine différente. Mais apjireiids qu'il y a un Dieu qui est maître sur la terre, comme il est roi dans les cieux! Sa volonté est que les doux parfums de son culte s'élèvent à lui du milieu du désert ! et c'est une loi contre laquelle il est inutile de se révolter. Ecoule donc mes conseils pacifiques : que la terre soit partagée équitablement de manière à pourvoir aux besoins de tous, et que le pays soit disposé pour y recevoir Paulel du Très-Haut.

Cette exhortation fut prononcée d'une voix presque surnaturelle , et avec une animation qu'augmentaient sans doute les récentes inédi" talions de l'ermite et les scènes terribles où il avait joué un rôle important.

Philippe écouta avec la haute courtoisie d'un prince indien , il ne donna aucune marque d'impatience , aucun sourire moqueur ne contracta ses lèvres, quoiqu il ne comprît nullement les intentions de son inlerloculeiir. Au contraire, une gravité noble et élevée régnait sur tous ses traits; ses yeux exprimaient une attention complète; sa tète était inclinée ; et l'on voyait qu'il avait un désir sincère de saisir le sens de l'apostrophe qui lui était adressée.

Mcek WoUe miuslrc du Crapaud-Volant.

— Conaiichel a-t-il récemment compté ses jeunes guerriers? dit il s'expriiuant dans 1 idiome des aborigènes. J'en ai vu un grand nombre sur le champ de bataille; ils ne sont jamais revenus. L'homme blanc doit mourir.

— Wampanoag, répondit Conanchet, il est conduit par le xvampiim d'un sachem. .le n'ai pas compté mes jeunes guerriers; mais je siis qu ils ont le courage de dire que ce que leur chef promet, ils l'exécntent.

— Si le Yankee est un ami de mon frère, qu'il soit le bienvenu. I.e wigxvam de Métacom est ouvert; il peut y entrer.

Philippe ht signe aux autres de le suivre, et les conduisit à l'endroit (li'signé. Le lieu choi-i pour ce campement jirovisoire était approprié à la (•ireoiijtancc. In buisson très-épais l'encaiss.iil d'un côté, tandis (jii il l'arrii'rc il était abrité par un roc ese.ir|ié; sur le devant un I; ige ruisseau serpentant au milieu de fiagments de roche détachés du faite, défendait 1 entrée , el du côté du eoucbaiil une récente lemlièle avait creusé un désert au milieu de la forêt. <Juelques buttes de broussailles s appuyaient contre la base di' la colline, et de chétifs ustensiles de ménage étaient répartis entre les habitations. Tonte la b..iide ne comptait pas vingt bmiimes ; car, ainsi que nous l'axons dit, le chef xvampanoag avait agi récemment avec les forces de ses alliés Jiliilôl qu avec les siennes propres.

Les trois personnages s'assirent sur un rocher, dont le pied était b. ligné p,ir l'eau jaiHi.,saiile. .Sur le second plan, quelque farouche luilien surveill lit d un air sombre la conférence.

Après avoir laissé s'écouler assez de temiispour échapper a laccusatioii de curiosité, Met iconi commença en ces termes :

— Mnii lièii' a suivi ma trace, afin que mes oreilles puissent culllidre la parole d un Anglais, (ju'il parle.

Soumission, Marc cl Conlent, prisonniers, étaient enchaînés.

— Mon ami pâle a parlé trcs-sagcmenl , répliqiia-t-il. Mais il ne voit pas clair dans ces forêts; il s'assied troii .à l'ombre, ses yeux sont ])liis sûrs dans un défrichement. Métacom n'est pas une bêle féroce ; ses griffes sont usées; ses jambes sont fatiguées de voyager; il ne peut sauter très-loin. Mon ami pâle a besoin de partager la terre? Pourquoi donner au grand Esprit la peine de refaire deux fois cet ouvrage? Il a placé les Wamp.inoag sur des terres où le gibier abonde, au bord du lac salé cil ils ]>êehent des poissons el des huilres. Il n'a pas oublié ses enfants les iSarragansell, ipi il a mis au milieu de 1 eau; car il a vu qu'ils savaient nagir. A-t-il oulilié les .\nglais? les a-l-il jetés négligcmnient dans un marécage oii ils sont exposés à devenir des grenouilles el des lézards?

— Païen , ma voix ne niera j:imais les bienfaits de mon llirii ! Sa main a jilacé nos pères sur une terri' fertile, riche de tmiles les bonnes choses de ce monde, lieureusement située, imprenable, car elle a la nur pour ceinture. Heureux ccui qui peuvent faire leur salut sans sortir de sou cuceiutv I

Paris. Typographie Pion IrOres, rue Garaniieic, 8.

LE COLON D'AMÉRIQUE

Une gourde vide était posée sur le roc à côté de Métacom. Se penchant vers le ruisseau, le chef indien la remplit d'eau jusqu'au bord, et la mit sous les yeux de son conipap,non.

— \ois, dit-il en montrant la surface unie du liquide, le grand Esprit a ordonné que ce vase ne contiendrait pas davantage.

Il prit ensuite au ruisseau quelques gouttes d'eau dans le creux de sa m^in cl les versa dans la gourde.

— Regarde, reprit-il, le vase déborde, il n'y a point de place pour ce que je viens d'y ajouter; ton pays déborde de même et t'a rejeté de son sein.

— Hélas! je ne suis pas seul, nous sommes nombreux; mais je chargerais mon âme d'un mensonge si je disais qu'il n'y a plus de place pour tous , que tous ne peuvent pas retourner mourir au pays où ils sont nés.

— La terre des Anglais est donc bonne, très-bonne, reprit Philippe ; mais leurs jeunes gens en cherchent une qui vaut mieux encore.

— Avec tes idées , avec tes habitudes, Wampanoag, il t'est impossible de comprendre les motifs qui m'ont amené ici, et notre entretien devient oiseux.

— Mon frère Conanchet est un sachem. Les feuilles qui tombent des arbres de son pays dans la saison des neiges sont emportées par le vent sur mes territoires de chasse ; nous sommes voisins et amis.

En disant ces mots il inclina légèrement la tête pour saluer le Narragansett.

— Oui, reprit-il , quand un méchant Indien sort des îles et se réfugie dans les wigwam de mon peuple , on le fouette et on le renvoie.

Nous ne tenons entre nous le chemin libre que ]iour les hommes rouges honnêtes.

Philipp avait un ton d'ironie que la hauteur habi tuelle de ses manières ne put dérober à son auxiliaire, mais qui pouvait difficilement être saisi par l'homme hlanc, contre lequel était dirigé le sarcasme.

Le jeune chef, qui s'était jusqu'alors abstenu de prendre part à la conversation , crut devoir prendre la parole en faveur de l'ermite.

— Mon frère pâle est un brave guerrier, dit d'un Ion de reproche le jeune chef des IN'arragansetts; sa main a pris la chevelure du grand sagamore de son peuple.

La physionomie de Métacom changea instantanément. Une expression de respect et d'admiration remplaça l'air de dédain et de raillerie qu'on avait pu y remarquer. Il regarda fixement la figure rude et fatiguée de son hôte ascétique, et il est probable qu'il allait lui adresser des compliments, si dans ce moment un jeune Indien placé en sentinelle au sommet du rocher n'avait annoncé que quelqu'un approchait.

Mélacom et Conanchet parurent entendre ce cri avec inquiétude; mais ils ne se levèrent pas , et ne parurent pas attribuer à l'interruption une importance exceptionnelle.

Dientôt un guerrier entra dans le camp , du côté de la forêt qui conduisait à la vallée du Crapaud-Volant.

Dès que Conanchet eut vu la personne du nouveau venu, il reprit son attitude calme, tandis que Métacom était sombre et i)lein de défiance. La différence de manières des chefs n'était pas cependant assez forte pour être remarquée par Soumission, qui se disposait à reprendre l'entretien , quand le nouveau venu traversa le groupe des guerriers et vint s'asseoir auprès des chefs sur une pierre si basse que l'eau lui lavait les pieds.

Comme de coutume, il n'y eut aucune parole échangée entre les Indiens pendant quelques minutes. Tous les trois paraissaient regarder l'arrivée du guerrier comme une chose parfaitement ordinaire; mais linquiétude du Métacom hâta les communications qu'ils avaient à se faire.

Narrah-Hattah , femme de Conanchet le jeune sachem des Narraganselts,

— Mohtucket, dit-il dans le langage de sa tribu, tu avais perdu la trace de les amis, et nous pensions que les corbeaux des homme' pâles becquetaient tes os.

— Il n'y avait pas de chevelure à ma ceinture, et j'étais honteux de paraître plus longtemps les mains vides au milieu des jeunes gens.

— En effet, reprit Métacom, tu étais trop souvent revenu sans frapper un ennemi. As-tu maintenant atteint quelque guerrier?

L'Indien, qui était un homme de la classe inférieure, soumit à l'examen de son chef le sanglant trophée qui pendait à sa ceinture. Métacom regarda ce dégoûtant objet avec calme, et comme un antiquaire aurait étudié un précieux souvenir des combats des premiers âges. Il passa le doigt dans un trou de la peau , puis il se rassit en disant:

— C'est une balle qui a frappé la tête. La flèche de Mohtucket a fait peu de mal.

— Métacom n'a jamais regardé son jeune homme comme un ami depuis que le frère de Mohtucket a été tué.

Philippe contemplait son subalterne avec la dédaigneuse hauteur d'un prince sauvage. Leur auditeur blanc n'avait pas compris l'entretien; mais il était facile de s'apercevoir que les deux interlocuteurs étaient loin d être amis.

— Le sachem est mécontent de son jeune homme, dit Soumission; il est donc à même de comprendre que des dissentiments avec notre chef nous ont force à quitter la terre de nos pères, située du côté du soleil levant. Si vous voulez m'écouter , j'achèverai de traiter un sujet que nous avons déjà ébauché, et j'entrerai dans de plus amples explications sur le but de ma mission.

Philippe sourit gracieusement à son hôte , et s'inclina même pour témoigner qu'il adhérait à sa proposition; cependant ses yeux perçants semblaient lire dans lame du guerrier qui reparaissait après une absence prolongée, et il étendait les doigts de la main droite comme pour saisir le manche de corne de son coutelas.

L'homme blanc allait parler, quand les arceaux de la forêt retentirent tout à coup de la détonation d'un fusil.

Tous ceux qui étaient dans le camp se levèrent à ce son bien connu; néanmoins ils demeurèrent aussi immobiles qu'autant de statues vivantes. Les feuilles s'écartèrent avec bruit , et le corps de la jeune sentinelle indienne rouia au bord du précipice, d'où il tomba sur le toit d'une cabane , qu'il défonça.

Un cri retentit dans la forêt ; une décharge éclata sous les arbres, et

les balles qui sifflèrent de toutes parts coupèrent les branches des taillis.

Deux Wampanoags roulèrent encore sur la terre dans les dernières

convulsions de l'agonie. On entendit dans le camp la voix d'Annawon,

et l'instant d'après la place était déserte.

Dans ce moment terrible, les quatre individus places près du ruisseau étaient immobiles. Conanchet et son ami chrétien avaient pris les armes, mais c'était moins pour entamer les hostilités que pour se défendre. Métacom avait l'air irrésolu. Accoutumé aux surprises et aux escarmouches, un guerrier tel que lui ne pouvait être déconcerté; il hésitait cependant sur le parti qu il devait prendre. Mais quand Annawon eut donné le signal de la retraite, le chef des Wampanoags se jeta avec fureur sur Mohtucket et lui fendit la tête d'un seul coup de tomahawk. La vengeance féroce se peignit sur les traits du chef ; la haine inextinguible, quoique désappointée, sur les traits de sa victime. Le traître demeura étendu sans vie sur la roche, etson meurtrier leva l'arme ensanglantée sur la tête de l'homme blanc.

— Non , Wampanoag, non ! dit Conanchet d'une voix de tonnerre, nos deux vies n'en font qu'une.

Philippe s'arrêta. Son cœur était dévoré de passions funestes et indomptables ; mais l'astucieui politique de ces bois sut se contenir

LE COLON U'AMKHIQUE.

comme il on avait lliabitiidc. Au milieu de celle sa'-iic d'alarme et de

c:imii!ïC, il sourit il sonji'iino et i)iiissaiil allié; puis , se dirigeant vers j les plus ('liais ouibrages de la forèl , il s'éloigua avec la rapiditi; d'un | daim.

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