‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 167 sur 253 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Le courage est une vertu qui peut s'acquérir et se développer. Si la crainte de la mort est une faililcsse commune à tous les hommes , elle diminue f;raduellenu'nl cl l'init nicmc par s'éteindre lorsqu'on est exposé il de fréquents dangers. Ce fut donc avec des sentiments su|)éricurs à la nature que les dcu\ individus laissés seuls par la retraite de l'lnlip]io virent 1 ap]irochc du dangci qui les entourait. Leur jinsilion près du ruisseau les avait jusqu'alois protégés des balles des assaillants; mais il était évident que ceux-ci ne larderaient pas il entrer dans un camp qui était déjà abandonné. Chacun, en conséquence, agit suivant les idées qu'il devait à son genre de vie.

Conanehet n'était pas occupé de vengeances de la nature de celle que Métacom venait d'assouvir devant lui. A la première alerte, il avait employé toutes ses facultés à comprendre la nature de l'attaque ; il y était parvenu, et il avait pris une résolution.

II montra à son compagnon le ruisseau rapide qui murmurait à leurs pieds.

— Allons, dit-il précipitamment avec une parfaite présence d'esprit. Marchons dans l'eau afin qu'elle entraîne la trace de nos pas.

Soumission hésita.

Il y avait dans la froide détermination de son œil quelque chose de l'orgueil militaire qui lui faisait répugner il encourir le déshonneur d'une fuite si ouverte et si indigne de son caractère.

— Non, Narragansctt , répondit-il , sauve ta vie et laisse-moi recueillir le grain que j'ai semé. Us ne peuvent pas faire plus que de laisser blanchir mes os avec ceux de ce traître étendu à mes pieds.

L'allitiule de Conanehet n'annonçait ni exaltation ni colère.

Il jeta paisiblement le coin de sa tunique par-dessus son épaule , et il allait se rasseoir sur la pierre d oii il s'était levé un instant auparavant, lorsque son compagnon le pressa de nouveau de s'enfuir.

— Les ennemis dun chef ne doivent pas dire qu'il a conduit son ami dans un piège , et que le voyant pris par la jambe , il s'est sauvée lui-nième comme un renard, plus heureux que son compagnon. Si mon frère reste pour mourir, Conanehet mourra avec lui.

— Sauvage, sauvage, répliqua Soumission ému jusqu'aux larmes de la loyauté de son guide, plus dun chrétien devrait apprendre de toi la fidélité. Ouvre le chemin , je te suivrai aussi vite que mes forces me le permettent.

Le Narragansett s'élança dans le ruisseau, dont il suivit le cours dans la direction opposée à celle que Philippe avait prise. Cette mesure était sage , car bien que ceux qui les poursuivaient pussent voir l'agitatioji de l'eau, il n'y avait aucune certitude sur la direction prise par les fugitifs. Conanehet avait prévu ce léger avantage , et , avec la promptitude instinctive de sa race, il n'avait pas manqué d'en faire usage. Uélacom avait été obligé de suivre la route qu'avaient prise ses guerriers, qui s'étaient retirés sous l'abri des rochers.

Avant que les fugitifs eussent parcouru une grande distance, ils entendirent les clameurs des ennemis dans leur camp , et peu après le bruit de la fusillade annonça que Philippe avait rallié ses gens et qu'il faisait résistance. Cette circonstance était pour eux un gage de sécurité qui leur permit de ralentir leur course.

— Mon pied n'est plus léger comme dans les temps passés, dit Soumission. Reprenons donc des forces tandis que nous le pouvons encore et dans la crainte d'être pris au dépourvu. Narragansett, tu as toujours été fidèle à ta parole avec moi, quelle que soit ta race ou ta croyance , quelqu'un t'en tiendra compte.

— Mon père a jeté un regard Je compassion et d'amitié sur le jeune Indien, qui , comme le jeune ours , était prisonnier dans uue cage; il lui a appris il parler le langage dus Anglais.

— Nous avons passé ensemble de longs mois dans notre prison , chef, et il faut qu'Apollyon ait régné bien fort dans un cœur pour I avoir fait résister aux sollicitations d'un ami dans une telle situation. Mais là encore ma eoiiliaiiee et mes siiins ont été récompensés, car sans les insinuations mystérieuses, provenant de signes que tu avais recueillis toi-nièine pendant la chasse , il n'eut pas été en mon pouvoir d'avertir mes amis ipic ton peuple ))iéparait une attaque la nuit fatale de lincendie. Narragansett, nous avons f.iil ensemble échange de services chacun à notre manière, et je suis ))rèt à coiiviiiir que celle dernière n'est pas la moiiulre «le tes obligeances. Quoique blanc ?l chrétien d'origine , je puis presque dire que mon cœur esl indien.

— Alors! meurs de la mort d'un Indien! s'écria une voiv à vingt ji.iS environ du ruisseau au milieu duquel ils fuyaient.

Ces p,irolcs menaçâmes furent presque en mènic temps suivies d'un

coup de feu , et Soumission tomba. Conanehet jet» son mousquet dans l'eau pour relever son compagnon.

— J"ai seulement glissé sur la pierre humide, dit le vieillard en re prenant pied , cette décharge a failli nous cire fatale! Mais Dieu , dans ses vues mystérieuses , a détourné le coup.

Conanehet ne répondit pas. Riqirenant son fusil, tombé au fond de l'eau, il entraîna son ami vers la rive et s'enfonça avec lui dans les profondeurs de la forêt , oii ils furent pendant (juclque temps à l'abri de nouveaux accidents. Mais les cris qui suivirent la décharge des luoiisqucts apparlenaient aux Péquods et aiiv Mohicaiis, dont les tribus étaient en guerre ouverte avec la sienne. Il ne fallait pas espérer de cacher longtempi leur trace à leurs ennemis, et échapper par la fuite avec le vieillard était tout à fait impossible. 11 n'y avait pas de temps à perdre. Dans de semblables éventualités les pensées d'un Indien prennent le caractère de l'instinct. Les fui;itifs étaient arrêtés au pied d'un jeune arbre dont la cime était complètement cachée par de» toulTes de feuilles s'élançant des buissons qui croissaient à ses pieds. Conanehet aida Soumission à monter sur cet arbre , et sans autre eiplication , il s'éloigna , renversant les broussailles afin d'agrandir autant que possible la trace de ses pas.

L'expédient du fidèle Narragansett réussit complètement. Avant qu'il eût fait cent pas , il aperçut le gros des ennemis lancé sur sa piste comme des limiers en chasse. Sa course fut modérée jusqu'à ce qu'il fût assuré que ses ennemis, ayant dépassé labre oii s'était réfugié Soumission, ne s'oceupaient que de lui seul. Alors la flèche partie de l'arc n'eût pas été plus rapide que sa fuite.

La poursiiileprit alors le caractère ingénieux etstimulant d'une chasse indienne. Traqué hors du fourré, Conanehet fut contraint d'exposer sa personne dans les endroits plus découverts de la forèf. 11 franchit des montagnes, des ravins, des rochers, des marais et des torrents, sans ralentir sa course et sans perdre courage. Dans de semblables occurrences, le mérite d'un sauvage consiste autant dans sa force morale que dans son agilité.

Les trois ou quatre colons envoyés avec le détachement des Indiens alliés pour intercepter la fuite de ceux qui descendaient le cours d'eau, furent bientôt hors d'haleine, et la lutte s'établit entre le fugitif et des hommes aussi agiles et fertiles en expédients que lui.

Les Pequods avaient un grand avantage dans leur nombre. Les fréquents détours du fugitif renfermaient la chasse dans un cercle d'un mille , et à mesure que ses ennemis s'arrêtaient fatigués , d'autres plus dispos reprenaient la poursuite. Le résultat ne pouvait pas être mis en doute. Après deux heures de course sans interruption, les pieds de Conanehet commencèrent à s'alourdir, et sa fuite se ralentit peu à peu. Epuisé par ces elTorts presque surnaturels, le guerrier essoulilé se coucha sur la terre et resta pendant quelques minutes dans I immobilité de la mort. Pendant ce court instant de repos , ses artères et les battements de son cceiir cessèrent peu à peu de battre avec autant de rapidité, et la circulation reprit son cours régulier. Au moment où il sentait renaître ses forces par ce faible repos, il entendit derrière lui les pas des mocassins. Se relevant aussitôt, il examina l'espace qu'il venait de franchir avec tant de peine. Un seul guerrier paraissait le poursuivre. L'espérance reprit un moment le dessus dans son àine , il leva son fusil pour abattre son adversaire qui l'approchait rapidemeut; il visa longtemps et avec calme , et le eoui» eût élé fatal , si le bruit sec de la platine ne lui eût rappelé l'état du fusil, que l'eau du ruisseau avait rendu inutile. Il le jeta loin de lui et saisit son tomahawk; mais une bande de Péquods sortit aussitôt du fourre et rendit toute résistance inutile, lieconnaissant sa situation désespérée, le sachcm des Narragansctts laissa tomber son tomahawk , détacha sa ceinture et s'avança sans armes, avec une noble résignation, auKlcvant de ses ennemis. L n instant après il était leur prisonnier.

— Conduisez- moi à votre chef, dit le captif avec hauteur au moment oîi le guerrier d'ordre inférieur qui l'avait fait prisonnier se préparait à le questionner, ma langue est habituée à parler à des sachems.

Ou lui obéit ; une heure plus tard le célèbre Conanehet était eu présence de son plus mortel ennemi.

Le lieu de rentrevue était le camp déserté par la bande de Philippe. La plupart des agents actifs de la poursuite s'y trouvaient déjà rassemblés, ainsi que les colons que l'on avait enrôlés dans l'expédition. Les derniers étaieiil i\Ieek Wolfe , l'enseigne Dudiey , le sergent Iling, et une douzaine environ des habitants du village.

Le résultat de l'expédition était déjà répandu. Bien que Métacom, qui en était le but principal, eût échappé, lorsqu'ils apprirent que le sachent des Narraganscits était tonilié cnlre leurs luaiiis il n'y cul ])as un individu (aisaiit partie du délachenunt qui ne se crût largement récompensé ,1e ses fatiîjiies par cette imporlintc capture. Les ;Molii" cans et les Péipiods dissimulaient leur evaltatiou, il.ins la crainte que l'orgueil de leur prisonnier ne fût flatté du li.iut prix qu'ils attachaient à sa personne; mais les Européens se groupaient autour du prisonnier, et ne cherchaient pas à déguiser leur satisfaction. (Cependant comme il s'était rendu à un Indien, ils alïcctcrcnl d'abaudouner le chef à la

LE COLON D'AMÊKIQUE.

clënience <ie ses vainqueurs. Peut-être cacUaicnl - ils aussi quelque profond calcul de politique dans cet acte apparent de justice.

Lorsque (Joiiaucliel fut placé au centre de ce cercle de curieus , il se trouva aussitôt en présence du chef principal delà tribu des Wobicaiis ; c'était Cncas, le fils de cet Uncas dont la fortune, secondée par les Itlancs, a\ait triomphé de celle de son propre père, l'infortune mais nolile Miaiitonimoh. Le destin venait de décréter que la niènic étoile fatale tpii avait présidé au\ infortunes de 1 ancêtre étendrait sa funeste influence jusqu à la secor.de génération.

La race des Dncas , bien qu'all'aiblie et dépouillée d'une partie de sa grandi ur prijuilivc par uue fausse alliance avec les An(}lais , conservait encore toutes les nobles qualités de Ibéroismc sauvafje. Celui qui s avançait pour rccc\oir le prisonnier était un guerrier dâge moyen , de proportions régulières et d un asiject grave et lier, doué d'un regard et d une physionomie eipriiuant les traits contradictoires du caractère qui rendent le guerrier indien aussi admirable qu'itfrayant. Les chefs rivaux ne s'étaient encore rencontrés que dans le tumulte du combat. Ils restèrent quelques instants silencieux, admirant chacun les belles proportions , le regard d'aigle , le port majestneus et la sévère gravité de l'autre avec une secrète admiration mais avec un calme impassible (jui cachait entièremeut le travail de la pensée. Enfin ils commencèrent à prendre i'uii et l'aulre le maintien propre au rôle qu'ils allaient jouer dans la scène à venir. La physionomie d'Uncas prit une expression d ironie triomphante, et celle de son captif pins froide et jilus insoucianle.

— Mes jeunes gens, dit le premier , ont p'is un renard caché sous les buissons. Ses jambes sont longues, mais il n'a pas eu le courage de s'en servir.

Conancbet croisa ses bras sur sa poitrine, la limpidité de son regard semblant dire k son ennemi que ces lieux communs étaient indignes de tous deux. L'autre en comprit sans doute le sens ou des sentiments plus nobles prévalurent, car il ajouta avec plus de dignité :

— Conanchet est-il las de la vie , qu'il la jette ainsi dans les mains des Péquods?

— Mohican, dit le chef narragansett , on m'a vu déjà au milieu des tiens; qu'Uncas fasse le compte de ses guerriers , il trouvera qu'il en manque quelques-uiis.

— Il n'en reste pas de tradition parmi les Indiens des îles, dit l'autre en adressant un regard d'ironie aux chefs qui l'entouraient. Ils n'ont jamais entendu parler de Miautonimoh; ils ne connaissent pas de champ de bataille qui porte le nom du sachem !

La physionomie du prisonnier s'altéra; elle parut un moment s'assombrir comme si un nuage passait sur son front, puis ses traits rentrèrent aussitôt dans leur dignité première. Son vainqueur épiait attentivement l'cflét produit par ses paroles , lorsqu'il crut voir que la nature allait l'emporter. Une joie farouche éclaira son regard, mais aussitôt que le Narragansett eut recouvré son sang-froid il affecta de ne plus penser à cette tentative devenue infructueuse.

— Si les hommes des îles savent peu de chose, continua-t-il, il n'en est pas de même des Mohicans. 11 y avait autrefois un grand sachem parmi les Narragansett ; il était plus sage que le castor, plus agile que le daim et plus rusé que le renard rouge; mais il ne savait pas prévoir le lendemain. D'insensés conseillers lui dirent de marcher dans le sentier de la guerre contre les Péquods et les Mohicans. Il perdit sa chevelure. Elle est suspendue ii la fumée de mon wigwam. Nous verrons si elle reconnaîtra la chevelure de sou fils. Narragansett, voici les sages des Visages-Pâles; ils te parleront. S ils t'offrent uue pipe, tu fumeras, car le tabac manque dans ta tribu.

Uncas s'en alla laissant son prisonnier entre les mains des alliés blancs pour en être interrogé.

— Voilà le regard de Miantonimoh, sergent Ring, fit observer l'enseigne Dudley à son beau-frère, après avoir étudié les traitsdu prisonnier, .le reconnais l'œil et la démarche du père dans le jeune sachem. Il y a plus, sergent Ring , ce sont les mêmes traits que ceux du jeune garçon que nous avons trouvé dans les champs il y a une douzaine d'années et que nous avons tenu assez longtemps en cage comme une jeune panthère. As-tu oublié, Reuben , cette terrible nuit , et le garçon, et la forteresse? Une fournaise n est pas plus ardente que ne l'était la pile derrière laquelle nous étions réfugiés avant de nous retirer sous terre. Py pense toujours lorsque notre bon ministre nous parle du châtiment réservé aux méchants et des flammes de l'enfer.

Le silencieux milicien comprit les allusions décousues de son parent, et il reconnut bientôt lui-même l'identité de leur prisonnier avec le jeune Indien qu'il avait eu si longtemps devant les yeux. Son honnête visage exprimait tout à la fois la surprise , l'admiration et le regret. Cependant comme ni l'un ni l'autre de ces deux individus n'était le principal personnage de la troupe, ils restèrent observateurs silencieux et attentifs de ce qui allait se passer.

— Adorateur de Baal! commença la voix sépulcrale du ministre, il a plu au roi des cicuxctde la terre de protéger son peuple. Le triomphe de ton mauvais génie a été court et l'heure du jugement est arrivée.

Ces paroles solennelles parurent s'adresser .lux oreilles d'un sourd. Conanchet, prisonnier et mis eu présence de son mortel ennemi, n'était |>.is homme à laisser fléchie son courage. 11 regarda froidement l'orateur, et l'u'il le plus exercé n'eût pu découvrir qu'il comprit un mot de la langue anglaise, i rompe par le stoïcisme du priàouiiicr , Meek murmura quelques motsil'iudiguation sur la nature indomptable des païens et abandonna celui-ci à la discrétion de ceux qui avaient reçu la mission de déci'Ier de son sort.

Hieii qu'Ebcn Dudley fût I officier principal dans cette petite expédition de la vallée , il était accompagné par les autorités investies des pouvoirs civils et prédominant dans tout ce qui n'appartenait pas exclusivement aux devoirs de sa charge. Des commissaires , choisis par le gouvernement de la colonie , avaient suivi le détacliement avec pleins pouvoirs de disposer de Philippe , si , comme on l'espérait, ce chef redouté tombait dans les mains des .\nglai5. Ce fut à ces juges improvisés que le sort de Conanchet fut livré.

Nous n'interromprons pas notre récit pour nous arrêter sur les particularités du conseil. La question fut gravement examinée et résolue avec le sentiment profond et consciencieux d'hommes investis d une haute responsabilité. La délibération dura plusiturs heures et fut ouverte et close par les prières solennelles de Meek , qui prononça luimême le jugement à l'accusé.

— Les hommes sages de mon pays se sont consultés , dit-il , sur le sort de ce Narragaiiselt, et leurs esprits ont mûrement réfléchi sur ce sujet. Si la conclusion porte le cachet de l'utilité du moment, tous ici jirésents devront se rappeler que les intérêts des hommes sont si intimement liés aux divines intentions de la Providence, qu'ils semblent extérieurement à l'œil humain être tout à fait inséparables. Mais nous avons suivi les impulsions de notre conscience et ses principes régulateurs, c'est-à-dire, notre parole à ton égard et envers tous ceux qui sont les soutiens de l'autel dans ces régions sauvages. Et voici notre décision : Nous livrons le Narragansett à ta justice , puisqu'il est reconnu que tant qu'il restera libre, ni toi, qui es devenu un faible pilier de l'Eglise, ni nous, qui en sommes les humbles et indignes serviteurs, ne nous croirons en sûreté. Prends-le et traite-le selon que tu en décideras dans la sagesse. Nous n'imposons de bornes à ton pouvoir que dans deux choses. 11 n'est pas bien qu'un être né humain et doué de la sensibilité de l'homme souffre dans sa chair plus qu'il n'est nécessaire à l'exécution d'un jugement. Nous décrétons en conséquence que ton prisonnier ne sera pas soumis à la torture ; et pour assurer l'observation de ce décret charitable , deirx des nôtres l'accompagneront jusqu'au lieu de l'exécution , toujours en admettant que ton intention soit de lui infliger la mort. La seconde condition de cette concession à une impérieuse nécessité est qu'un ministre chrétien soit présent afin que le patient quitte ce monde accompagné des prières d'un ministre de la religion et dont la voix est accueillie aux piedsdu trône du Tout-Puissant.

Le chef mohican écouta la sentence avec une profonde attention. Lorsqu'il entendit qu'on lui enlevait la satisfaction d'éprouver ou même de vaincre le courage de son ennemi, un nuage épais obscurcit son brun visage. Mais la puissance de sa tribu était depuis longtemps éteinte, et la résistance n'eût produit aucun résultat , comme la plainte eût été trahir sa faiblesse. Les conditions furent donc acceptées , et les Indiens se préparèrent à l'exécution de la sentence.

Ces individus n'ax'aient que peu de principes contradictoires à apaiser et auciuie subtilité à mettre en pratique pour retarder la décision. Droits, courageux et simples dans leurs habitudes, ils se contentèrent de recueillir les voix des chefs et de transmettre au captif leur décision. La fortune avait fait tomber dans leurs mains un ennemi implacable, et ils croyaient que leur propre conservation exigeait qu'il mourût. Peu leur importait qu'il eût été pris les armes à la main, ou qu'il se fût livré sans défense. 11 n'iguorait pas le sort qui l'attendait en faisant sa soumission , et il avait sans doute consulté sa dignité plus que leur intérêt, en jetant ses armes. Ils prononcèrent donc la sentence de mort pour se conformer à la décision de leurs alliés, qiù n'avaient défendu que la torture.

Dès que la décision fut communiquée aux commissaires, ils s'éloignèrent , cherchant à apaiser les cris de leur conscience par les subtilités confuses de leur doctrine. Ingénieux casuisles, la plupart dans leur retour à l'établissement se convainquirent qu'ils avaient plutôt manifesté une généreuse intervention qu'exercé un acte direct de cruauté.

Pendant les deux ou trois heures que durèrent les préparatifs solennels en usage , Conanchet , assis sur un fragment de rocher , suivait tous les détails d'un regard attentif mais froid , troublé à de rares interxallcs par une teinte mélancolique. La lecture de la sentence ne l'avait pas fait sourciller, et son calme ne se démentit pas lorsque les Visages -Pâles s'éloignèrent. Son esprit parut se réveiller lorsque Uncas, suivi de ses hommes et des deux contrôleurs chrétiens, se rapprocha de lui.

— Mon peuple a décidé qu'on ne laisserait plus de loups errer dans les bois , dit Uncas ; et il a ordonné à nos jeunes gens d'abattre le plus affamé de tous,

LE COLON D'AMÉRIQUE

C'est bien ! r(?poiulit froidement le captif.

Vn ocl.iir <l':uImiration et de jiilii' peut-être traversa la sombre ])lijsioiioinic il l'ncas en eonleniplant le calme de sa victime. Un moment son projet en fut ébranlé.

— Les !\Iohicans sont m»' [grande tribu ! ajouta-t-il, et la race d'Uncas s'éclaircit. INous peindrons notre frère de telle sorte que les Narraf;anselts menteurs ne le reconnaîtront plus, il quittera les îles pour devenir un r;ucrrier de la terre ferme.

Ce retour de son ennemi produisit un semblable effet sur le caractère généreux de Conanchet. La fierté de son regard l'abandonna, et son œil devint dou\ et Inimain. Une pensée profonde parut errer de son front n ses lèvres, qui s'agitèrent d'une manière presque imperceptible, puis il parla :

— Mobican, dit-il, tes jeunes gens sont-ils si pressés? Ma chevelure sera celle d'un grand chef demain comme aujourd'hui. S ils frappent leur prisonnier en ce moment, ils ne pourront pas prendre plus d'une chevelure.

— Conanchet a-t-il donc oublié quelque chose, qu'il n'est pas encore prêt ?

— Sachem, il est toujours prêt. Mais... Il s'arrêta, sa voix trembla...

— Un Mobican ne vit pas seul ?

— Combien le Narragansett demande-t-il de soleils?

— Un seul : quand l'ombre de ce pin pointera sur le ruisseau, Conanchet sera prêt. Il étendra sur cette ombre ses mains désarmées.

— Ya! dit Uncas avec noblesse ; j'ai la parole d'un sagamore. Conanchet se détourna, et traversant la foule silencieuse, il se perdit

bientôt dans les profondeurs de la forêt.

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