‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 168 sur 253 · CHAPITRE XXXIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIL

La nuit qui suivit fut sombre et mélancolique. La lune , presque à son apogée, était sillonnée de lourdes vapeurs qui traversaient l'espace, s'ouvrant à intcrsalles et laissant glisser sur la scène de pâles et courts rayons. Le vent du sud gémissait à travers la forêt et sa voix discordante souillait parfois des cris d'angoisses sous les feuilles et les plantes. A l'exception de ces bruits imposants de la nature, un silence solennel régnait autour du village de \Vish-ton-Wish. Au moment où nous reprenons l'action de notre légende , il y avait une heure que le soleil était descendu sous l'horizon touffu de la forêt voisine, et les habitants simples et laborieux du village étaient déjà ensevelis dans le sommeil.

Quelques lumières brillaient encore aux vitres de la maison d'Heathcote. L'activité ordinaire régnait dans les étages inférieurs , tandis que le calme du repos se faisait remarquer aux appartements supérieurs. Un promeneur solitaire était resté sur la place; Marc Heathcote arpentait la longue et étroite terrasse, comme impatienté par quelque obstacle à ses désirs.

L'inquiétude du jeune homme fut de courte durée, car au bout de quelques minutes de promenade une porte s'ouvrit, et deux ombres timides et légères glissèrent hors de la maison.

— Tu n'es pas venue seule , Marthe, dit le jeune homme d'un air contrarié, je t'ai prévenue que ce que j'avais à te dire n'était que pour tes oreilles.

— C'est notre Ruth. Tu sais , Marc, qu'il ne f3Ut pas la laisser seule, parce qu'on craint qu'elle ne se sauve dans la forêt. Elle est comme la gazelle à moitié apprivoisée, prête à bondir et fuir au premier son familier de la forêt. J'ai même peur que nous ne nous éloignions trop.

— Ne crains rien; ma sœur berce son enfant, elle ne pense pas à fuir. Je suis là pour l'en empêcher si elle s'y hasardait. Parle - moi franchement, Marthe, et dis-moi si réellement les visites du galant d'Hartfort te firent moins de plaisir que ne l'ont cru tes amis.

— Ce que j'ai dit ne peut se démentir.

— Mais on peut le regretter.

— Je n'évalue pas parmi mes défauts l'indifférence que je puis avoir pour le jeune lionime. Je suis trop heureuse au sein de cette famille liour désirer la quitter. Et mainlciiant i\\w notre sœur... Mark , j'entends quelqu'un lui parler.,,

— Ce n'est que l'idiot, répondit le jeune homme regardant à l'extrémité de la terrasse. Us causent souvent ensemble. VVbital revient des bois, oii il va volontiers se promener une heure tous les soirs. Tu disais que maintenant que nous avons notre sœur...

— Je désire moins changer de demeure.,.

— Alors pourquoi ne pas rester pour toujours avec nous, Marthe?

— Ecoute , interrompit sa compagne, qui, bien que comprenant ce qu'il lui disait, reculait avec la timidité (l'une nature féminine devant une déclaration qu'elli' attendait de]iuis longtemps; écoute, j'entends du bruit. Ah! l'iulli et \\ liital sont en fuite.

— Ils cherchent à amuser l'enfant, et sont près des ouvrages eitë- I rieurs. ■

— Alors pourquoi ne pas accepter le droit de rester toujours ?

— Cela ne se peut pas, Marc, s'écria-t-elle retirant sa main de son étreinte. Ils se sauvent !

Marc quitta à regret la main qu'il avait prise et suivit la jeune fille à l'endroit oii sa .sœur s'était assise. Elle était réellement partie, quoique peu de minutes se fussent écoulées avant que Marthe crût sérieusement qu'elle voulut fuir. Leur trouble rendit la recherche incertaine et mal dirigée; peut-être éprouvaient-ils un secret désir de J prolonger l'entrevue, reculant ainsi le moment de donner l'alarme. I I.orsqu'ils le firent enfin, il était trop tard. Les champs battus, les jardins, les vergers parcourus en tous sens ne donnèrent aucune trace des fugitifs. Il fallait renoncer à pénétrer dans la forêt pendant l'obscurité, et tout ce qui restait raisonnablement à faire fut d'établir une garde d'observation pendant la nuit , pour reprendre les recherches . avec plus d'activité et de chances de succès le lendemain matin. ■

Mais longtemps avant le lever du soleil, la petite troupe traversait ' les bois à une telle distance de la vallée que les plans de la famille étaient devenus inutiles. Conanchet dirigeait la marche à travers d'innombrables détours, des cours d'eau et de profondes vallées qui eussent déjoué la poursuite la plus active. Sa compagne le suivait silencieusement, Whilal fermait la marche, portant l'enfant sur son dos. Les heures s'écoulèrent sans qu'une seule parole s'échappât des lèvres de l'un ou de l'autre. Une fois ou deux ils s'arrêtèrent auprès d'une source oii leau filtrait limpide des fissures d'un rocher ; ils se désaltéraient dans le creux de leur main, et reprenaient leur marche silencieuse.

Enfin Conanchet s'arrêta. Il étudia gravement la position du soleil et les différents sites de la forêt. Pour un œil inexpérimenté les arcades voûtées des arbres, le sol jonché de feuilles et l'uniformité des arbres eussent semblé partout les mêmes. Mais il n'était pas aisé de tromper un habitué des bois. Satisfait de l'heure et du progrès qu'il avait fait, le chef fit signe à ses deux compagnons de prendre place à ses côtés sur un fragment de rocher qui sortait sa tète sur un des côtés de la montagne.

Us restèrent longtemps ainsi silencieux. Le regard de Narra-Mattah cherchait celui de son époux, comme la femme habituée à respecter les ordres qu'elle a l'habitude d'observer. Mais elle se taisait. L'idiot déposa l'enfant aux pieds de sa mère, et imita sa réserve.

— L'air des bois est-il agréable au Chèvrefeuille, après qu'elle a vécu dans le wigwam de son peuple? demanda Conanchet rompant enfin le silence. La fleur qui s'est éclose au soleil peut-elle aimer l'ombre?

— Une femme des Narragansetts est plus heureuse dans la hutte de son époux.

L'œil du chef la contempla avec affection et retomba doux et plein de bienveillance sur les traits de l'enfant déposé à leurs pieds. Un instant un sentiment d'amère mélancolie plissa son front.

— L'Esprit qui créa la terre est très-fin, continua-t-il. Il a su oii planter la ciguë et le chêne. Il a donné au chasseur indien le daim et le cerf, et au Visage-Pâle le bœuf et le cheval. Chaque tribu possède ses chasses et son gibier. Les Narragansetts connaissent le goût de la patate , pendant que les Mohawks mangent les baies de la montagne. Tu as vu l'arc brillant qui couvre le ciel, Narra-Mattah, et les nombreuses couleurs dont il se compose comme la peinture sur le visage d'un guerrier. La feuille de la ciguë ressemble à la feuille du sumac , le frêne au noisetier, le noisetier au tilleul, et le tilleul à l'arbre aux larges feuilles, qui porte le fruit rouge dans les défrichements des Anglais; mais l'arbre du fruit rouge ne ressemble pas à la ciguë. Conanchet est une tige haute et droite de la ciguë, et le père de Narra-^NIattah est un arbre de la plaine qui porte le fruit rouge. Le grand Esprit fut en colère lorsqu'ils grandirent ensemble.

La sensible femme ne comprit que trop la nature des allusions de son époux. Uissimulant néanmoins la douleur qu'elle éprouvait, elle répondit avec la vivacité d'une femme dont l'imagination est stimulée par l'affection :

— Conanchet a dit vrai. Mais les Anglais ont mis la pomme de leur propre terre sur l'aubépine de nos bois, et le fruit est bon !

— Il est comme cet enfant, dit le chef désignant son fils , ni rouge ni blanc. Non, Narra-Mattah, le sachem lui-même doit obéir auxordres du grand Esprit.

— Conanchet prétendrait-il que ce fruit n'est pas bon? dit la femme élevant sous les yeux du |)ère le souriant enfant.

Le cœur du guerrier était ému. Penchant sa tête, il imprima un baiser sur les lèvres de l'enfant comme l'eût fait le i)lus tendre des pères. 11 parut un moment se complaire aux espérances que donnait l'enfant. Mais en levant la tète, .son regard rencontra un rayon de soUil , et l'expression de sa ]ihysiiuiouiie changea tout à coup. Kaisant signe à sa femme de poser l'enfant à terre, il se tourna vers elle et continiu d'un ton solennel :

LE COLON D'AMÉRIQUE

— Que la langue de Narra-Matlah s'exprime sans crainte. Elle a habité les huttes de son père, clic a goùlé de leurs richesses. Son cœur est-il content?

La jeune femme réfléchit. Cette question rëveiliait en elle tous les souvenirs d'enfance, la tendre sollicitude et ces sympathies douces dont elle avait tout récemment encore été l'objet. Mais ces sentiments ne durèrent qu'un instant, et sans oser lever les yeux pour affronter le regard fixe et inquiet du chef, elle répondit d'une voix ferme et humble :

— Narra-Mattah est épouse.

— Alors elle écoutera les paroles de son époux. Conanchet n'est plus un grand chef. Il est le prisonnier des Mohicans. IJncas l'attend dans les bois.

Malgré la déclaration qu'elle venait de faire, la jeune femme n'apprit pas ce malheur avec la fermeté d'une Indienne. Ses oreilles se refusèrent à croire à la signification des paroles. La surprise, le doute, l'horreur et l'affreuse certitude l'accablèrent tour à tnur, car elle était trop bien formée aux idées et aux coutumes du peuple chez lequel elle avait vécu pour ne pas comprcndic la position dans laquelle se trouvait son époux.

— Le sachem des Narragansetts prisonnier du Mohican Uncas! répéta-t-cUe à voix basse, comme si le son de sa voix eût été capable de faire évanouir l'horrible illusion. Non! Uncas n'est pas un guerrier capable de frapper Conanchet.

— Ecoute mes paroles, dit le chef touchant l'épaule de sa femme comme pour la rappeler à la situation présente. Il y a dans ces bois un Visage-Pâle qui est un vieux renard. Il cache sri tète des Anglais. Quand son peuple fut sur sa piste, hurlant comme des loups affamés, cet homme se confia à un sagamore. Ce fut une course rapide, et mon père se fait vieux. Il monta sur un jeune arbre comme un ours, et Conanchet détourna les limiers. Mais il n'est pas un daim. Ses jambes ne peuvent pas toujours courir comme l'eau du torrent!

— Et pourquoi le grand Narraganselt a-t-il donné sa vie pour un étranger?

— Cet homme est brave , répondit avec orgueil le sachem; il prit une fois la chevelure d'un sagamore.

Narra-Mattah se tut. Elle succombait sous un étonnement stupide de la vérité.

— Le grand Esprit voit que l'homme et la femme sont de différentes tribus, reprit-elle enfin. Il veut n'en faire qu'un seul peuple. Que Conanchet quitte les bois pour habiter la plaine avec la mère de son enfant. Son père blanc sera content, et le Mohican Uncas n'osera pas le suivre.

— Femme , je suis un sachem et un guerrier au milieu de son peuple.

Il y avait dans la voix de Conanchet une expression de sévère mécontentement qu'elle n'avait jamais encore entendue. Il parlait en chef plutôt qu'avec cette mâle douceur à laquelle il l'avait habituée. Ses paroles envahirent son cœur comme le froid d'un poignard, et la rendirent muette. Le chef resta assis un moment encore, conservant son attitude impérieuse, puis se levant, il montra du doigt le soleil, et fit signe à ses compagnons de le suivre. Au bout d'un temps qui parut très-court à l'épouse affligée, ils tournèrent une colline, et quelques instants plus tard ils étaient en présence d'un groupe d'hommes qui semblaient les attendre. Ce groupe était composé d'Uncas, de deux de ses guerriers les plus vigoureux et les plus farouches , du ministre et d'Eben Dudley.

Franchissant vivement l'espace qui le séparait de son ennemi, Conanchet vint se placer au pied de l'arbre fatal. Il montra l'ombre du soleil qui n'avait pas encore tourné la direction de l'est, et croisant ses bras sur sa poitrine nue, il montra un visage insouciant et hautain. Ce mouvement s'accomplit au milieu du plus profond silence.

Le désappointement, une admiration involontaire et la méfiance luttaient sous le masque réservé du sombre visage d'Uncas. Il semblait chercher sur les traits de son terrible ennemi un signe caché de faiblesse. Il n'eût pas été facile de découvrir s'il éprouvait du respect ou du regret de la fidélité du Narragansett. Suivi de ses deux farouches guerriers , le chef examina la position de l'ombre avec la plus scrupuleuse attention, et lorsqu'il ne resta plus le plus léger prétexte de douter de l'exactitude de leur prisonnier, une sourde exclamation de plaisir partit de la poitrine de chacun. En juge prudent , dont l'équité est enchaînée par les précédents légaux, et qui ne trouve plus d'irrégularité dans les pièces de la procédure, le Mohican fit signe aux hommes blancs d'approcher.

— Homme d'une nature sauvage et indomptable, commença Meek ■yVoIfe de sa voix ascétique et grondeuse, la dernière heure' de ton existence touche à sa fin! Le jugement a suivi son cours, la balance de la justice a décidé de ton sort, mais la charité chrétienne est infatigable. Nous ne pouvons résister aux commandements de la Providence, mais nous pouvons en adoucir les effets sur le coupable. Un mandat décerné en toute équité, et rendu imposant jiar le mystère, te condamne à la mort ; mais la volonté de Dieu n'exige rien au delà.

Pai'en, tu as une âme qui est sur le point de quitter son enveloppe terrestre pour le monde inconnu.

Jusque-là le captif avait écouté avec la courtoisie d'un s«uvage lorsqu'il n'est pas provoqué. Il avait même contemplé le paisible enthousiaste et les passions contradictoires et bizarres qu'il trahissait sur son visage avec un certain respect, tel qu'il en eût montré pour les prétendues révélations d'un prophète de sa tribu. Mais lorsque le ministre parla de l'état de l'âme après la mort, son esprit se reporta à la vérité de ses propres croyances. Posant tout à coup un doigt sur l'épaule de Meek, il l'interrompit et dit :

— Mon père oublie que la peau de son fils est rouge. Le sentier qui conduit aux chasses éternelles des Indiens justes est là devant lui.

— Barbare 1 l'esprit des ténèbres et du mal blasphème par ta bouche.

— Ecoute ! Mon père a-t-il vu ce qui vient d'agiter le buisson ?

— C'est le vent invisible , enfant oisif et idolâtre sous la forme d'un homme !

— Et pourtant mon père lui parle, répondit l'Indien avec le ton grave mais sarcastique de son peuple. Vois, ajouta-t-il avec hauteur et férocité même, l'ombre a quitté la base de l'arbre. Que l'homme rusé des Visages-Pâles se range de côté, le sachem est prêt à mourir.

Meek gémit à haute voix et sincèrement; car, bien que les théories exaltées et les subtilités doctrinaires eussent jeté un voile sur sa raison, les sentiments charitables de l'homme étaient innés en lui. S'inclinant devant ce qu'il prit pour une mystérieuse dispensation de la volonté céleste, il se retira à peu de distance, et s'agenouillant sur un fragment de rocher, sa voix se fit entendre jusqu'à la fin de la triste mission, adressant au ciel de ferventes prières pour l'âme du condamné.

Il n'eut pas plutôt quitté la place que Uncas fit signe à Dudley d'approcher. Bien que le lizerain fût de nature essentiellement honnête et bonne, ses opinions et ses préjugés appartenaient à son époque. S'il avait appuyé le jugement qui livrait le captif à la merci de ses implacables ennemis, il eut le mérite d'avoir suggéré l'expédient qui épargnait au patient ces raffinements de cruauté que les sauvages étaient toujours disposés à renouveler. Il s'était même offert comme l'un des agents chargés de surveiller le maintien de la proposition , bien que ce rôle convint peu à ses dispositions naturelles. Le lecteur appréciera donc sa conduite dans cette occasion avec l'indulgence que réclamait la situation de la contrée et les usages du siècle. Il y avait même une répugnance visible sur les traits de ce témoin de la scène et une disposition toute favorable à l'égard du captif, lorsqu'il s'avança , et s'adressant d'abord à Uncas :

— Une bonne fortune, Mohican, dit-il , favorisée par la protection des Visages-Pâles, a fait tomber entre tes mains ce Narragansett. Sans doute les commissaires de la colonie ont laissé à ta discrétion de disposer de sa vie ; il y a une voix au fond du coeur de tout être humain qui devrait être plus forte que celle de la vengeance , et c'est la voix de la miséricorde. Il n'est pas trop tard pour l'écouter. Acceptez la promesse de fidélité du Narragansett ; prenez plus encore : gardez en otage cet enfant et sa mère qui resteront au milieu de nous, et donnez la liberté au prisonnier.

— Mon frère demande avec un esprit ambitieux, dit sèchement Uncas.

— J'ignore ce qui me pousse à vous faire cette demande avec tant d'instance, répondit Dudley; mais il y a de vieux souvenirs et d'anciens services entre moi et cet Indien. Il y a ici aussi une femme qui est liée avec quelques personnes de nos établissements par des liens plus étroits que la simple charité. Mohican, j'ajouterai un présent de poudre et de mousquets, si tu veux écouter la pitié et accepter la parole du Narragansett.

Uncas désigna du doigt le captif et répondit froidement et avec ironie :

— Que Conanchet réponde I

— Tu l'entends, Narragansett. Si tu es l'homme que je pense, tu connais quelques-uns des usages des blancs. Parle, veux-tu jurer de vivre en paix avec les Mohicans et d'enterrer la hache dans le sentier qui sépare vos deux villages?

— Le feu qui brûla les huttes de mon peuple a changé en pierre le cœur de Conanchet. Telle fut la réponse.

— En ce cas je n'ai plus rien à faire qu'à surveiller l'exécution du traité , ajouta Dudley désappointé. Tu as ton caractère , et il n'y a pas possibilité de le changer. Que le Seigneur ait pitié de toi, jeune Indien, et te juge comme il jugera les actes des sauvages.

Il indiqua par un signe à Uncas qu'il n'avait plus rien à dire , et s'éloigna de quelques pas de l'arbre, ses traits exprimant le regret, et son regard veillant strictement à ce que les Peaux-Rouges ne dérogeassent pas aux conventions du traité. En ce moment les farouches sicaires du chef mohican, sur un geste de lui, prirent leur place de chaque côté du patient, attendant le dernier signal pour compléter leur horrible tâche. Dans cet instant solennel il se fit un profond silence, chacun des principaux acteurs paraissant réfléchir une dernièra fois sur la gravité de la situation.

LE COLON D'AMERIQUE

Lp IV.irr!ii;niisctt n'a pas \nr\f H «n femme, dit Uncas rspérnrtt

sociiliinciil i]ii<' ^oll ciiiuini Iriliiiiiit quelque fiiihlesse Mi(li|;iic d'un lioniine, diins un uiumcnl d'tpi-euvc aussi sévèic. — Llle esl proche.

— ,1'iii dit que mon en>nr (?tail de pierre, répliqua froidement le INnrraganselt.

— Vois! la femme rampe comme la poule effrayée qui se cache dans les huissons. Si mon frèrcConanchct \eat regarder, il verra sa hienainu'e.

La physionomie do Conanchet s'assomhrit, mais resta ferme.

— Nous irons dans le fourré, si le sieliem a peur de parler à sa femme quand Us yeux des Alohicans sont fixés sur lui. L'n guerrier n'est pas une tille curieuse; il ne veut pas voir la douleur d'un grand elief.

Conanchet cherchait vivement antmir de lai tine arme arec laquelle il pût terrasser son ennemi, lorsqu'un doux murmure vint résonner à son oreille, eoninie pour écarter la colère de son eieur.

— Le saelieni veut-il contempler son enfant? f^'est le lils d'un guerrier; pourquoi le visage de son père est-il si sombre sur lui ?

IVarra-Mattah s'était suffisamment rapprochée de son épotiv pour être à sa portée: elle lui tendit le gage de leur premier bonheur, implorant un dernier regard de reconnaissance et d'amour.

— Le grand Narrogansett ne veut-il p.is voir son fils? répéla-t-elle les accents de sa voix adoucis comme les noies basses de quelque fou-chante mélodie. Pourquoi son visage esl-il si sombre pour une femme de sa tribu?

— Les traits durs du sagamore mohican se détendirent. Faisant signe il ses farouches sieaires de se retirer derrière l'arbre, il se rejeta en arrière et se promena à dislance respectueuse avec la gravité noble d'un sauvage sous l'influcnee de bons sentiments. Alors un éclair lirilla dans le regard de Conanchet; il cherclia des yeux sa compagne éplorée, qui redoutait plus encore son mécontentement que le danger qu'il courait; et prenant dans ses bras l'enfant (pi'elle lui tendait , il le contempla attentivement. Appelant à lui l'enseigne Dudley, qui seul assistait à celte scène de séparation, il lui remit l'enfant.

— Vois, dit-il, c'est une fleur de la plaine; elle ne croîtra pas ii l'ombre.

Son regard se reporta ensuite sur sa compagne. Ce fut un regard d'amour. — Fleur de la plaine , dit-il , le Manitou de la race te placera dans les champs de tes pères; le soleil brillera sur toi et les vents d'au delà du lac salé chasseront les nnages dans les bois. Un juste et grand chef ne doit pas fermer l'oreille au bon Esprit de son peuple. Le mien rappelle son fils pour chasser en com))aguie des braves qui ont pris le long sentier; le tien prend une autre direction. Va!... entends sa voix... et obéis!... Que ton esprit ressemble à une vaste plaine, dont les ombres restent autour de la forêt; qu'il oublie le rêve qu'il a fait au milieu de ses arbres. Telle est la volonté du Manitou.

— Conanchet demande beaucoup à son épouse ; son âme n'est que l'âme dune femme.

— Une femme des Visages-Pàles. Maintenant qu'elle retourne à sa tribu. JNarra-ÎMattah , ton père cite d'étranges traditions. Elles disent qu'un homme juste est mort pour les hommes de toutes les couleurs. Je lignore ; Conanchet n est qu'un enfant parmi les savants , et un homme au milieu des guerriers. S cela est vrai, il cherchera sa femme et son enfant dans le sentier des chasses heureuses et ils reviendront à lui. Il n y a pas un chasseur des .•anglais qui puisse tuer autant de chevreuils que lui. Aarra->latlah oubliera son chef jusque-l;i ; et alors elle l'appellera fort par son nom , car il sera content d'entendre de nouveau sa voix. Va!... un sagamore est ]Hèt à partir pour un long voyage. 11 prend congé de sa femme avec un cccur oppressé. Elle mettra la petite lleur de deux couleurs sous ses yeux et se réjouira de la voir croître et grandir. Elle peut partir, un sagamore est prêt a mourir.

Sa femme attentive saisit avidement le son cadencé et lent de chaque syllabe, comme les stances d'une légemlc superstitieuse que chaule un ménestrel. Mais, habituée à l'obéissance, et succombant sous la douleur, elle n'hésita ))lus. Sa tète se jieneha sur sa poitrine en quittant son guerrier, et elle cacha sa tête dans les ]ilis de sa nihe. Elle passa devant Uneas d'un jiied si léi;er qu il ne put l'enleiulre; mais lorsi|U il aperçut sa forme svelle et légère s'éloigner, il étendit un bras. Les terribles muets se miintrèrent de imuveau île chaque côté de l'arbre, puis ilisparurenl. Conanchet tressaillit , et il parut vouloir s'élancer en avant, mais se remettant par ini effort désespéré, son corps se rejeta en arrière adossé ii l'arbre, et il tomba dans J attitude d'un chef siégeant dans le conseil. Un sourire de triomphe farouche éclaira son visage et ses lèvres remuèrent. Lucas se pencha en avant, retenant sa respiration.

— Mohican! je meurs avant que nimi eceur n'ait faibli! furent les derniers mots prononcés d'une voix terme, nuiis dans le râle de la mort. Un enlenilil deux soupirs prolongés. L'un s'écliap|iait de la poitrine d Lucas, l'autre était le dernier soupir du dernier saehem (!<■ la tribu décimée it dispersée des iNarragansells.

Une heure pins tard, les principaux acteurs de la sri'ne qui précède

avaient disparu. 11 ne restait plus que la veuve Narra-Mattah , l'enseigne Dudley, le ministre et \\'hital Hing.

I.e corps de (jonanehel était toujours à la ]ilaee oii il avait cessé de vivre, et dans la même posture assise d'un chef dans le conseil. La fille de Hutli et de Onlent s'était g issée :t ses côtés et assise près de lui dans cet état d'insensibilité triste des premiers moments d'ime doidciir inattendue et accablante, et restait immobile, sans parole, sans sanglots, sans ime larme. L'esprit paraissait paralysé, bien que la/orce du COU]) qui lavait frappée fut profondément gravée sur toutes les lignes de son visage. Les couleurs avaient disparu de ses joues, ses livres blanches s'agitaient parfois convulsivement, comme l'agitation fébrile de l'enfant perulant le sommeil; parfois son sein se soulevait comme si l'Ame renfermée dans son eiivelo|ipe terrestre cherchait à . la soulever pour s'échapper et prendre son essor. L'eidairt abandonné était couché près d'elle ; et "VVhital Ring était venu s'asseoir de l'autre côté du corps.

Les deux agents désigin's par la colonie pour assister à la mort dé Conanchet conIem])laicnt avec tristesse ce douloureux spectacle. Dès que l'âme du condamné eut quitté le corps, les prières du ministre cessèrent, car il crut alors que l'âme était devant son juge su|)rêmc. IMais il y avait dans ses traits i)lus de charité humaine, et moins de sévérité exagérée qu'il n'en montrait d'ordinaire. Maintenant que le fait était accompli et que l'excitation de ses théories exallées avait cédé dev.int le résultat app.irent, les doutes venaient de nouveau l'assaillir sur la légalité d'un acte qu il avait considéré comme une exécution commandée par la nécessité et la justice. L'esprit de Dudley ne sue— coinbait pas sous les subtilités de la doctrine et de la loi. Comme il y avait eu moins d'exagération en lui sur la nécessité du jugement, il en envisageait l'accomplisseraeiit a\ec plus de fermeté. Des émotions d'une nature dilïérenle agitaient le cœur de ce hardi mais généreux habitant des frontières.

— Ceci a été une triste nécessité et une sévère manifestation de la volonté divine, dit-il contemplant ce spectacle de mort. Le père et le fils sont morts tous deux en ma présence et tous deux sont partis pour le séjour éternel d'une manière qui prouve les voies mystérieuses de la Providence. Mais ne vois-tu pas ici dans ces traits qui semblent changés en pierre, une ressemblance avec un visage de connaissance?

— Tu fais allusion à la femme du capitaine Content Ileatheote.

— Sans doute. Il n'y a pas assez longtemps que tu habites le Crapaud-\ olant pour te rappeler les traits de celte dame dans sa jeunesse. Mais pour moi, l'heure oii le capitaine conduisit sa troupe dans le désert m'a semblé une matinée de la saison dernière. J'étais alors actif et vigoureux de corps, et un peu léger d'esprit; c'est le jour oii je fis connaissance avec la femme qui est aujourd'hui la mère de mes enfants. J'ai vu bien des femmes charmantes dans ma vie, mais jamais d'aussi agréables que le fut celle du capitaine jusqu'au jour de l'incendie. Tu as souvent entendu parler de la perte qu'elle fit alors, et à partir de ce moment sa beauté n'a plus ressemblé qu'à la feuille d'.iutomne. Maintenant regarde ce visage éploré , et dis-moi si ce n'est pas une image aussi exacte que celle qui se reproduit dans les eaux; j'aurais juré que c'était lœil triste et désolé de la mère elle-même.

— La douleur est venue accabler lourdement cette innocente victime, murmura Meek avec douceur. La voix doit s'élexer en prières pour elle...

— Ecoute... il y a du monde dans la forêt; j'entends le craquement des feuilles.

— La x'oix du Créateur fait murmurer les vents, et leur souille anime la nature.

— Ce sont des êtres vivants!... Heureusement ce sont des amis, et nous n'aurons plus de carnage. Le cœur d'un père dirige sa marche dans la bonne voie.

Dudley laissa tomber son mousquet à son côté et tous deux demeurèrent dans une altitude respectueuse, attendant l'arrivée de ceux qui s'avançaient. Ils s'arrêtèrent du côté opposé à l'arbre oii Conanchet ax'ait reçu la mort. L énorme dimension du pin et ses racines noueuses cachaient le groupe accroupi à sa base; ni.iis les fortes statures i!e Meek et de l'enseigne furent bientùl aperçues, et celui qui conduisait les nouveaux arrivants se dirigea de ce côté.

— Si, comme tu le supposes, le Narraganselt a de nouveau couduit dans la forêt celle que tu as si longtemps pleurée , dit Soiiini<<ion q li servait de euiile aux survcnanis , nous sommes à une courte distance du lieu oti il se tient. Il avait donné rendez-vous au sanguinaire l'nilippe près de ce rocher, et l'endroit oii il me sauva par sa tendre sollicitude une evistenee inutile et décolorée, e^t au eieiir de ce bouquet d'arbres qui borde le ruisseau. Le ministre du Seigneur et notre robuste ami l'enseigne pourront nous donner d'autres renseigncuieills sur son compte.

L'orateur s'arrêta à quelques pas de ceux qu'il venait de nnmmep, mais toujours du côté opposé à l'arbre au pied duquel gisait le c.idavre. Il s'était adressé à Content, qui s'arrêta aussi pour atleiiilie l'arrivée île liulh , restée en arrière, soutenue par son (ils cl escortée par Foi et le médecin, tous équipés comme pour nue evi usion d.iiis la forêt. Le

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