I.E COLOIN D'AMÉRIQUE
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cœur de la mère avait soutenu ses forces pendant de longues heures, mais sa marche commençait à devenir pénible, lorsque enfin ils apcrçarent heureusement des vestiges humains un peu avant leur rencontre avec les deux colons.
. Bien que les intérêts qui préoccupaient les deux partis fussent de la l^liis haute importance pour chacun, la rencontre ne causa pas d'abord ui( vif étonnement de part et d'autre. Une e\cfirsion dans la forêt n'a- \ait rien de nouveau pour cuï. La vue de Soumission ne causa même aucune surprise.
— Nous sommes à la piste d'une jeune gazelle qui a cherché de nouveau l'abri des bois , dit Content. Notre chasse était incertaine , et eût été inutile peut-être, car il y a tant de traces de jias dans la forêt, si la Providence ne nous avait pas conduits par la main de notre ami qui connaît la situation probable du camp indien. N'as-tu pas rencontré le sachem des Karragansctts, Diidley ? et oii sont ceux que tu conduisais contre le rusé Philippe? Nous avons entendu dire que tu l'avais surpris lui et sa bande, mais nous n'avons rien appris sur le succès de ton entreprise- Le Wampanoag t'a-t-il échappé? L'esprit des ténèbres qui l'inspire dans ses desseins l'a protégé jusqu'à la fin. Autrement Bon sort eût été celui qu'un esprit plus digne que lui a dû subir.
— De qui parles-tu?... Mais qu'importe. Nous cherchons notre enfant. Celle que tu as connue et que tout récemment encore tu as retrouvée parmi nous a disparu de nouveau; nous la cherchons au camp de celui qui a été son époux... N'as-tu pas, Dudley, rencontré le Narragansett?
L'en<eigne regarda Ruth comme jadis il avait contemplé les traits pleins de tristesse de la femme; mais il ne répondit pas. Meck avait les bras croisés sur sa poitrine et paraissait prier intérieurement. Il y eut cependant une voix qui rompit le silence par ses accents bas et menaçants.
— Ce fut un acte sanguinaire! murmura l'idiot. Le menteur Mohican a frappé un grand chef par derrière, f^uil arrache avec ses ongles les enipreinles de ses mocassins, comme un renard qui se cache, car quelqu'un suivra sa trace avant qu'il ait caché sa tète. Nipset sera un guerrier aux neiges prochaines.
— Mon frère insensé a p^rj, s'écria Foi s'avançant vers le groupe... Elle se recula aussitôt, cachant sa tète dans ses mains et fléchissant jusqu'à terre par la violence de la surprise.
Quoique le temps suivit sa marche régulière , il parut aux témoins de la scène qui eut lieu, comme si les émotions de nombreux jours se fussent rassemblées dans l'espace d'une minute. Nous ne nous arrêterons pas aux premiers élans de douleur que causa cette horrible découverte.
Une demi-heure suffit pour instruire chacun de ce qu'il lui importait de savoir. Nous reprendrons notre récit à la fin de cette reconnaissance.
Le corps de Conanchet était toujours adossé à l'arbre , ses yeux ouverts et glacés par la mort; mais le front plissé, la lèvre comprimée et les narines ouvertes respiraient encore la fermeté hautaine qu'il avait montrée dans les derniers moments de sa vie. Ses armes étaient déposées à ses côtés , mais une de ses mains crispées semblait encore tenir le tomahawk , tandis que l'autre avait perdu sa force en s'élevant vers la ceinture vide du poignard affilé. Ces deux mouvements avaient été sans doute involontaires; car, à tous égards, son attitude exprimait la dignité et le repos. A côté de lui , était assis le guerrier imaginaire qui conservait toujours sa place ; la colère et le mécontentement à travers la triste suffisance de ses traits.
Les autres personnes étaient rassemblées autour de la mère et de sa fille prosternée. Toutes les sensations semblaient détournées de tout autre objet pour se concentrer sur cette dernière. On avait quelque raison de craindre que ce dernier coup n'eût soudain dérangé quelque partie du mécanisme mystérieux qui rattache l'âme au corps. Cet effet redouté semblait plutôt devoir prendre son effet par un relâchement complet du système que par un symptôme violent et compréhensible.
Le pouls battait encore, mais lourdement, et comme les évolutions irrégulières et lentes du moulin, lorsque la brise faiblit peu à peu. Son visage était pâle et pétrifié dans une ex|nession de douleur muette, que rendait plus éloquente encore l'immobilité de ses lèvres et de tout son corps; parfois seulement un tic nerveux trahissait encore les convulsions secrètes et la conscience de son malheur.
— Ceci surpasse ma science, dit le docteur Ergot a|uès avoir longtem])S étudié les pulsations de l'artère ; il y a ini mystère dans la construction du corps , dont la science humaine n'a pas encore soulevé le voile. Le cours de la vie s'arrête quelquefois d'une manière incompréhensible , et voici un cas à conibndre les plus savants dans notre art, même dans les pays les plus civilisés de la terre. Ma destinée m'a fait voir bien des êtres entrer dans ce monde et quelques-uns seulement en partir, et pourtant je crois pouvoir prédire qu'en voici une prête à ([uilter son enveloppe avant que le nombre naturel de ses jours ait été rempli.
— Implorons l'assistance de l'Etre qui ne doit jamais mourir, de
Celui qui a ordonné cet événement depuis le commencement dea siècles, dit Meck faisant signe à ceux qui l'entouraient de se joindre à lui pour prier.
Le ministre éleva la voix , sous les arcades de la foret , en une prière ardente, pieuse et éloquente. Ce devoir solennel accompli, l'attention se reporta sur l'infortunée. A leur grande surprise, le sang refluait vers son visage et ses yeux reluisaient dune expression de calme et de félicité. Elle fit signe qu'on l'aidât à se lever, afin qu'elle pût mieux contempler tous ceux qui l'entouraient.
— Nous reconnais-tu? demanda Ruth tremblante; regarde tes amis, ma pauvre fille si longtemps regrettée ! Celle qui t'implore s'est réjouie des plaisirs de ton jeune âge et a partagé tes premières afflictions d'enfance. Dans ce moment solennel souviens-toi des leçons de ton enfance. En vérité, en vérité, le Dieu qui t'a pris sous sa sauvegarde, bien qu'il t'ait guidée sur un sentier impénétrable et mystérieux, nt t'abandonnera pas ! Pense à l'instruction de ton enfance, fille de mon amour; bien que faible desprit, la tige peut encore revivre, quoiqu'elle ait longteijii)s souffert sur une terre inconnue au culte du 'Près-Haut.
— Mère! répondit une voix faible et tremblante. Le mot parvint à l'oreille de chacun et produisit un redoublement général d'attention. Le sou était doux, presque enfantin, mais clair et intelligible. Mère! pourquoi sommes-nous dans la forêt? continua-t-ellc , nous at-on volé notre maison , que nous demeurons sous les arbres?
Ruth leva la nuiin pour supplier que personne ne détruisit Pillusion.
— La nature a réveillé les souvenirs de sa jeunesse , dit-elle à voi" basse; que son âme quitte la terre , si telle est la volonté du 'Près- Haut , dans toute la sainteté de sa jeune innocence!
— Pourquoi Marc et Marthe s'arrêtent - ils ? continua la jeune femme. H n'est pas prudent, tu le sais, mère, de s'aventurer loin dans la forêt. Les sauvages peuvent avoir quitté leurs villages, et l'on ne sait pas les malheurs qui pourraient arriver aux imprudents.
Un gémissement s'échappa de la poitrine de Content, et sa main muscideuse s'appesantit sur l'épaule de sa femme, qui n'en sentit pas la douleur, tant elle était absorbée dans la contemplation de cette scène.
— J'en ai dit autant à Marc , mère , car il ne se souvient pas toujours de tes conseils, et les enfants aiment tant à se promener ensemble ! Mais Marc est habituellement bon ; ne le gronde pas s'il s'éloigne trop parfois ; n'est-ce pas , bonne mère , que tu ne le gronderas pas ?
Le jeune homme détourna la tête , car, même en ce moment suprême , l'orgueil de son adolescence le portait à cacher sa faiblesse.
— As-tu prié aujourd'hui, ma fille? dit Ruth s'efforçant de paraître calme. Tu ne dois pas oublier tes devoirs envers Dieu, bien que nom soyons sans demeure au milieu des bois.
— Je vais prier, mère , dit la pauvre créature toujours en proie à cette mystérieuse hallucination et cherchant à cacher sa tète sur les genoux de Ruth. Son désir fut exaucé, et pendant un instant elle répéta dans ces mêmes accents bas et enfantins les paroles d'une prière appropriée aux premiers jours de son enfance. Les sons , bien que faibles , parvinrent distinctement aux oreilles des auditeurs et furent suivis d'im repos sanctifié. Ruth souleva le corps de son enfant, dont les traits respiraient un doux sommeil. La vie errait sur ses lèvres comme la dernière lueur sur la torche mourante. L'angoisse de la mère fut un moment apaisée par un sourire d intelligence et d'amour. Les yeux doux de la jeune femme errèrent de l'un à l'autre, donnant à chacun un signe de reconnaissance. Lorsqu'ils s'arrêtèrent sur Whital, ils prirent une expression de doute; mais ils devinrent tout à coup fixes et immobiles en face de l'air morne, mais imposant et fier encore, du chef. La crainte, le doute et les souvenirs semblèrent lutter ensemble. Ses mains tremblèrent convulsivement et elle se cramponna à la robe de Ruth.
— Mère! mère! murmura la triste victime de tant d'émotions di" verses , je veux encore prier ; un malin esprit m'obsède.
Piuth comprit le sens de cette étreinte et entendit quelques paroles inintelligibles de prière, puis la voix se tut et la main se détendit;, Lorsque l'on eut éloigné la mère presque insensible , les deux cadavres semblèrent se regarder l'un l'autre avec une mystérieuse et céleste intelligence. Le regard du Narragansett était toujours, comme dans ses heures de fierté, hautain et provocateur, tandis que celui de la douce créature qui avait si longtemps vécu de sa bonté était embarrassé et timide, mais empreint d'espérance. Un calme solennel succéda; et lorsque Meek éleva de nouveau la voix dans la forêt , ce fut pour prier le Tout-Puissant, régulateur du ciel et de la terre, de répandre sa grâce divine sur les survivants.