‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 171 sur 253 · FIN UU COLON D'AMÉRIQDE · texte numérisé non relu

FIN UU COLON D'AMÉRIQDE

SOUVENIRS DE VOYAGE

TRADl'CTION DE LA DÉDULLIKRE,

Je ne veux point (piillei- P.iris sans relever une parlicularitc rcmniquiiMc doiil j'.ii rlé friippr. Lorsque j'y arrivai , je m'altondiiis à m'y irmivir ci>iii|)l('teinirit isolé, et ii èlie obligé d'oublier presque nia'lanijiie maternelle, jxmr ne parler cpie français. Celte allenle a élé lieiireusenieiit iléçiie, et peu de temps après mon arrivée dans la capitale de la Kranee, j'ai été inliiKliiit dans uu (jrand nombre de familles anglaises qui ont fui leur patrie pour établir leur domicile cbez un p' uple rival. Je me suis naturellement demandé quelles étaient les causes de cette éuii!;ralinn , et j'.ii étudié les transformations quelle avait jm faire sidiir au earaelire national des colons volontairement envolés de la Grande-Bretagne. C'est le fruit de mes observations que je vais consigner ici.

On sait que cette médiocrité dorée qu'ont si injustement prônée les poètes est presque inconnue dans les îles britanniques. Là point d'intermédiaire entre l'opulence et la misère; on y est gêné avec huit cents livres de rente ; on y meurt de faim avec cinq cents. Cii gentleman n'a-t-il reçu de ses parents qu'un modique revenu équivalent à une dizaine de mille francs de France, il est obligé de quitter sa patrie maràtreet de ehercberau delà du détroit une contrée oii le cliampagne ne coûte p.isdix shillings la bouteille. L'émigration devient plus urgente encore si , conformément au\ habitudes protestantes et aux ))réceptes de la Genèse, il a eonsciencieusement travaillé à laisser des héritiers en ligne non collatérale.

D'autres Anglais, millionnaires, trouvent la vie de Londres monotone, se lassent des brouillards de la Tamise, des clubs, des raouts, du quartier Saint-James et de l'église Saint - l'aul. La nature, se disentils, nous.a-t-clle octroyé des richesses pour que nous restions attachés à noire ile natale? \ eut-elle nous faire acheter ses bienfaits par le spleen ? a-t-elle prétendu nous interdire toute jouissance culinaire autre que les rosbifs de la Vieille- Angleterre? >e devons -nous montrer nos équip.iges que dans les allées rustiques de llyde-Park? non; la France nous convie ; la France aux cercles sémillants , aux femmes rieuses, aux vins exquis , au\ divertissements sans nombre. Et vite ils franchissent le détroit, montent dans leurs brildizkas, empaquètent sur le siège leurs foulmen et leurs chartibermai(h , et plantent leurs pénates dans le faubourg Saint-Honoré. A leur suite marche un cortège de so//ci/c))S , de professeurs, Aedoclurs, àe surgeons, de deutis"ics, satellites complaisants, qu'en tout temps et en tout pays les ])lanètes aristocratiques enlrainent dans leurs révolutions.

A ce s émigrés s'adjoignent des ingénieurs, des mécaniciens, des inventeurs ou constructeurs de machines. La Grande- Bretagne, à laquelle sa position géographique impose l'industrie et le commerce, envoie en France des ouvriers exercés pour diriger rétablissement des usines it gaz, la fabrication du fer, la construction des bateaux à vapeur, reùraelion de la houille, etc. En même ti inps les Français reçoivent dans leurs iiensions, dans leurs écoles de médecine, dans leurs ateliers de peinture, de jeunes Anglais qui veulent une instruction prompte, solide et peu coûteuse. 11 n'y a guère de gngide iu.ilitutiou l)arisienne qui ne jiossède au moins un Anglais, un Cnini)l)i'll, un A litk ou un Archihald. Ses camarades le surnomment \e(!uihlem , c'est ainsi (|ue le peuple parisien désigne les Anglais, et cherchent à le convaincre il coups de poing que Napoléon n'a p.is perdu la bataille de Waterloo. Tous les ans, son ]iiTe vient le voir, lui presse la main , lui demaiule comment il se porte, lui donne une seconde poignée de main, et s'en retourne en Angleterre. La tendresse paternelle anglaise n'est pas plus démonstrative.

Lu I8l(i , on vit s'abattre :i Paris des myriades d'Anglais qui" se dédomniaj;eaient par des excursions réitérées d'avoir été si longtem|)s exclus du eoutinenl. On les délestait eordialeiuent en leur qualité d'alliés, mais on professait la |)lus |irofonde vénération pour le contenu mél.illicpu de leurs poches. Aidiergisles et restiiurateurs , trafiquants de tout sexe et en tout genre , les exploitaient il l'eiivi , leur fournis-

Jnillet 1833.

saient complaisammenl l'occasion d'acquérir le plus grand des biens, l'expérience d'abord. Trouvant le prix des denrées moins élevé qu'en Angleterre, les insulaires se laissèrent dépouiller sans murmure; puis ils devinrent lésiniers et marchandeurs, virent des larrons partout, retirèrent leurs cornes au moindre contact suspect, et sautèrent brusquement d'une confiance aveugle à de perpéliiels tâtonnements.

Aujourd'hui les Anglais de passage sont plus rares; mais une longue paix a favorisé l'établissement et la naturalisation de beaucoup de fa» milles, dont la physionomie contraste nettement avec celle de la population aborigène.

L'Anglais de Paris est facile à reconnaître. Quelle que soit l'ancienneté de son installation, fùt-il même né sur le sol français, il jiortc un cachet d'étrangeté que ne conservent en France ni les Italiens, ni les Espagnols, ni les Polonais, ni même les sujets de Méhcmet-Ali. Cet enfant, vêtu d'une blouse de tartan, nu des épaules, des jambes et des bras, les pieds chaussés de larges brodequins mal laces, c'est un Anglais. Cet adolescent mince, fluet, elllanqué, imberbe, paré d'une collerette ou dune cravate à la Colin, serré dans une veste ronde qui lui descend jusqu'au diaphragme , les cuisses comprimées par un pantalon beaucoup trop court et trop étroit, c'est un Anglais. Dans quelques années, il fera friser avec soin sa blonde chevelure, mettra des bas de soie et des souliers vernis, et se promènera un mouchoir de batiste à la main sous les arcades de la rue de Rivoli. Plus .V;é, xous le retrouverez le long des Irottoirs, la taille cambrée, le teint fleuri, le cou entouré d'une cravate de couleur, l'air ro;;iie et dédaigneux , un foulard à la boutonnière. S'il rencontre un de ses amis, vous le verrez lui secouer la main avec la jiliis bienveillaule brutalité.

Issu du pays le plus aristocratique de I univers , l'Anglais de Paris se croit d'ailleurs dispensé de toute politesse à l'égard de ceux qu'il considère comme ses subalternes. En entrant dans un magasin pour demander un cravate noir, un paire de gants blanches, il ne porte jamais la main ii son chapeau, parce qu'il ne voit lii que (les fenimeri, et non des dames. Il accueille avec dignité l'hommage de son bottier, de son tailleur, sans leur adresser un mot de civilité , sans daigner leur offrir une chaise, li y a chez lui un grand fonds d'estime pour la richesse. Il a détourné le mot respectable de son acception primitive et l'applique exclusivement a l'opulence apparente et réelle. A respectable Vian est un homme qui a un bel habit. A man uf the verij (hs reS' peclabilily est un riche propriétaire. Un savant, un poète , un avocat , modestement vêtus, peuvent avoir quelque valeur, mais ce ne sont pas des gentlemen, des respectable men.

L'Anglais de Paris hante peu les théâtres, car, même après plusieurs années de résidence, il ne comprend jamais assez bien la langue française pour goûter les tirades du drame et les facéties du vaudeville. Il va parfoisau Grand-Opéra admirer les décorations; la mode l'entraîne à l'opéra italien , qu'il subit comme une triste nécessité de la vie fashionable; il a suivi les représentations de Carter et de Van .\inburgh, dans h douce espérance de les voir dévorés; mais ses principaux plaisirs sont des plaisirs gastronomi(|ues , et le chef de Véfour vaut ii ses yeux tous les chanteurs du monde, avec ou sans ut.

Plusieurs tavernes anglaises sont établies ii Paris ; mais les vrais gentlemen ne s'y aventurent jamais. Elles sont abandonnées aux grooms, aux tigres , aux jocl.egs , au\ laquais en gilet roiie.e et en culotte de ])eau. On y voit aussi de modestes commis, des gens de lettres et autres individus sobres par nécessité. Roaslbecf and putatocs, plum-i)Uilding, hain and rcal, du porter, du grog avec a slice oflenwn , voilà la carte. IN'eu demandez p.is davantage. Nous offririez a l'hôte une tonne d'or qu'il ne vous servirait pas une fricassée de poulet. La variété n'est pas sa devise.

I-'Anglais de Paris vante celle cuisine nationale, mais il n en use pas; son estomac est moins palrioliepie (pii' son e(eur. (Vest dans les restaurants du boulevard de Garni ou du l'.ilais-Royal ipi'il prend ha-

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bituellement sa nourriture. Voyez conimc il officie, seul, dans un cabinet bien clos, devant une table surcharp,<'e. Est-il un de nos viveurs capable de mieux dresser le menu d'un dîner? Est-il un Français rpii puisse tenir tète au gourmet britannique? Après avoir englouti un repas à trois services, après avoir fait succéder le bordeaux au volney, le Champagne au bordeaux , l'Anglais se lève de table sans broncher, fier comme un athlète après un rude combat. A la vérité , une invincible somnolence s'empare bientôt de lui d'autant plus victorieusement qu'il méconnait les avantages du café. Il fait quelques tours dans les passages, décoche des œillades aux modistes, et rentre cli?z lui pour se livrer aux douceurs digestivcs du repos.

Quoique l'Anglais soit convaincu, malgré les sarcasmes de lord Byron , qu'Albion est exclusivement la patrie des jolies femmes , il ne dédaigne pas de courtiser les Parisiennes. Les femmes de mauvaises moeurs, les loreltes se le disputent, parce qu'elles l'envisagent comme une personnification de la richesse, et le velours, le satin, les plumes, les diamants qu'on le suppose à même de prodiguer, l'environnent d'une resplendissante auréole. Errez dans les couloirs de l'Opéra par une belle nuit de bal masqué , vous y remarquerez que les Anglais y sont en grand nombre; ils se laissent prendre aux agaceries des femmes galantes; ils font consciencieusement auprès d'elles le métier d'hommes à bonnes fortunes ; ils ont la bonhomie d'être fiers de leurs vénales conquêtes , aux pieds desquelles ils déposent I hommage d'un cœur sensible et d'un souper fin. Heureuse et enviée celle qui peut enlacer un Anglais dans ses filets! Pour peu qu'elle soit douée d'adresse, elle prélève un fructueux impôt sur la crédulité de sa victime, et quittera l'insulaire dépouillé, mais toujours content.

Bien entendu que ceci s'applique aux célibataires anglais, et non aux honnêtes pères de famille. Ceux-ci vivent retirés; ils passent les soirées at home avec leurs nombreux enfants. Leur plus grande distraction est de prendre du thé. Dans toutes les saisons, y compris la canicule , rassemblés autour d'une bouilloire fumante, ils s'administrent des tasses de cette infusion sudorifique.

Fidèles à leur rigorisme anglican , ces pères de famille ne se permettent, le dimanche, ni la musique, ni la danse, ni le spectacle. Seulement, après avoir assisté au service religieux, l'Anglais de Paris s'émancipe. Il monte en wagon; il va humer l'air méphitique des bassins de Versailles et se perdre dans le labyrinthe de toiles peintes placé sous l'invocation de t'Ules les gluires de- la France. L'Anglais professe une vive prédilection pour les gramles eaux. L'obligation de faire queue deux heures au débarcadère , sous prétexte de g.igncr trente minutes sur le trajet, la crainte d'être écartelé par une explosion , la rapacité des restaurateurs de la ville de Louis XIV, la monotonie, la durée passagère du spectacle hydraulique , rien ne le décourage, rien ne refroidit son ardente curiosité.

Si les Français se lassaient des grandes eaux, il resterait toujours des Anglais pour y courir.

Quant aux Anglaises, elles rcssortent au milieu de la polulalion féminine de Paris. Leurs cheveux blonds, leur beauté éclatante, leur transparence aérienne, les font remarquer aux Tuileries ou sur les boulevards; mais en rendant hommage à leurs charmes physiques, j'avoue qu à mes yeux les Parisiennes l'emportent sur elles par l'élégance et le bon goût de leur toilette. Les Anglaises que j ai vues à Paris, ont, comme celles de Londres, un costume plus excentrique que gracieux. Leur coiffure n'est jamais en harmonie avec leur chaussure ; elles portent des souliers communs et des chapeaux empanachés; elles mettent un lourd cachemire par-dessus une robe légère, et se chargent de fourrures au mois de juin. Dans les bals, au théâtre, dans les diners de cérémonie, elles se décollèlent de manière à exposer aux yeux leurs rondes et blanches épaules. Il ne faudrait ])as toutefois les taxer d'inconvenance; les misses et les hidiis sont au contraire d'une pruderie exagérée. Les équivoques , parfois im jieu grossières que se permettent certains Français, même dans la bonne compagnie, les anecdotes scandaleuses qu'ils racontent excitent l'indignation des femmes de la Grande-Bretagne, habituées ii plus de retenue, et elles ont souvent occasion de répéter : — Oh! c'est choquant! choquant! eh vérité 1 Oh! shockiny! shockimj indeed!

Blanches et roses, les jeunes Anglaises, malgré leur défaut d'expression, ont souvent inspiré des passions dont les suites, plus ou moins romanesques, ont figuré dans les fails-Paris. Sentimentale et platonique, la jeune Anglaise aime les Lara et les Childe-Ilarold. L'homme simple, décent, modeste, ennemi du bruit, ne produit sur elle aucune impression. C'est o shocking stijle of man. Mais le prince polonais , possesseur d'immenses biens confisqués, l'aventurier alïublé d'un titre de contrebande et d'une décoration apocryphe... Oh! what sweet créatures Iheij are!

Les Anglaises sont d'une voracité extraordinaire. Entre le déjeuner et le dîner, elles entrent chez un pâtissier et absorbent de ces lourdes et compactes pâtisseries britanniqurs qui, employées comme projectiles, feraient balles et tueraient un homme à cent pas. Cette consommation ne les empêche pas de dîner amplement et de manger des sandiciches à l'heure du thé : si bien qu'on ne sait comment se concilie la diaphanéité de leurs formes avec l'immensité de leur appétit.

Les précédentes observations démontrent que les Anglais tiennent des Hébreux, et qu'ils emportent leur pays ,a la semelle" de leurs souliers. Transplantés en France, ils y conservent leur type national, leurs habitudes , leurs préjugés. Ils défendent avec ténacité la suprématie de cette patrie qu'ils ont abandonnée. Celle fermeté des convictions nationales fait en Europe la force de l'Angleterre. Les Français ont une ardeur, uu élan, un enthousiasme que suit trop tôt le découragement; les Anglais se recommandent par une persistance lente et régulière. L'humeur inquiète, l'instabilité des Français les entraînent à des révolutions perpétuelles. Les Anglais, comme leurs machines, se meuvent dans des conditions presque invariables. Emportés par un amour déréglé du progrès, les Français détruisent sans cesse ce que leurs pères ont édifié. Retenus par la" crainte de tomber de mal en pire, leurs voisins conservent quand même leurs institutions.

Le patriotisme en France est moins opiniâtre qu'en Angleterre, mais il n'est pas moins ardent. J en ai recueilli dans mes notes une multitude de traits curieux, dont je me servirai peut-être plus tard. Après avoir peint la Suisse dans le Bourreau, et Venise dans te Bram , j'emprunterai peut-être un jour quelque sujet aux annales de la France ancienne ou moderne , et j'encadrerai au milieu de mes récits des descriptions de ce pays que je connais encore à peine, mais oii j'ai déjà vu des sites pittoresques et revêtus d'un caractère particulier. Parmi les traits dont je parlais tout à IMieure, en voici un que j'ai emprunté à l'histoire du règne de Louis XIII, et aux traditions d'une petite .ville de Bourgogne. En entreprenant de le transmettre à mes compatriotes pour leur édification, j'ai tâché de lui conserver toute la couleur dont il est revêtu dans les documents originaux.

C'était le 24 octobre 1G3C; messire Philippe de La Mothe-Houdancour, chevalier de !Malte et gouverneur de la petite ville de Bcllegarde en Bourgogne, venait de terminer son dîner, et savourait tranquillement un verre de vin de Nuits. En face de lui était assise une jeune fille dont les dispositions ne paraissaient pas a'ssi calmes, car elle avait la tète appuyée sur l'une de ses mains, et tenait de l'autre une lettre sur laquelle ses larmes coulaient silencieusement.

M. de La Molhe-Houdancour s'en aperçut, s'approcha de la jeune fille, et la regardant fixement :

— Que voulez-vous, Madeleine, lui dit-il, pouviez-vous vous attendre à une solution plus favorable? Vous suivez en cette ville madame de Bellegarde, et notre vieux père s'imagine avoir assuré votre bonheur en vous all.iclianl ;'i li femme du grand éciiyer de France. Vous rencontrez par hasard uu certain Pierre Desgranges, homme honorable sans doute, mais des plus bourgeois, il s'éprend de vous ; il a l'auJace de vous deinauder eu mariage ; mon père refuse ; vous insistez ; mon père répond en ni'ordonnant de vous conduire à Saiut-Jean-del.ône, au couvent des Sœurs-l'iécollettcs de l'institut de Beaune ; c'est un arrêt sévère , sans doute, ma pauvre sœur, mais digne d un vrai gentilhomme ; notre devoir à tous deux est de nous y conformer.

La tournure un peu cavalière de ces paroles redoubla la douleur et les sanglols de îMadeleiue de I a Mothe.

— Allons, reprit le chevalier, ne pleurez donc pas, car je serais tenté de vous imiter, et les larmes ne vont pas à un homme de nuerre. Laissez-moi la force de vous faire des reproches. Voyez vous, ma chère sœar, nous ne sommes pas comme les Fussei de Beaune alliés aux Courteuay et aux Montmorency. Nous n'avons pas fourni autant de magistrats que les l'yot au parlement de Bourgogne. La seigneurie dIloudancourt-en-Brie,pour laquelle mon père a rendu hommage au roi Henri Jll , n'est mouvaule que du comté de Beaumont-sur-Oise ; mais nous n'en avons pas moins au cœur une fierté légitime, car nous servons le roi au prix de notre sang et de notre fortune. Recardez comme notre fimille s'élève ! Voilà mon frère Antoine gouverneur de Corbie ; Claude, notre aîné , capitaine des chevau-légers du duc de Mayenne , est mort gloricuseme\it de ses blessures après le siège de Montpellier, et moi, qui n'étais à cette époque que cornette dans sa compagnie, je suis aujourd hui à trente et un ans, mestre de camp d'infanterie et gouverneur de Bellegarde , et, si Dieu m'est eu aide , je ne m'arrêterai pas là... \ oudriez-vous qu'un roturier devint le beau-fière d un maréchal de France?

— \ous ne l'êtes pas encore, dit Madeleine en souriant à demi.

— Patience !... reprit le gouverneur; en attendant il est avéré que ce Pierre Desgraiiges est de famille bourgeoise.

— Il est premier éclievin , mon frère, et c'est une honorable fonc« tion qui donne à ceux qui l'ont exercée vingt ans à Paris le privilège de la noblesse et le droit d'avoir des armes timbrées , avec cimier et supports,

— Il paraît que vous êtes bien informée de ce qui concerne l'échevinage, repartit Philippe d'un ton railleur; mais nous ne sommes pas à Paris, et Pierre Desgranges n'est éehevin que depuis deux ans. Et parce que, jeune encore, il a obtenu la confiance des notables de la petite ville , parce qu il a l'avantage de porter une robe noire à grandes manches avec une toque de docteur, il croit pouvoir aspirer à la main d'une fille des La Mothe-Houdancour ! Ah ! s'il avait osé se présenter

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devant moi, s'il «'tait vcim m'avoiier ses projets, je crois, Dieu me panloiiiit' ! (|iic je l'aurais iail cliàlicr par mes l'slatiors!... Mailelciiie lil un moiiviiiicnt irin(H|;nation.

— Annoncez maître Pierre Desi'.ranijes , premier rctievin de Sainl- Jean-ile-I.ône , dit une voix dans le couloir qui conduisait ii la salle où (^tail M. de La Mollic-lloudancour avec sa sœur.

— Qu'est-ce à dire? s'écria le gouverneur de lielleijarde en regardant sa sœur interdite et tremblante.

Un soldat ouvrit la porte, et Pierre Desgranges parut. C'était un lionime d'environ trente ans, d'une haute stature, d'une physionomie mâle , exjiressive et régulière. Sa poitrine était couverte d'un pourpoint de hullle , cl une longue épée ]iendait à son côté. Le chevalier s'avança vers lui, croisa les bras et le toisa d'un air de surprise oii l'on pouvait démêler un sentiment de curiosité dédaigneuse.

— Qu'est-ce qui vous amène ici? Est-ce quelque machination convenue entre ma sœur et vous? Pourcpioi cet appar<il belliqueux? Etcsvous venu céans pour me délier et m'appeler au combat?...

— Kon pas, monsieur le chevalier, dit froidement Pierre Desgranges échangeant k peine un coup dieil avec Madeleine , je ne viens ni vous dél'ier ni vous entretenir de mes sentiments... Je réclame l'appui de votre bras....

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de Saint-Jean-de- Lône , et que quatre armées ont envahi la Bourgogne.

— Quatre armées !...

— Les troupes du duc Charles de Lorraine, celles de l'empereur commandées par M. de Galas, le corps espagnol du marquis de Saint- Martin , et les Francs-Comtois sous les ordres du capitaine Gana. Plusieurs bourgs-clos tels que Pouilly, Saint-Seine, Beaumont , Licey, Koiron-sur-Baize ont été pris et saccagés. Des paysans de Mirebeau , d'Arson et de Trochères, des moines du prieuré de Saint-Léger sont entrés ce matin dans notre ville pour s'y dérober à la fureur des Croates qui parcourent la campagne. D.tns quelques heures peut-être, cinquante mille hommes vont nous assiéger.

— Quelles sont vos forces? demanda brusquement le chevalier.

— Vous savez que la peste a régné longtemps à Saint-Jean-de-' ône. De six compagnies du régiment de Conty qui composaient la garnison, il ne reste que cent vingt soldats. Douze volontaires bien équipés sont arrivés ce matin d'Auxonne dans une barque ; tous les gentilshommes du voisinage ont quitté leurs châteaux pour se joindre à nous. Le nombre des habitants en état de porter les armes s'élève à environ quatre cents.

— Comment les troupes françaises n'ont-elles pas arrêté la marche des impériaux ?

— Le cardinal de Lavalette , avec quatre mille hommes de pied et dix-huit cents cavaliers, et le duc de Weymar à la tête de l'armée des quatre cercles d'Allemagne , ont suivi les mouvements de l'ennemi sans risquer le combat, et se sont rendus à Dijon , où est le prince de Condé, pour y tenir conseil de guerre. J'ai envoyé un messager auprès du prince pour demander des secours.

— A quoi bon vous charger de ce soin , monsieur ? cela regarde messire Claude de Rochefort, marquis de Saint-Point, qui est gouverneur de Saint-Jean-de-Lône.

— M. le marquis vient d'être atteint de l'épidémie qui a décimé ses soldats, et à cette heure il est mourant.

M. de La Mothe-Houdancour , en proie à une violente agitation, marchait dans la chambre à pas précipités.

— Monsieur, dit-il à l'échevin, je vais donner des ordres pour que cent gens d'armes m'accompagnent ; c'est tout ce dont je puis disposer. Tant qu'il s'agira de la défense du pays, je marcherai avec vous; mais que cette fraternité d'armes ne vous fasse pas concevoir de fausses espérances , ma sœur ne vous appartiendra jamais.

A CCS mots il écrivit quelques lignes à la hâte et agita une sonnette, au tintement de laquelle un estafier répondit.

— Mathurin , dit le chevalier , envoyez cette lettre au baron d'Epinac, patron des religieuses Récollettcs de Beaune ; faites préparer les présents que , selon la charte de fondation , chaque novice est tenue d'offrir à la communauté , à savoir : douze douzaines de poulets , autant de pigeons, de lièvres , de dindons et de perdrix. Dès que l'épidémie aura diminué de violence, je mènerai ma sœur au couvent de l'hôpital de Saint-Jean-de-Lône ; et maintenant, monsieur le premier échevin, occupons-nous de repousser l'ennemi.

— Monsieur le gouverneur, dit Pierre Desgranges, c'est la première fois que je porte les armes. La niorl me frajipera d'autant plus aisément que je suis plus inhabile à m'en servir ; me permettez-vous de dire à mademoiselle que ma dernière pensée sera pour elle et pour mon pays ?

Le gouverneur fronça le sourcil, et mademoiselle de La Motlie-IIoudancourt se laissa tomber dans un fauteuil en se cachant la figure.

Pierre Desgranges s'élança vers elle, saisit une de ses mains qu'il pressa contre ses lèvres, puis sortit luécipitamnicnt. Le chevalier de La Motlic ne tarda pas k le suivre.

A rrivés à S.iiiil-Jean-de-l.ône, ils trouvèrent les habitants rassemblés sur la grande jdace, devant l'église paroissiale, dédiée ;i saint Jean- Baptiste Les soldats de la garnison étaient disséminés sur les rcm- ]iarts , et des groupes d'ouvriers travaillaient avec ardeur à réparer les iortihealions déuiantelées.

Assisté de M. Maehault, lieutenant du marquis de Saint-Point, M. de La Mothe-lloudancour passa en revue les habitants. Il leur représenta que de leur résistance dépendait le salut de la province et peut-être même du royaume ; il assigna à chacun son poste , et nomma des officiers tant parmi les bourgeois que parmi les gentilshommes du pays.

Le lendemain, 25 octobre , on vit se dérouler dans les prairies au milieu desquelles la ville est située , les nombreux bataillons des coalisés. I es gens d'armes du duc de Lorraine se placèrent à l'aile droite, sur le boni de la Saône, protégés par un taillis qu'on appelait le bois de la Gouge ; les Comtois et les Espagnols formèrent l'aile gauche, et Mathieu de Galas, général des troupes de l'empereur Frédéric II , envoya un héraut d'armes pour sommer la ville de se rendre.

Les notables de la ville s'étaient réunis dans un corps de garde situé près de la porte de Saône, qui faisait face à la route de Dijon. C'était le premier échevin , Pierre Desgranges , qui présidait l'as- .semblée.

— Messieurs , leur dit-il , on nous propose de livrer notre ville aux impériaux.

— Jamais ! s'écria-t-on de toutes parts.

— Vous n'avez pas assez de monde pour soutenir l'assaut d'une de nos escouades, dit le parlementaire.

— Mais nous avons assez de résolution pour combattre votre armée tout entière, répondit Pierre Desgranges. INous refusons tout accommodement.

Le parlementaire se retira.

— Vrai Dieu ! monsieur l'échevin , dit M. de La Mothe à Desgranges, vous parlez en gentilhomme , et vous en avez le cœur à défaut de la naissance ; j'ai grand regret de vous avoir rudoyé tout d'abord.

— S'il en est ainsi , monsieur le gouverneur , prouvez-le-moi en m'octroyant de combattre à vos côtés.

— C'est une proposition que j'accepte avec joie; quels que soient les motifs qui nous divisent, je vous tiens pour un homme capable de se servir dignement d'une épée; et par ainsi, vous me suivrez de près si vous ne nie devancez pas.

Dès que la réponse des habitants lui eut été transmise, Galas fit ranger dans la prairie , en face de la porte de Saône , l'artillerie de l'armée impériale , et ce fut au bruit du canon qui battait les murailles que les assiégés prêtèrent serment de s'ensevelir sous les mines de leur cité.

Au i" novembre, une brèche de trente à quarante pieds de large avait été ouverte. Le bruit du canon cessa, et les colonnes ennemies montèrent k l'assaut. C'était une lutte bien inégale. D'un côté, des gens d'armes aguerris, bardés de fer, armés de fusils, d'arquebuses, de piques , de hallebardes , marchant et manœuvrant avec ordre ; et de l'autre, deux cent vingt soldats exténués, des gentilshommes pleins d'ardeur , mais peu exercés à la tactique militaire , des bourgeois inaccoutumés à la discipline et qui voyaient le feu pour la première fois.

Cependant au premier choc les impériaux plièrent. Deux fois ils revinrent à la charge, et deux fois ils furent repoussés. M. de La Mothe et ses soldats. Desgranges et ses compatriotes rivalisaient de bravoure et affrontaient le feu de la mousqueterie avec une égale intrépidité. Après trois heures d'une lutte acharnée, les assaillants se retirèrent.

— Monsieur, dit le gouverneur de Bellegarde en serrant la main du premier échevin , ma sœur doit s'honorer d'être aimée d'un homme tel que vous.

— 'Vous me l'auriez donc accordée , si vous m'aviez mieux connu?

— C'est une question à laquelle mon père seul peut répondre. Quoi que je fasse, il nie sera difficile d'influencer sa volonté; et d'ailleurs, bien atteint, qui

— Vous avez raison , monsieur , ne songeons pour aujourd'hui qu'i sauver cette ville ou à mourir. L'ennemi ne s'en tiendra pas à ce premier assaut : voyez quelle agitation règne dans son camp!... Le messager que nous avons envoyé à Dijon ne revient pas... mais, n'importe; nous ne leur laisserons que des ruines et des cadavres; je compte veiller toute la nuit sur la brèche.

— Je vous y accompagnerai , et demain nous tenterons un dernier effort. A la grâce de Dieu !

Le lendemain , 2 novembre 1G36, le canon gronda comme de plus belle, et des bombes et des grenades vinrent pleuvoir sur les fortifications. Des bataillons se mirent en ligne le long du bois de la (iouge, et se préparèrent à une nouvelle attaque. MM. de La Mothe et de Maehault se prêtèrent un mutuel secours pour organiser la défense,

en que j'aie eu le bonheur d'entendre siffler les balles sans en être teint, qui sait si je serai vivant demain au soir ?

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et les principaux habitants se rassemblèrent comme la veille au corps de garde de la porte de Saône. Un second parlementaire fut introduit au milieu du conseil.

— Y a-t-il parmi vous , messieurs , dit Desgranges , quelqu'un qui veuille consentir à une capitulation ?

Personne ne répondit. Le premier cchevin renouvela sa question.

— Non , s'écria un vénérable prudliomme appelé Jean Pelletier, procureur du roi au bailliage de Saint-Jean-de-Lône; non, point de pacte avec la famille d'Autriche, éternelle ennemie de la France! Quand même nous aurions la hichcté de signer une capitulation , serions-nous sûrs qu'on l'observerait ? Devons-nous nous fier à des Espagnols qui ont violé le traité de Yervins et surpris la ville princière de l'archevêque de Trêves? Pouvons-nous compter sur la bonne foi du duc Charles de Lorraine, qui, au mépris de ses engagements, a refusé de rendre hommage à Sa Majesté pour le duché de Bar, et a fourni des secours au duc d'Orléans rebelle? Respecteraient-ils la convention faite avec nous, ces Comtois qui , après avoir solennellement promis de rester neutres, se sont ralliés aus Espagnols?

— Bien dit, maître Pelletier, reprit Desgranges; tout ce qui s'est passé doit nous déterminer à la résistance. Nous pouvons être vaincus, mais nous succomberons glorieusement. Je propose que nous rédigions un procès-verbal de nos résolutions , et que ce soit notre réponse à la sommation injurieuse de ces impériaux. Si le nombre nous accable, ce sera le testament que nous léguerons à la postérité.

Des acclamations tumultueuses accueillent celte ouverture.

— Maître Jean Gagnet, dit l'échevin en s'adressant au greffier de la ville, écrivez.

Le greffier se plaça devant une table , et écrivit sous la dictée de Pierre Desgranges :

• Nous, Pierre Desgranges et Pierre Lapre, échcvins et juges de la ville de Saint-Jean-dc-Lône, savoir faisons à qui il appartiendra, que cejourd'huy dimanche, ? novembre 1636, nous nous sommes assemblés au corps de garde de la porte de Saône, environ l'heure de midi, avec les habitants ci-après nommés, savoir... »

Chacun des assistants s'approcha à son tour et donna son nom au greffier.

« Maître Michel de Toulorge, advocat au bailliage royal.

• Maître Jean Pelletier, procureiu' du roi notre sire. » Claude Martenne , bourgeois notable.

• Jean de Lettre , écuyer.

» Jean de May, écuyer.

» Etienne Robin, marchand.

• François Verderet , garde-notes de tabellion. » Bénigne de Villebicot, chevalier.

• Philibert Michelot , bourgeois.

» Claude Farou , marchand.

» Bénigne Ramaille,hostellier.

• Antoine Pussain , advocat.

» Pour nous résoudre présentement , continua Desgranges , sur le siège qui devant nous a été formé, et l'assaut donné le jour d'hier par les armées de l'empereur, des rois d'Espagne et de Hongrie, et du duc de Lorraine, il est nécessaire de nous assurer, tous et un chacun, par une prompte et ferme résolution , que nous sommes unanimement et constamment déterminés à continuer de témoigner notre inviolable attachement au roi, à la couronne et à l'honneur de la France. En conséquence de quoi, par la voix générale de tous les susdits habitants, notables , il a été conclu et arrêté de prêter de nouveau serment entre nos mains... »

— Je jure de sacrifier ma vie à la défense de la ville , dit l'avocat du bailliage.

— Nous le jurons, répétèrent tous les notables avec enthousiasme. « Comme en effet il a été à l'instant prêté , poursuivit Desgranges.

que même qu'en cas qu'ils se vissent prêts à être forcés , ils sont résolus de mettre le feu chacun à sa maison , et aux poudres et munitions de guerre qui sont dans leur maison de ville , afin que l'ennemi n'en profite pas , et ensuite de mourir tous l'épée à la main ; ou s'ils peuvent se faire jour à travers l'ennemi , de se retirer sur le pont de Saône en brûlant après eux une arcade dudit pont. »

Cette délibération fut signée avec enthousiasme.

— Vous avez exprimé nos véritables sentiments , dit Jean Pelletier au premier échevin. Quand, au commencement de cette année, les Espagnols envahirent la Picardie, le zèle de tous les corps de l'Etat contribua à repoiisser l'étranger. Puisse notre dévouement et notre [ bon exemple avoir un aussi beau résultat !

— Ne l'espérez point, dit le parlementaire, qui pendant toute cette I scène était resté muet et immobile, la lutte que vous entreprenez est j insensée. Que le gouverneur de Bellegarde et ses gens refusent de se I rendre, je le conçois. L'honneur militaire leur en fait une loi, et ils n'ont pas besoin d'y être stimulés par des serments. Mais, vous , messieurs les bourgeois , pourquoi courir volontairement à votre perte ,

pourquoi y entraîner vos concitoyens, qui peut-être ne sont pas disposés à ratifier vos délibérations ?...

— Vous croyez? interrompit Desgranges. Maître Gagnet, allez présenter le procès-verbal à ceux qui sont en faction sur la muraille , et demandez-leur s'ils ne veulent pas le signer.

Le greffier sortit, rentra une demi-heure après et lut à haute voix ce qui suit :

n Et à l'instant, par moi Jean Gagnet, greffier commis, a été ladite délibération portée et montrée au sieur Jannel , lieutenant civil, commandant au poste de la tour Creuchet , lequel a agréé auvdits serment et résolution , et a signé avec tous les habitants y étant et sachant signer. Ensuite je me suis transporté à l'endroit de la brèche où était maître Claude Poussin, procureur syndic, qui a de même adhéré auxdits serment et résolution, et a signé avec les habitants sachant le faire et étant à la brèche. »

Cette lecture excita un long murmure d'approbation.

— Voici notre réponse , dit Desgranges au parlementaire en lui présentant le procès-verbal.

— La nôtre ne se fera pas attendre , répondit le héraut de Lorraine avec un ton hautain.

En effet la séance du conseil était à peine levée que déjà les assiégeants sortaient de leurs lignes en poussant des cris sauvages. Les hommes d'armes de la garnison de Bellegnrde soutenaient presque seuls le choc, mais bientôt une foule d'habitants se rangea sur la brèche. On voyait avec surprise au milieu d'eux des femmes et des jeunes filles armées de lances et d'espingoles marchant à côté de leurs pères, de leurs frères ou de leurs époux, et remplaçant au combat les morts et les blessés avec une admirable résignation. On remarquait toujours .1 leur tête madame la gouvernante, Anne de Lucinge, femme héro'ique. La chronique rapporte « qu'elle n'abandonnait la couche où son mari se mouroit d'angoisse et de la contagion que pour aller réconforter ces braves bourgeois, sans plus s'émoufvoir des balles et des traicts d'archers ennemis que s'ils fussent esté des fleurettes. »

« Viva el nuestro Senor! » criaient les Espagnols.

a Es lebe der Kaiser! » disaient les Impériaux et les Croates.

« Vive leroi! » répondaient les assiégés.

La lutte dura quatre heures, et à huit heures du soir les ennemis, découragés , quittèrent en désordre la brèche ensanglantée.

La nuit était profonde ; la neige tombait par flocons épais, et couvrait d'un blanc linceul les cadavres des victimes. Ce qui restait d'habitants et de soldats, harassé de fatigue et couvert de blessures, errait en chancelant sur les remparts démantelés. Philippe de La Mothe et Pierre Desgranges se rencontrèrent auprès de la porte de Saône.

— Cette sombre nuit nous présage un triste sort, dit le gouverneur de Bellegarde. Demain il nous faudra, l'épée à la main, traverser ces formidables bataillons. Voici notre dernière soirée !

— Qui sait, monsieur le gouverneur? vous et vos gens d'armes êtes braves et exercés. Vous pourrez sans doute parvenir à Bellegarde, où le devoir vous appelle, où vous avez laissé...

— Une personne qui vous est chère, n'est-ce pas?... Mais à cette heure solennelle, à quoi bon vous entretenir de ces folles idées? Si vous aimez réellement ma sœur, ne songez qu'à verser ici votre sang pour arrêter les impériaux prêts à assiéger Bellegarde après avoir triomphé de nous. Que l'image de Bladeleine soutienne vos forces active votre courage et soutienne votre énergie.

— Hélas! dit Desgranges en essuyant une larme, c'est cette image au contraire qui me trouble et me fait regretter la vie.

— Vous avez autant de chances que moi d'échapper au feu de l'ennemi, et comme je vous reconnais pour brave et loyal, si je meurs et que vous me surviviez, chargez-vous de porter à ma sœur mes derniers adieux ; veillez sur elle à ma place et protégez-la contre tous. Me le promettez-vous?

L'échevin saisit la main du gouverneur et la pressa sans pouvoir répondre.

— Mon commandant, cria un soldat, voyez-vous cette masse noire qui se remue de l'autre côté de la Saône ?

— Je l'aperçois, dit M. de La Mothe dirigeant ses regards vers le point indiqué ; il paraît que les Impériaux se repentent d'avoir laissé la rivière libre. Mais voici des cavaliers qui passent la Saône. Monsieur l'échevin, rassemblez vos hommes; je crois que l'ennemi veut tourner l'enceinte de la ville, et attaquer à l'improviste la porte de Comté.

Tout à coup une vive fusillade retentit, et des tourbillons de flamme et de fumée s'élevèrent d'un corps de garde espagnol. A la lueur de l'incendie, les assiégés reconnurent des uniformes français. Au premier rang, ils distinguèrent un cavalier de haute taille, "commandant d'une voix tonnante et avec un accent étranger. Sa fip-ure était belle mais triste ; de longues moustaches ombrageaient ses lèvres , un bandeau lui couvrait le front et une partie de la joue.

— C'est le comte Josias de Rantzau! s'écria M. de La Motte. J'étais

s O U V K M R s D' A W G 1. ET L II n K.

à SCS eii'.éi un si<'j;«' «Ir Dùlc , loi'srfii'iiMr b.illi' lui .1 cnli-vr l'icil riniit. (; est un iiiiliiÈl i|iii luiii.s .inhc. A i^i jtork' ili' Sjiôiir, riiessieiii's! une soi'lif ! iiiH' soilic !

J,i' rHji|i(l bjtlil; sdIJ;uU t'I boui-QL-ois jccourui-cnt , de bruyants cris <lr joio ibiNinlrn ni lis nuirs de U villo assiqféo. I.1 s Iroiifit's ilc bvcouri foicènnl siicccssncniciil <]ualri' corps de ijardc, il le conilc de Haiit- T.an ciitia d.iiis I.1 ])lnco, scnlcmrnl suivi d'i' div des siens.

— />(')• Ti'ii/;/.' s'écria-1-il , les maUidroils sont resiés en arrière! ftoiis venons un peu tard, e.imarades; mais, comme dit votre proverbe, raul mii'u.r lard que jniiiah.

I.'iiiranlerie franeaise cnniiniiait il (r.iverser \:\ Saône, ebaqne bomnie ayant de l'eau jusqu'aut aisselles; et au point du jour seize cents cunibattanis i^taient enlrc^s dans la place. Les assii'ijeanis , découratjés jiar les clameurs des babilanls, irrnorant l'imporlance réelle du secoii'rs, Vêtaient retirés ii quelque ilistance. Quatre cents dr:i(;oiis de Houtellcr, rangés le loni; d une chaussée, «[ardaient encore la porte de Saône.

— Allons, dit le comte de Ranizau, que soixante lioinnies d'élite se détachent de mou rëgimcut et de celui de IJatilly, pour aller sabrer ces coquins!

Quelques minutes après, les dragons fuyaient, laissant sur le terrain cinquante soldats, jiliisieurs capitaines, et le lieutenant-colonel (îordon, leur major. Cinq escadrons de cent liomiius chacun s'approclL'uent pour protéger la retraite des vaincus. I.e comte de Raiif/au envoya trente cavaliers ])our les repousser, et lit exécuter un feu de mousquet«'rie. Pendant que les deuv corps de cavalerie autrichienne se disper- Siiient dans la jirairlc, la Saône grossie par les ])luies et les neiges, sortit de son lit et inonda les tranchées. La ville de Saint-Jcan-de- Lône était sSuvée !

Le 2 novembre, li deux heures après minuit, les coalisés levèrent le siège , et abandonnèrent leur artillerie dans les tranchées. Le comte de Kantiau confia la garde des dehors de la place à deux régiments

d'inraiilrrie , y installa une garnison sous les ordres du sieur Descoutures, et se nul ii la poursuite de renneiui.

Douze jours après, M. de Créquy allait porter ii la cour la nouvi Ile de l'évacuation de la liour(;ogiu' par les coalisés.

;\ladeleiiie do l,a Mollu-lliiudancour éUiit entrée au couvent de lieaiinc. La jirise de voile lut fixée au lu décembre. Ce jour-li» , de grand matin, M. de La Mollir, arrive de lîelligarde, pour être témoin de cille donleiireusc céiénionie, ajierçul en cheinin l'ierre Desgranees, pAle, l'œil morne et fixé sur les murs qui allaient lui ravir s'a bienaiiiiée. Le gouverneur descendit de cheval, pressa l'échcvin dans se» bras, et lui dit avec l'expression du plus vif regret :

— C'est la volonté expresse de mon père, et^non la mienne.

Les cloches ne sonnaient plus; la céréiiimiiu était achevée, lorsque Pierre Desgranges accourut hors d'haleiui- aux portes du couvent, demanda il parler ii M. de La Mothc-lloudanrnur, et lui remit un paquet dont le sceau aux armes de France venait d'être brisé.

Ce paquet contenait des lettres pitenlcs par lesquelles le roi Lonislc-,lusle accordait aux habitants de Saint-Je:in-de-Lnne exemption et fianrhist] de Uiute"! sorlt'S de failles et d'iwpôls . et ii .«m fénl et bien amé l'ierre D^'^aranges, e'cui/cr, des lettres de nc.t^esse liénkiitatre.

La joie brilla dans les yeux de M. de La Mothe à la lecture de cette pclente.

— \ ous méritiez une pareille distinction, monsieur, dit-il à l'échevin, et mon père pensera sûrement qu'il n'a plus aucune bonne raison pour repousser un gendre tel que vous. Ma sceur vient de pro-

■ noiiccr ses vœux, mais, coiiformémeut aux statuts de Tordre, ils ne sont valables que pour un an. Je vais retourner au château d'iloudancour-en-Brie, et vous recevrez de mes nouvelles avant la fin de l'an prochain.

Un an après, Pierre Desgranges épousa mademoiselle de La Mothc- Houdancour.

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