‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 172 sur 253 · LE PAYSAN ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE PAYSAN ANGLAIS

Le paysan anglais est généralement considéré comme un animal très-simple et trcs-monotonc, et quand on l'a appelé rustre, ou lourdaud campagnard , on s'imagine avoir tout dit sur son compte. A en juger par le portrait qu'on en trace , c'est un individu à longue figure stiipide, en chapeau de paille, en blouse blanche , avec une paire de grosses bottines , tel enfin que les artistes de Londres le voient dans les districts réunis de la capitale. Voilii, dit-on, le paysan anglais. Ceux qui ont pénétré plus avant dans l'intérieur de l'Angleterre, ceux q\n connaissent d'autres parties de le ir pays que Surrey, Kent ou Middiesex, ont \u le paysan anglais sous d autres costumes, sous un assez grand nombre d'aspects différents. S'ils veulent bien se donner la peine de se rajqieler ce qu'ils en ont appris , ils reconnaîtront en lui un être assez multiple. Qu'est-ce que le paysan anglais ? C'est à la fois uu journalier, un bûcheron, un laboureur, un charretier, un employé aux cliemius de fer et aux canaux , un garde-chasse , un braconnier, un incendiaire, un cabarelier de village, ou un charbonnier ; c est un pauvre qui arpente lourdement la cour d'un hospice paroissial , ou qui travaille sur les domaines de quelque ferme; c'est un batelier, un cantonnier, un carrier, un tuilier, un berger, nu tanjiier. Il y a cent autres métiers divers dans lesquels il est dilTérent de cet individu à chapeau de paille et ;i grosses bottines dont l'image pend aux carreaux des marchands de gravures : il ne lui ressemble pas plus qu'mi cockneij de Londres ne ressemble à un habitant de INewcaslle.

Sous le rapport du costume seulement, chaque district présente d'importantes variétés. Dans les comtés qui environnent Londres, à I est et à l'ouest , dans le Herksliire , le Hani])shire, le V\ iltshire, etc., c'est riiooime i< la blouse blanche des gravures de Londres, avec une face :.lliingée , des joues roses et une allure calme et stupide. Dans le llcrifordsUire , le liidlordsliire et lieux circonvoisins, il a une blouse d'un \erl olivâtre, cl un de ces chapeaux ronds, ii larges bords relevés, dont la mode a iirévalu depuis queli|ues années. Au centre, et notamment dans le Leicestersliire , les comtés de Derby, de Nollingham, de \\ arvvick, de Stafl'ordshire , il est all'ublé d'une l)lou.se bleue bouffontc au dos et à la ])oitrine, sur les épaules et aux poignets. Ces parties du vêtement sont encore décorées de pclils ornements de fil

blanc , et un petit cœur blanc est convenablement cousu sur le devant du collet. Un habitant de ces parages se croirait déshonoré s'il ne portait pas une de ces blouses. Ce sont les premières choses qu'il aperçoit dans un marché ou dans une foire , suspendues à une perche, au bout de la boutique du marchand de blouses , et dansant au vent comme un épnuvantail à moineaux.

Sous cette blouse il porte une veste bleue de drap grossier, un gilet rouge ou jaune , des bas bleus , de grandes bottines lacées, et des culottes de peau. Il se plait ii entourer son cou d'un mouchoir rouge, dont les deux bouts flottent sur sa poitrine. Dans plusieurs autres parties de l'Angleterre, il n'a pas de blouse, mais il adopte une veste de peau ou de futaiue avec de vastes poches et des boutons d'une dimension gigantesque.

Tels sont ses habits de tous les jours, ses habits de travail; mais voyez-le un dimanche ou un jour de fête ; voyez-le k l'église, à la veillée ou il la foire; c'est un vrai fashionable. S'il n'a pas endossé sa plus belle blouse, dont le travail n'a point encore terni l'éclat, il attire l'attention par son habit bleu , brun ou vert olive, son gilet de que' que couleur voyante , rayé décarlatc, de bleu ou de vert, et des pantalons généralement bleus, presque aussi larges que ceux des matelots. Non-seulement il se garde bien d'y mettre des sous-pieds, mais s'il trouve le gazon humide de rosée ou la route tant soit peu bourbeuse, il a soin de les relever de trois ou quatre pouces. A ces attraits se joint un chapeau de forme moderne qui lui a coûté quatre shillings six pence 5 francs 50 centimis); et pourvu que le campagnard se croie doué de quelque beauté physique et en faveur auprès des dames, il pose orgueilleusement sa coilïure sur le coin de l'oreille et prend un air d'importance. Le col de sa chemise de grosse toile se montre le dimanrhe dans toute sa longueur, et les deux extrémités de sa cravate vont )ires(pie balayer la terre. Sou ]>lus grand embarras, quand il est en toilette , est l'emploi qu il doit faire de ses mains; il ne sait où les fourrer. Les jours ouvrables, elles ont assez d'occupation, mais aux heures de repos, elles s'aperçoivent désagréablement de leur oisiveté; car, ne se gantant jamais, ii moins qu il ne soit très-avancé en âye , il les plouijt' quelquefois dans les poches de sou pantalon , quel-

SOUVliNIKS D'ANGLETERRE.

quefois dans celles de son p,ilet, ou bien encore dans les poches de derrière de son habit. En ce dernier cas, les deux pans se dressent perpendiculairement à son corps, semblables à deux queues.

Le grand remède à ces inconvënienis est une canne ou une ba- Rueltc. Dans un coin de la chaumière , entre la boîte de l'horloge et le mur, on voit ordinairement une canne d'inie espèce telle quelle dé- . signe sufl'isaniment son propriétaire. C'est une grosse br.inche de frêne surmontée d'une figure sculptée, ou un tronc de noisetier autour duquel un chèvrefeuille, en serpentant en spirale, a formé des renflements inégaux. Si le paysan anglais préfère la baguette au bâton, il en prend une excellente pour abattre en passant les tètes des chardons , des bardanes et des orties.

Aux grands jours, les paysannes se r,ipprochcnt par le costume de leurs sœurs de la ville voisine. Les couturières de village tout tous leurs efl'orts pour les mettre à la dernière mode, c'est-à-dire à la dernière mode qui a pénétré dans la région qu'elles habitent; et en vérité, si le goût qui a présidé à l'arrangement de leurs toilettes ne sentait nn peu le terroir, on les prendrait pour des femmes de la ville.

Les vieillards forment une classe à part qui n'a pas encore secoué la poussière de l'ancien monde : ils s'en vont à l'église en chancelaiit et s'arrêtant à chaque pas. Le trajet de leur domicile au temple est leur plus long voyage. Le vieillard s'appuie lourdenunl sur son gros bàlon ; ses rares cheveux blancs descendent sur ses épaules; son liabit, a larges boutons d'acier, à collet taillé carrément, est d'un aspect antique et solennel. Ses culottes de cuir, presque hors de service, forment des replis sur ses genoux , et ses larges souliers sont parés de boucles d'acier. A son côté marche sa vieille femme, avec son petit chapeau noir à l'ancienne mode, sa robe à ramages, qui laisse entrevoir un jupon piqué, ses bas noirs, ses souliers à talons élevés, ornés de grandes boucles comme ceux de son chaste époui. Elle porte un manteau noir bordé de dentelles à vieux dessins, et rentrait avec soin. Dans l'hiver, sa pelisse rouge est festonnée par-devant d'une étroite fourrure. Il vous semble voir l'armoire de chêne dans laquelle cet ajustement a été conservé depuis un demi-siècle, et vous vous demandez qui le portera après celle qui s'en recouvre. Ce ne seront pas ses enfants , car les modes sont changées, et l'on sera oblige de transformer ces bardes gothiques en habillements de premier âge à l'usage des petits-enfants.

Mais qui donc prétend que le paysan anglais est lourd, épais, et d'un caractère invariable ? Sans doute il n'a pas l'esprit inculte , la langue bien pendue, l'insouciance, l'amour de la danse, des jeux , des rires , qui distingue le paysan irlandais ; il n'a pas non plus les habitudes graves et l'inlelligence de l'Ecossais. On peut dire de lui, pour me servir de sa propre phraséologie, qu'il est bciiiHXt and bciwce7l (entre les deux ). Il a sulfisamment d'esprit quand il en a besoin , sait rire et se divertir à l'occasion ; il est prêt à faire partie d'une ronde lorsque son sang circule bien, et il s'adonnera à la lecture si on lui procure un maître d'école. N'est-ce pas là la vraie souche du caractère anglais ? Tirez-le de la fange de son ignorance, arrachez-le à cet incessant labeur dans lequel il croupit, façonnez-le , polissez-le, et vous en ferez ce que vous voudrez. De quoi se composent ))rincipalenient NOS armées, si ce n'est de paysans anglais ? Combien ont été enlevés à la charrue pour aller manœuvrer sur vos flottes, et sont revenus dans leurs villages, non plus simples et mornes comme autrefois, mais gaillards , la démarche hardie, la gaieté dans le cœur , la cliique à la bouche, de largent dans la poche , la lèle couverte de petits chapeauv d'un pouce de hauteur, dont les bords ont deux pouces de large, et sachant autant que qui que ce soit l'art de courtiser le beau se\e!

Un auteur anglais , Cooper, a ])eint à merveille les transformations qui font de l'intorme chrysalide un écarlale papillon des chamjis. Prenez l'animal jeune , et vous lui donnerez la forme qui vous conviendra; il apprendra à porter des bas de soie, des culottes de peluche ccarlate, un liabit sans collet , à boutons d'argent , et à ouvrir une porte à deux battants; à se tenir, la baguette à la main , derrière le carrosse de milady, avec une grâce, avec une aisance, avec une impudence égale à celle de toute la tribu des valets. Vous pourrez en faire un commis ou un prédicateur, lui mettre une plume derrière l'oreille, ou le faire monter en chaire. Il ne faut pour cela que des circonstances favorables. S'il demeure paysan, c'est la faute de la fortune et non la sienne. Son âme est une jachère féconde que malheureusement personne ne songe à cultiver ; mais qu'il conserve son rang, soit : ne le tourmentez pas trop, nourrissez-le passablement, donnez-lui beaucoup d ouvrage, et comme un de ses compagnons, le cheval de cliarrettc, il travaillera jusqu'au jour de sa mort.

Ainsi , dans le nord de l'Angleterre , oii on lui donne une chaumière et la nourriture , oii l'on a soin d'éviter la concurrence entre les travailleurs, en dirigeant sur d'autres points le trop-plein de la population , le paysan supporte patiemment sa destinée.

Mais dans les marais de Lincolnshire , de Cambridge et d'IIuntingdon , dans plusieurs contrées grasses et argileuses de l'Angleterre, oii les propriétés ne rendent point, oii l'on voit à ]ieine une ferme ci et là , le paysan anglais est misérable et abruti ; c'est un être aux jambes longues et grêles , qui , lorsque vous lui adressez une question , bàiUe comme une grenouille , n'entend rien de votre langage, ne comprend rien de vos idées. C'est une masse de chair ambulante, une machine

pourvue d'yeux et d'oreilles, de bras et de jambes , mais dont l'âme est aussi stagnante que l'eau de ses fossés bourbeux. Il n'a jamais eu besoin de mettre en activité son esprit , et c'est pourquoi il n'a point d'esprit. On ne lui a demandé que des membres robustes pour labourer, semer, moissonner, faucher, nourrir des bestiaux; et même, dans ces opérations, ses muscles ont été réduits à un état mécanique. Voilà le paysan anglais , partout oii il ne s'est rencontré personne pour animer son argile. Jlaisqu'est-il là oii il y a des milliers d'hommes richcsetinsiruils? l^u'est-il aux environs de Londres, la grande ville, la ville noble et éclairée? A peu jirès le même, et presque pour des causes identiques. Peu de gens se donnent la peine de s'occuper de lui. Il s'apeimit qu'il n'est qu'un vil serf an milieu des libres et des forts, une simple machine entre les mains des puissants, qui le traitent comme tel. Il voit les rayons de la grandeur, mais il n'en seul pas la chaleur bienfaisante; il entend dire qu'il y a à Londres de grands philosophes, mais tout ce qu'il sait d'eux , c'est que leur philosophie ne s'inquiète pas de son ignorance. Ne peut il dire avec un poète :

Entre le riche et moi quelle est la différence? Qui l'a placé si haut? d'où vient celte distance Qui sépjre l'oisif de l'humble travailleur? N'étais-je point créé pour un destin meilleur? Ah! si dans des palais aux fastueux portiques, Entouré comme un roi de nombreux domestiques, Buvant dans l'or, joyeux et couronné de fleurs, Un despote arro.gant se rit de mes douleurs, C'est que la loi du monde est injuste; la terre De tous ses habitants doit être tributaire; Les fruits naissent pour tous , et la société En brisant le niveau de celte égalité, A fait une œuvre impie t.. . Un jour viendra peut-être Où l'esclave, affranchi des caprices du maître, D'un heureux avenir jalonnant les chemins, Enfin prendra sa place au banquet des humains.

Mais le paysan est loin de tenir ini pareil langage. Il a le sentiment de sa position, et ce sentiment l'accable. Il sait qu'il appartient à une caste négligée et méprisée, et, près de Londres comme en beaucoup d'autres lieux, c'est une véritable brute. On ne le distingue de làue ou du mouton que parce qu'il se tient sur deux pieds. 11 n'a point de saillies, point de gaieté, point d'originalité; il est lourd, monotone, appesanti.

Mais allez plus loin, mes maîtres, à une plus grande distance de la lumineuse capitale de l'Angleterre; allez dans le midi ou dans le nord, où l'orgueil des grands ne s'étale pas avec autant d'ostentation aux yeux du pauvre, oii les villageois sont assez en majorité pour se soutenir mutuellement, et vous trouverez là le paysan anglais plus heureux et plus éclairé. Les leçons du dimanche , les leçons quotidiennes de l'école du village le rendent au moins capable de lire la Bible. Là, le paysan sent qu'il est homme, il parle un dialecte un peu abrupt , c'est vrai; mais c'est un gaillard éminemment fin. Ecoutez-le dans la prairie, dans les champs de blé, au souper de la moisson , au coin du feu de la taverne du village; ses plaisanteries ne sont pas toujours de bon goût, mais elles ont de la portée. Il ne ressemble pas à vos semicitadins des environs de Londres, grands efflanqués à tête de mouton ; c'est un individu robuste, carré, solide au poste, muni d'une paire de jambes qui vont oii elles veulent; aussi indépendant que Ilampden le refuscur d'impôts. Quels muscles ! quels nerfs ! quels mollets ! \ oyezle saluer un riche qui passe en voiture : touche-t-il le bord de son chapeau, inclinc-t-il la tête, la baisse-t-il vers la terre? point du tout; il regarde le riche en face , avec respect , mais sans crainte, et de ses [HJumons robustes part un bonjour mâle et sonore. A sou éf^al , il tend sa large main, il la secoue cordialement, et au « Bonjour, monsieur, )) il substitue : « Eh bien! comment vous portez-vous, John? Et comment vont Molly et tous ses petits enfants? Et vos cochons, et votre jardin? •

Que je me plais à entendre la conversation de ces deux braves fens ! on y retrouve la trace des beaux jours de l'Angleterre. Je suis las de voir d'un côté une pauvreté servile, de l'autre un orgueil endurci. Je veuv entendre des iiaroles prononcées par l'humble indépendance; j'aime ces affables entretiens d hommes pauvres mais pleins de cœur, comme j'aime la brise de la mer et des montagnes. Ah ! je crains bien que la fierté de ces hardis villageois, que leur assurance, leur franchise, leur cordialité, n'aient été rabaissées par des lois dures et cruelles appliquées même aux districts les plus favorisés : autrement , pourquoi toutes ces émigrations? pourquoi toutes ces coalitions de piroisses? Le paysan anglais n'est peut-être plus ce qu'il était? Si je retournais dans les campagnes oii j'ai passé autrefois de si heureux jours , ne retrouverais-je plus les mêmes groupes joyeux assis au bord des haies, ou au milieu des gerbes, riant, causant, racontant la chronique du pays?

N'entendrai-je plus l'histoire du fermier qui n'écrivit qu'une seule lettre dans sa vie, et c'était à un gentleman demeurant à quarante milles de là? Ce gentleman ouvrit la lettre, et ne parvint à déchiffrer que le nom et l'adresse de son correspondant. D.ins son dépit, il monta à cheval , et alla trouver le fermier pour le prier de lire lui-même sa Ltlre; mais, chose étrange! Je fermier ne put jamais lire sa propre écriture !

SOUVENIRS D•A^GI.ETRRHE.

Wentemtrai-jc j'iiis l'Iusloiro <li' .lonallKiii , le vieil et \it;oiireii\ faucheur, il|l0^ll'll|'llillll le I^ihhmii (|iii le poursuiv.iit , cl qu'il «'■vil:i enfin en nioiil:int sur nn iubie? JommIIkiii, du haut de sa branche, reijardait le taureau de l'air du plus iiroloml mépris, et essayait de lui «leninntrer que lui, taureau, n'était qu'un làelie et un pollron. — Oui, lui disait-il, vois si les armes sont éijales : j'ai du eourai;e, mais qu'estce que ma force en comparaison de la tienne?

I\e vous enlendai-je plus, histoires et anecdotes qui peiijncz la vie simple du district, et réjouissez cepeiulant |)lus cpie beaucoup de beaux récits faits en de i>lus belles demeures? l'eut-èlre la dureté des temps et des lois a émoussé l'antique joyeuselé du paysan anijlais el fait taire celle voix sonore cl éclatante conmie celle de l'oiseau réveille-malin. Pourtant , j'aime .i le croire, l'ancien esjirit vit encore dans plus d un district doux et piltoresque. Des groupes animés se rassemblent chaque soir autour du loyer doineslicpie, sous les poutres basses et enfumées, et s'ils trouvent que, comme leurs pères , ils sont condamnés au travail el au\ tourmenis, ils scntenl aussi qu'ils ont du cœur, de la fierté, et qu'ils jouissent des douceurs d'une niuluclle sympathie. Que l'An- Pjlcterrc se souvienne que c'est là le parlaije du paysan anglais, el qu'il ne cessera jamais de se montrer le plus noble et le ]>lus dijjnc de tous les paysans de la terre ! Ne l'est-il pas dans la patience avec laquelle il supporte la misère? ne l'esl-il pas lorsque son propriclaiie lui témoigne de l'intérêt et lui accorde quelques droits, quelque quartier de terre ? Qui dans ce cas est aussi industrieux , aussi prévoyant , aussi constant , aussi respectable ?

Le paysan anglais a dans sa nature tous les éléments du caractère anglais: donnez-lui de l'aisance, el il sera satisfait; faites-lui du mal, et son désespoir ir.i jusqu'à la rage!

Dans ses jeunes années, avant de se charger du soin d'une famille , il a le cœur joyeux et léger. Envoyant déjeunes eainpagnards prendre ensemble leurs ébal«, on se rappelle involontairement de lourds che- ■vaux de charrette lâchés dans un champ le dimanche , ils galopent , ils jouent, ils hennissent; il n'y a point de méchanceté dans leur fait, mais ils courent à chaque instant le risque de se meurtrir les côtes et de se briser les os. C'est avec raison qu'on appelle leurs jeux , jeux de chevaux {hori^eplays) : ce sont des bonds, des tapes, des coups, des culbutes el des rires. Mais pour voir le jeune paysan dans sa gloire , il faut le voir se rendre à la foire de Saint-Michel. 11 a servi pendant une année, il a reçu ses gages; il a son argent dans sa poche et sa maitresse au bras, ou bien il est sur de la rencontrer à la foire. Qu'il conserve sa place ou qu'il en prenne une autre , il aura une semaine entière de vacances. Ainsi, le jour de la Saint-Michel, lui et ses compagnons , et tous les villageois d'alentour prennent le chemin de la

foire; les fermes sont vides, les grandes roules regorgent. Ils s'en vont par lorrenLs, lilli's et garçons dans tous leurs atours, parlant haut, riant plus haut encore. \ oye/.-les arriver en troupeau dans la ville du marché : que de préparatifs |)our eux! Ilara(|u('s de saillmliainpies , théâtres en plein vent, boutiques cliari;écs de marchandises de toutes sortes, couteaux, )ieigiies , gâteaux , pains d'épices, ri mille inventions pour arracher à leurs poches ces gages si ju'nihiemcnt gagnés. On n'a pas rinleiilion d'être économe ce jour-là; on régalera sa belle, et pardessus le marché on lui achètera une robe neuve. Voyez ces flots de peuple qui roulent! Le ((alant serre les coudes, la fillette se eramjionne à son bras , el c'est un miracle que rien ne puisse les séparer. Ils se poussenl, ils se culbutent, ils se condoicnl tenant leurs bras étroilemenl liés et ne lrél)ucli;inl jamais. Ils verront les curiosités, ils se fiiufilcronl dans les groupes, les yeux oiiverls, la bouche ouverte , admirant les danseuses el leurs robes à |)aillelles, cl les grimaces et les saillies d'arlequin et (lu clown. Ils dîneront gaiement , ils danseront gaiement, avec une légèreté d'éléphanl et d'hippopotame, et quelques jours après revicndronl prendre leur joug et leurs travaux.

Et ce sont ces hommes-la que le désespoir pousse au crime? ce sont ces hommes qui deviennent braconniers et incendiaires? Comment et pourquoi? Ce n'est pas l'abondance, ce ne sont pas les bons traitements qui les transforment ainsi. Qu'est-ce donc?

Ce qui fait que les loups s'assemblent par troupeaux, Desceudenl en hurlant du sommet des coteaux; Ce qui soulève rn flots les grandes populaces, Et, le fer à la main, les lance sur les places; Ce qui rend I homme aveugle, impitoyable ; enfin Ces deux affreuses sœurs, la misère et la fa;m.

Quand le paysan anglais est gai, à son aise, bien nourri, bien vêtu, s'inquièle-t-il du nombre de faisans qu'il y a dans un bois, ou de celui des sacs de blé qui sont dans la cour d'une ferme? jMais quand ila une douzaine de dos à couvrir et une douzaine de bouches à nourrir; qu'il n'a rien à mellre sur les uns, et peu à mettre dans les autres, alors lui, qui vous semblait ini homme borné dans ses désirs el satisfait de sa modeste existence, devient un scélérat endurci. Avec quelle indifférence il tue également faisons ou gardes-chasses. Comment! cet homme qui riait, insouciant, qui relevait fièrement la tête , se glisse , une lanterne sourde à la main , dans la grange de son voisin! Est-ce là le paysan anglais? Oui, c'est lui ; c'est lui-même ! Mais qui l'a rendu tel ? qui lui a mis au cœur un démon, une furie? qui en a fait un fléau? S'il est coupable , doit- on l'en blâmer seul , ou en faire retomber la faute sur un autre que lui?

Pari». TypoBraplile rloii frère», rue Garanclire, 8.

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