CHAPITRE V
La saison du printemps dispose l'àuie au recueillement et à la rêverie. La sécheresse de l'hiver est à son terme et les sensations ossoupies de notre nature se réveillent. Une nouvelle période df. la vie commence, un nouveau degré de force vitale se développe en nous à l'aspiration de l'air. vif d'avril. L'œil aime a s'égarer parmi les bienfaits que le Créateur répand avec profusion sur la terre. Ce fut par un de ces beaus jours que les habitants de B se rendirent en foule à l'église du village pour offrir à Dieu leurs actions de grâces, et pour entendre le premier sermon du fils du recteur.
Bientôt apparurent le brillant équipage de sir Edward Moseley et l'altirail éclatant des Jarvis. Un seul sentiment prédominait parmi les membres de la première famille sur le succès du jeune prédicateur: Ja conh.inte en son éducation et ses talents. Le cœur de Clara Moseley , qui s'était donné en toute sincérité et innocence au nouveau docteur, luttait d'émotion et de plaisir. Le baronnet se dirigea vers son banc dans l'attitude noble et digne d'une conscience pure et reconnaissante des bienfaits de la Providence. T^ady Moseley suivait son époux d'un pas délibéré et avec une gracieuse désinvolture : lorsqu'elle fut arrivée à sa place, elle se cacha le visage à demi dans un mouchoir de batiste, dans une posture qui, tout en rendant hommage au Créateur, semblait ne pas laisser dans l'oubli la créature. La démarche de mistress Wilson
était plus rapide que celle de sa .saur. Son regard fne sinihlait planer dans l'élernilé vers laqiii Ile son âge la r.ipprocli lil de jour en jour. Sa prière fut lon;;iie, et lorsqu'elle se releva son corps s'j>8il nuchinalemeiit, mais l'âme resta absorbée dans une contemplation au delà àei limites de ce monde. Jane s'avança gracieusement coinine sa mère, et vint s'asseoir à ses côtés en lançantun coup d'œil vers le banc de l'évtché avant «le s'agenouiller. Emilie se glissa inaperçue derrière ses sœurs, son visage brill.mt d'innocence et de candeur. L'entrée de M. Jarvis fut convenable, mais parvenu à son banc, il écarta les pans de son habit et s'assit tranquillement au lieu de s'agenouiller comme les autres, il tira sa tabatière et savoura une prise de tabic. Li partie féminine de la famille suivit son chef, accoutrée de toilettes voyantes et assorties au déploiement avantageux de ses charmes. Toute la flotte fit voile vers le banc comme des corvettes avec tous leurs gréements. Au bruit qu'elles firent avant de s'asseoir, on eût dit que l'intendant de sir VVillam avait oublié de disposer les places à la couvenance de chacune d'elles. La mère, dont la corpulence écartait toute idée praticable de génuflexion, se pencha en avant, formant avec l'horizon un .nigle de 90 degrés , pendant que les filles iuclinaient légèrement leur tête avec toutes les précautions imaginables pour ne pas déranger la symétrie de leur coiffure.
Enfin le recleur sortit de la sacristie, et se dirigea, suivi de son fils, vers le pupitre où reposait ouvert le livre des prières. Tous les yeux se dirigèrent du côté d'un banc où mistress Yves vint aider à s'asseoir l'intéressant étranger de la veille , soutenu de l'autre côté par -son fils, et dont la taille courbée semh'.iit s'incliner vers la tombe. Le ssrvice divin commença, et la vois du docteur s'éleva émue et tremblante comme dominée par quelque profonde impression.
A la fin des prières , le jeune prédicateur monta lentement les degrfs de la chaire, et restant quelques instants dans le silence du recueillement , il commença ensuite son sermon. Il avait choisi pour sujet la nécessité d'entretenir notre âme eu perpétuel état de grâce, par la révélation divine, sujet qu'il développa avec talent et simplicilé, dépeignant, en concluant, l'espérance, la résignation, la félicité d'un chrétien à sou lit de mort. Au moment où l'auditoire, éleclrisé par l'éloquence du jeune prédicateur, redoublait d'attention, un profond soupir rompit tout à coup le silence et attira tous les yeux vers le banc de !a famille du recteur. Le jeune étranger semblait transformé en statue de marbre tenant dans ses bras le corps inanimé de son père, qui venait de rendre le dernier soupir. Tout fut bientôt confusion dans l'église. Le jeune homme presque insensé fut relevé de sa pénible charge et emmené parle recteur. La congrégation se dispersa en silence ou se rassembla en petits groupes pour faire des conjectures sur le douloureux événement qui venait d'arriver. Personne ne connaissait le défunt; il était l'ami du recteur, puisqu'on le transportait chez lui, et le jeune homme était évidemment son fils. Là s'arrêtaient les renseignements.
Huit jours après, le corps quitta B.... accompagné par Francis Yves et par l'intéressant jeune homme infatigable dans l'accomplissement de ses pieux devoirs. Le recteur et sa femme prirent le deuil, et Clara reçut un billet de son fiancé le m >tin de son départ, lui annonçant son absence pour un mois , mais sans plus d'éclaircissement sur l'événement mystérii ux. Toutefois , les journaux de Londres insérèrent la notice nécrologique suivante, qui ne pouvait s'appliquer à d'autre personne qu'au défunt :
« Eit nioit subitement à B..., le 2" du courant , Georges Denbigh, » écuyer, à l'âge de G 3 ?ns. «