‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 179 sur 253 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pendant cette semaine de deuil, les relations entre le msnoir de Moseley et le presbytère se bornèrent à des échanges de messages pour s'informer de l'état de santé de l'une et de l'autre famille ; mais la visite des Moseleys à l'évêché avait été rendue, et le jour qui suivit l'annonce du journal, la famille Jarvis dînait au manoir après invitation. Le colonel Egerton, qui avait retrouvé l'usage de sa jambe, était de la partie. Dès la première entrevue de ce dernier avec M. Bcnfield, une antipathie instinctive sembla les éloigner l'un de l'autre et s'accroître avec le temps. Sir Edward et lady Moseley, au contraire , accueillirent le colonel avec beaucoup de chaleur et de témoignages d'amitié, surtout de la part de lidy Moseley, dès qu'elle eut acquis la certitude qu'il était bien l'héritier direct du tiire et des biens immenses de sir Edgard Egerton; et quoiqu'elle ne pût comprendre comment un gentilhomme de si bonnes manières pût trouver du plaisir d,ins la société grossière du capitaine Jarvis, qu'elle ne pouvait souffrir, elle finit par admettre dans son eaprit celte supposition , que le colonel ayant rencontré peut-être Emilie ou Jane à U.itU ou dans quelque autre endroit, il s'était prévalu de la connaissance du jeune Jarvis pour s'introduire dans leur voisinage.

Les attentions du colonel étaient des plus délicates et insinuantes, et mistress Wilson elle-même se prenait parfois à écouter avec plus de plaisir qu'elle ne l'eût voulu cette foule de riens et de compliments fuliles ilebilés avec tant il'élégance. Sa sollicitude pour son élève, la jeune Emilie, la tenait toujours sur le qui-vive des nouvelles impressions , et elle s'éloignait mécouteutc d'elle-même et de voir sa chère

PRECAUTION

pupille exposée aui charme» empoisonnés de la flatlerieeliie la séduction.

— Eli bien, milnij, s't'cria tout à coup mistress J.irvis se donnant un air d'imporl.ince, avez-vous enfin découvert quelque chose concernant ce monsieur Denbigh , qui est mort subitement dans l'église?

— Je ne s;u;iis p s , niad.ime, répliqua lady Moselty, qu'ii c'ùt y avoir iï moindre découverte à faire sur ce sujci.

— Vous savez, madame, qu'à la ville, observa le colonel , les détails d'une mort aussi déplorable eussent été racontés dans les journaux; c'est là sans doute ce que veut dire mistress Jarvis.

— Oui, c'est cela, répliqua mistress Jarvis, le colonel » raison. — Le colonel avait lo^ijours raison avec cette dame.'

Lady I\Io3eley s'inclina d'un air hautain, et le colonel avait trop de tact pour couliiiucr la conversation sur ce sujet; mais le capitaine, que rien encore n'avait pu intimider, s'écria :

— Cl s Denbighs ne peuvent être des gens bien huppés. . C'est la première fois que j'entends prononcer leur nom.

— C'est, je crois, le nom de famille du duc de Derwent, interrompit sèchement sir Edward.

— Oh! pourtant le vieillard ni son fils ne ressemblaient guère à un duc , ni même à un officier, dit mistress Jarvis, qui plaçait ce dernier rang immédiatement aprè; celui de la noblesse.

— Un général Denbigh siégeait de mon temps au parlement, dit M. Benfield ; il était toujours avec lord Gosfonl et moi , ainsi que so:i ami sir Peter Howe , l'amiral qui prit l'escadre franeais'j sous le glorieux ministère de William Pilt. puis après s'empara d'une ile avec ce même général Denbigh. Ah! le vieil amiral était une fine lame; il ressemblait beaucoup à mou Hector.

Hector était le houleJogue favori de M. Benfield.

— C'est pourtant de votre futur grand-père que parle M. Benfield en ce moment, ma chère Clara, lui dit John à l'oreille.

Clara sourit , et prenant la parole : — Sir Peler fut le père de M. Yves, mon cher oncle.

— Vraiment! dit le vieux gentilhomme surpris, je ne le savais pas; je ne peux pas dire qu'il y ait entre eux la moindre ressemblance. -

— Le général Denbigh et l'amiral Howe étaient-ils donc parents? reprit Emilie.

— iVon que je sache, chère Emmy ; sir Frédéric Denbigh ne ressemblait pas à l'amiral , il avait quelque chose dans la physionomie comme ce gentilhomme ici jiréscul? ajouta-t-il se tournant vers le colonel Egerton, qu'il salua avec roideur.

— Je n'ai pas l'honneur d'èlre son parent, répliqua celui-ci se retournant derrière la chaise de Jane.

IMistress Wilsoii entreprit de ramener la conversation sur un autre sujet; mais les quelques paro'es qui avaient échappé à M. Benhsid donnèrent à penser que quelques rapporls dinliiiiilé avaient existé entre les desceudants des deux vétérans, ce qui eipliquait l'iulérèt qu'ils avaient conservé l'un pour l'mlre.

Au dîner le colonel se plaça à télé d'Emilie, et mistress Jarvis vint s'asseoir de l'autre côlé. Il parla sur la société, les eaux, les raouts , les romans, les pièces de théâtre, sans pouvoir faire sortir sa voisine de sa froide réserve. Il gardait pour dernier sujet la quislion de la p»ésie, qu'il traitjit avec esprit et i^'telligence. Une obsurvilioa spirituelle parut ua moment avoir fait impression sur la jeune fille, dont l'œil élinctia subitement; mais ce ne fut qu'un édair, et il comiueuça à croire q'ie la brillante enveloppe ne contenait pas le joyau qu'elle laissait espérer. Dans l'intervalle de l'une de ses périodes fantastiques, ses yeux rencontrèrent ceux de Jane ardemment fixés sur lui et ne laissant aucun do. île sur l'intérêt qu'elle prenait à sa conversation. Le militaire ch::i'sca aussitôt ses batteries et engagea une discusiiou vive el animée sur Ks mérites de ses auteurs favoris , rencontrant dans Jane un auditeur plus complaisant et dont l'esprit ne se nourrissait que d'œuvres de pure imagination.

— Vous disiez , miss Moseley , que vous trouviez Campbell le poète Je plus harmonieux que nous possédions; vous conviendrez avec moi, je l'espère , que Mooro doit avoir aussi sa part de nos louanges.

Jane rougit , et ré[ oiidit avec un certain embarras que Moore était aussi tri s-poétique.

— A-t-i> beaucoup écrit? demanda innocemment Emilie.

— Pas 11 moitié assez de ce qu'il aurait liû faire, s'écria miss Jarvis a.ec emphase. Oh ! je passerais ma vie à lire ses vers.

Jane se détourna profondément dégoûtée ; et lorsqu'elle fut seule le soir avec Clara elle saisit un volume des chansor s de Moore et le jeta au feu , donnant pour raison à sa sœur étonnée qu'elle n^ pouvait plus souffrir l'auteur depuis que miss Jarvis en avait fait l'éloge.

LeLOlonel avec son talent hiibiluel ihai.gea de conversation et raconta une camp.'gne qu'il avait faile en Es;i;gne. U possé lait le talent de donner de l'inléiêt à tousses récits, qu'ils fussent ou qu'i's ne fussent pas \éridiques.

Mistress Wiison avait compris le danger de laisser un homme qui joignait aux charmes de la conversation une belle prestance et des manières distinguées trop longtemps aux prises avec un coeur innocent et sans expérience; et comme son séjour devait se prolonger jn ndant quelques mois, elle résolut, lorsque la société serait partie, de so-.dcr l'i ffet que ses qualités superficielles avaient produit dans res|>rit de sa pupille.

— Avez-vous rencontré en Espagne lord Pendennyss? demandât-elle s'ndressant au colonel.

— Jamais , madame , répondit celui-ci. J'ai beaucoup regretté que notre service nous ait tenus éloignés l'un de l'autre ; Sa Seigneurie était avec le duc, et j'ai fait la cimp.igne sous le maréchal Bcresford. Connaissez-vous pirticulièrciuent le comte ?

— Non, p^s personnellement, mais de réputation, dit mistress Wilson avec tristesse.

Emilie s'efforça de détourner les idées de sa tante d'un sujet qui lui rappelait de tristes souvenirs, et elle y réussit, secondée dans ses efforts par la vigilance et l'hibilelé du colonel.

Le marchand et sa famille se retirèrent de bonne heure , et mistress Wilson, pressée de savoir à quoi s'en tenir, saisit l'occasion d'un quart d'heure d'intimité dans sa chambre avec Emilie pour amener la conversation sur la fociété qu'elles avaiet reçue dans la soirée.

— Comment trouvez vous nos nouvelles connaissances, Emilie? coiumença-t-elle fimilièrement.

— Ne'm'en parlez pas, ma tante, comme dirait John , elles sont trop nouvelles en vérité!

— Je ne suis pas fâchée , continua la tante , de vous voir étudier plus sérieusement les m.inières de femmes telles que les Jarvis ; elles sont trop dé-agréables et trop mal élevées pour me faire redouter que vous cherchiez .i les imiter. Mais les hommes sont des héros 1 différents degrés.

— Certes, ils diffèrent les uns des autres.

— Auquel d'entre eux donneiicz-vous la préférence, ma chère?

— L.T préférence , ma tante, dit sa nièce d'un air surpris , c'est un mot trop fort pour les uns ou les autres ; mais je crois que le capitaine est le plus sûr. Je crois qu'il se montre à découvert, et quoique ce soit peu à son avantage, il pnu rait s'amender ; ni.iis le colonel...

— Continuez, dit mistress Wilson.

— Le naturel du colonel parait si arrêté , il semble si satisfait de lui-même, que ce serait entreprendre une tâche diflieile de le décider à s'amender ou de lui en faire comprendre l.a nécessité.

— Est-ce donc si nécessaire pour lui de changer?

— Ne l'avfï-vous pas entendu parler de ces poèmes et essayer d'en faire ressortir les beautés, s'attachant à tout ce qui sortait des principes et de la morale; et racontant à Jane l'histoire d'une femme qui avait abandonné son père pour suivre son amant , et dont i! semblait admirer la conduite' au lieu de la condamner pour son manque de piété filiale ! Si vous l'eussiez entendu comme moi, ma tante, vous ne l'auriez pas tant sdmiré.

— Enfant ! je ne l'admire pas du tout; je voulais seulement connaître vns sentiments et je suis heureuse de les trouver si justes. Vous avez raison; le colonel Egerton semble ne s'appuyer sur aucun principe, et, je le cr.iins , les sentiments, les plus généreux ont été corrompus en lui par la fréquentation superticielle de la mauvaise société.

— Et néanmoins le colonel est ce qu'on appelle un homme agréable.

— Oui, ma chère, dans l'acception vulgaire du mot, c'est vrai! Mais on se fatigue bientôt de sentiments qui ne soutiennent pas l'épreuve du temps et dis circonstances, et de manières purement artificielles.

Embrassant tenlrement sa nièce , mistress Wilson reconnut avec joie que ses soins n'avaient pas été perdus à lui inculquer des principes qui la garderaient avec assurance dans ce monde pour le sentier de k vertu et des devoirs sacrés de la femme.

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