‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 180 sur 253 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un mois s'écoula ainsi dans les occupations et dans les amusements ordinaires de la vie de campagne , lady Moseley et Jane paraissant vouloir continuer les relations commencées avec la famille Jarvis , au grand étonnement d'Emilie, qui avait toujours vu sa mère fuir le contact des gens dont l'éducatiun n'était pas eu hariuonie avec ses goûts cl ses principes aristocratiques. Ce désir semblait plus inevplicab'e encore chez Jane, qui, dansle commencement de leur liaison, n'avait pas même dissimulé le profond dégoût que lui inspiraieut les manières vulgaires de leurs nouvelles connaissances , et qui abandonnait si propre société pour celle de miss Jarvis , surtout lorsque le colonel Egerton était de la partie.

Le colonel était resté quelque temps dans l'embarras du choix, mais quelques jours suffirent pour le fixer et il se déclara ouvertement pour Jane. A la vérité, en présence de miss Jarvis, il était plus réservé dans ses démonstrations; mais comme John, |iar un motif de cli irile , avait pris en main la direction de la chasse ducapitaiiie et qu'ils se donnaient presque toujours rendez-vous au manoir pour leurs excursions , le colonel devint tout à coup un enragé chasseur, et les daines les accompagnèrent quelquefois à cheval.

Un matin qu'ils étaient tous prêts à partir, l'arrivée de Francis Yves, dans le landau de son père, suspendit un moulent la promenade ; mais ajipr.nant q l'ils allaient passer devant le presbytère , il insista pour que l'on se mît en route et offrit à CUra une p'aee à ses côtés.

La jeune fille accepta en rougissant, et la eavacnie partit. John était au fond d'un bon naturel , il aimait sincèrement Francis et Clara , et il partit au galop eulraîiiant à sa suite sa sœur, le capitaine et les autres promeneurs.

PHÉCAUTION.

Ça va bien, ç» va bien I s'écria-t-il rcganbnt derrière lui; et

n'apercevant plus la voilure de Francis, ni le colonel et Jane: Ma foi ! vous counz à fond de train comme un jockey pur-sang , capitaine ; niieui qu'aurun amateur, si ce n'est pourtant votre stcur.

La jeune fille encouraijée par cet éloge donna un coup de cravache H fon cheval , qui partit au grand galop suivi de près par son frère et sa sœur.

— La , Kmilie , dit John ralentissant s.\ marche à côté d'elle , je ne vois pis la nécessite que nous nous cassions le cou pour montrer l'ardeur (le nos chevaux. Savez-vous que nous allons bientôt avoir un mariage dans notre famille?

Kmilie le regarda avec étonnement.

— Francis est pourvu d'une position; j'ai deviné cela k son arrivée : il vous a abordée comme un personnage , et pour sûr il a déjà calculé une douzaine de fois le produit de sa cure.

Serrant Eni;!ic dans ses bras, li Hiîi field l'embrassa lendroneni.

John ne se trompait pas. Le comte de Bolton , sans aucune sollicitalion, lui avait acoordé la cure tant désirée , et Francis pressait en ce moment la pudique jeune fille de fiser le jour de leur union. Clara , qui n'avait pas la moindre coquetterie , promit d'être à lui le jour de sa nomination, qui allait avoir lieu dans une huitaine de jours, l'uis vinrent ces délicieui petits arrangements, ces projets de bonheur dont Il jeunesse aime tant à remplir le vide de la vie.

— Voyez , docteur , dit John comme il aidait Clara à descendre de la voiture, voyez comme votre fils conduit avec prudence, il n'y a pas un cheveu de dérangé.

11 baisa la joue brûlante de sa sœur, et murmura à son oreille :

— Ne me dites rien, ma chère, je sais tout, je donne mon consentement.

Mistress Yves pressa tendrement sa future belle-fille sur sou cœur , et le sourire bienveillant du docteur donna à Clara l'assurance que le mariage était une chose arrêtée définitivement. Le colonel Fgorton complimenta Francis sur sa nouvelle position avec une politesse élégante , et cette fois avec un air de sincérité et d'intérêt qui lui gagna l'apiirobation d'Emilie. Le baronnet promit i Francis de n'apporter aucun délai à la conclusion du mariage , qui fut fixé à la semaine suivante.

l.ady Moseley, dès qu'elle fut rentrée au salon, commença le calcul de toutes les phases progressives par lesquelles la cérémonie devait s'accomplir et le chois des invitations. L'étiquette et les convenances soci:iles étaient non-seulement le fort mais aussi le faible de lady Moseley; elle en était arrivée au quaranlième personnage qui dût assister au mariage, lorsque Clara trouva enfin le couragi- de dire que M. Yves et elle désiraient être mariés à l'autel etiiartir immédiatement après la cérémonie pour le presbytère de liollon. Sa mère se révolta contre cetl<; idée et (lersistait dans son projet malgré les observations rcspecliieuacs de Clara, qui venait de se soumettre enfin au silence mais non ians verser des larmes. Cet appel ii de meilleurs sentiments de su mère

l'emporta chez elle sur l'atnour de l'étalage, et elle donna son consentement.

(]lara, le coeur soulagé, l'embrassa avec elTusiou , et quitta le salon , suivie d'Fmilie. Jane, qui s'était levée pour les accompagner, apercevant le tilbury du co'onel Kgerton, s'assit de nouveau.

11 venait, dit-il, à la requête des demoiselles pour prier miss Jane de l'accompagner à l'évêché, oii son assistance était nécessaire pour la réalisation d'un projet de partie déplaisir.

.M istress\Vilson voyant sa sœur sourire et accueillir favorablement cette singulière demande, la regarda d'un air grave; Jane alla chercher son châle et son chapeau, ne voulant pas, dit-elle, faire attendre le colonel Egerton. Lorsqu'elle fut partie lady Moseley vint s'asseoir paisiblement auprès de si sœur, paraissant parfaitement satisfaite d'elle-même. Elles restèrent quelques minutes en silence, occupées à des travaux d'aiguille ; puis, mistress Wilson le rompant tout à coup :

— Quel est, demanda-t-elle, ce colonel Egerton?

Lady Moseley la regarda un moment avec surprise, puis, se remettant, elle répondit :

— Ma sœur, c'est le neveu et l'héritier de sir Edward Egerton.

— Ne trouvez-vous pas qu'il est très-empressé auprès de Jane?

Un éclair de plaisir jaillit des yeui encore brillants de lady Moseley, qui s'écria :

— Vous croyez?

— Je le crois, et pardonnez-moi si je vous dis que je le trouve in- , convenant et que vous avez eu tort de permettre à Jane de sortir avec

lui.

— Pourquoi cela, Charlotte?.... Si le colonel est assez poli et plein de prévenances pour Jane, pourquoi le repousser avec rigueur ?

— C'est une offense très-vénielle que de refuser une demande inconvenante ; les attentions du colonel ont été remarquées, ma chère Anne.

— Et, quand cela serait, douteriez-vous un instant qu'elles fussent honorables, ou qu'il voulût se jouer de la fille de sir Edward Moseley ?

— Je ne le pense pas, certainement ; mais il serait bien peut-être de se mettre en garde contre un semblable malheur, et je trouve qu'il est tout aussi important de s'enquérir s'il est digne d'être son mari que de savoir si sa position lui permet d'y asjiirer.

— Sur quel point, Charlotte, voudriez-vous être plus instruite ? Vous connaissez sa naissance, sa fortune et ses espérances ; vous pouvez juger de SCS manières, de ses goûts, quoiqu'il n'appartienne qu'à Jane d'apprécier ces dernières dispositions... Elle doit vivre avec lui, et c'est elle que cela regarde.

— Je ne nie pas que sa fortune et peut-être ses goûts ne soient convenables en apparence ; mais nous ne savons rien de son caractère, de ses mœurs, de ses principes surtout. Je dis nous, car vous savez, Anne, que vos enfants me sont aussi chers que s'ils étaient les miens.

— Je vous crois sincèrement; mais il s'agit du bonheur de Jane, et c'est à elle à se décider : si elle est satisfaite, je n'ai rien à dire ; et j'ai rarement vu l'intervention des parents, sur de semblables matières, produire de bons résultats.

— Excusez-moi, Anne, si j'insiste : mais j'ai toujours osbervé que les parents tombciient dans les extrêmes, soit qu'ils fissent un choix absolu pour l'imposer à leurs enfants, soit qu'ils laissassent entièrement à leur vanité ou à leur inexpérience de gouverner non -seulement leur choix, mais leur caprice, et de laisser une fâcheuse impression aux générations futures. Et, après tout, qu'est-ce que c'est que cet amour?... Dans dix neuf cas sur vingt, ce que nous appelons affaires de cœur, il serait plus convenable de les dénommer affaires d'imagination.

— Mon Dieu ! tout n'est-il pas à peu près de l'imagination, dans l'amour? demanda en souriant lady Moseley.

— Sans aucun doute, elle y entre pour uue large part; mais il existe pourtant une grande différence. Dms les liaisons de ce genre, l'objet de notre admiration est doué des qualités que nous préférons; et il y a beaucoup de femmes toujours prêtes à déverser cette admiration sur le premier adorateur venu: tant le besoin d'être aimé et adulé prédis-

: pose notre sexe à admettre des adorateurs trop souvent indignes de ! notre attention.

j ■ — Mais comment distinguez-vous les liaisons du cœur de celles que i produit l'imagination?

— Quand le cœur domine, rien de plus facile à découvrir. C'est un sentiment jirofond (|ui prend naissance dans les rapports prolongés et

I les occasions qui mettent en évidence la vérité du caractère ; ces sortes d'attachements sont les seuls qui résistent aux tristes épreuves

I de ce monde.

I — Supposons qu'Emilie fût l'objet des poursuites du colonel Egerton, quel moyen mettriez vous en œuvre, ma sœur, pour détruire ï'iuflucncc qu'il acquiert de jour en jour, je le reconnais, sur Jane?

— Je ne peux pas supposer un tel cas, répliqua gravement mistress \Vilson , ou mes tendres soins ))Our l'éJucation morale d'Emilie eussent été en ])ure perte. Emilie mourrait dans les mêmes circonstances

I où Jane s'éveillerait seulement d'un rêve pour n'être que malheureuse. j Je crois (|iie Jane pourra faire uue evcellenle IVnimeet mère, mais elle est si souvent sous l'iiiflucnce île sou imagination qu'elle laisse rarc- I ment à son cœur l'occasion de développer ses qualités. L'adulation lu I est dcvinue nécessaire. L'homme qui la llattera adroitement sera sûr I de gagner son estime; cl quelle est la femme qui n'aimera point

(PRÉCAUTION

l'iiomme que son imagination a orné de toutes les qualités, dont il ne possclc que l'apparence superficielle ?

— Je ue comprends pas bien comment vous pourriez arrêter ces tristes conséquences d'affections imprévoyantes? dit lady Moselcy.

— Los prévenir vaut mieux que de chercher à les guérir. Je commencerais p.ir inculquer dans l'esprit d'une jeune fille des sentiments, des principes, qui diminuassent au moins le danger de la séduction ; et le meilleur moyen d'empêcher des liaisons inconvenantes, c'est d'éloigner de son intimité tous les sujets qui en sont indignes. Et en dernier lieu, ajouta mistrcss Wilson avec un sourire amical, comme elle se levait pour se retirer, je ue craindrais pas d'être impolie dès qu'il s'ajirait de sauvegarder le bonheur d'une enfant confiée à mes soins.

Le marchand Jarvis et ses deux filles.

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