‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 181 sur 253 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Francis, avec l'ardeur d'un amoureux, eut bientôt terminé les arrangements nécessaires à son installation. La cure était d'un bon rapport, le recteur se proposait d'y ajouter une somme annuelle assez considérable, prélevée sur la fortune de sa femme, et sir Edward avait pour chacune de ses filles vingt mille livres sterling dans les fonds publics. Le jeune couple était donc plus qu'abondamment pourvu pour les nécessités et même les superfluités de la vie. Le docteur Yves unit donc les amoureux à l'autel de l'église du village en présence de sa femme et des proches parents de Clara. Jane et Emilie furent demoiselles d honneur dans la cérémonie. John avait eu carte blanche pour le choix des deux jeunes gens. Il avait écrit à ce sujet à son parent lofd Chatterton, qui résidait à Londres, et qui déclina l'offre, exprimant ses sincères regrets de ce qu'un accident l'empêchait d'être l'un des garçons d'honneur de sa sœur; mais qu'il s'empresserait de leur rendre une visite de congratulation aussitôt que sa santé lui permettrait le voyage. Cette réponse n'était arrivée que la veille du mariage. Jane s'était écriée triomphante : — Je vous avais bien dit que c'était maladroit d'envoyer si loin pour une occasion aussi rapprochée ! Que faire maintenant? Ah! John! John! vous êtes un fab.'icant de complots avortés.

— Et vous, Jane, vous faites des complots qui réussissent, répliqua froidement John prenant son chapeau pour quitter le salon.

— Oii allez-vous, mon fils? ditle baronnet, qui le rencontra à la porte.

— A l'évêché, mon père, pour demander au capitaine Jarvis de nous servir de garçon d'I.onneur pour la cérémonie de deaiain, car Chatterton a Ijil une chute de cheval et ne peut venir.

— John!

— Jane!

— Je vous déclare, dit Jane avec indignation, que si vous prenez le capitaini- Jarvis, Clara devra se passer de moi et choisir une autre demoiselle d'honneur; je ne veux pas être accouplée r.u cipitaine Jarvis.

— Vos pkiisunicries, John, dit sa mère avec dignité, sont hors de saison. Le colonel Egerton est une personne bien plus convenable sous tous les rapports, et je désire que vous lui en fassiez la demande.

— Vos désirs sont des ordres pour moi, ma mère, dit John s'éloignant aussitôt.

Le colonel se déclara trop heureux de pouvoir rendre service à un genti'homme qu'il respectait comme Mr. Francis Yves, il accepta, et fut la seule personne présente à la cérémonie qui n'appartint pas aux deux familles par les liens du sang. A la sortie de l'église Francis fit monter sa femme dans sa propre voiture, et ils partirent pour leur nouvelle résidence au milieu des souhaits des paroissiens et des prières de leurs amis pour leur futur bonheur.

Le colonel en dépit des injonctions de mistress Jarvis et de ses filles d'être de retour immédiatement après la cérémonie, pour leur donner des détails sur la toilette de la miriée et sur les circonnstances particulières du mariage, accepta l'invitation du baronnet de dîner au manoir; Emilie se retira aussitôt dans sa chambre, et lorsqu'elle reparut à l'annonce du dîner, ses yeux rouges et la pâleur de ses joues témoignèrent du chagrin qu'elle éprouvait de se trouver séparée d'une sœur chérie. Jane seule et le colonel conservèrent assez cle liberté d'esprit pour faire à table les frais de la conversation. John lui-mêmi', le gai et léger John, fut surpris plusieurs fois par sa tante les yeux pleins de larmes en contemplant le siège vacant que par habitude on avait mis à la place occupée jadis par Clara.

Le baronnet et sa femme restaient à la table, mais ne mangeaient pas.

Les soins et les attentions du colonel Egerton envers la mère et la fille, furent remplis de délicatesse au point que, lorsqu'il fut parti, mistress Wilson convint qu'il était doué d'une merveilleuse faculté de se rendre agréable, et qu'en définitive il pourrait peut-être devenir un parti assez convenable pour Jane. S'il eût été question d'Emilie elle n'eîit pas cédé aussi facilement à celte impression passagère.

Peu de temps après le dîner une voiture de voyage convenablement escortée s'arrêta à la grille, et le bruit des roues attira tous les membres de la famille vers une des fenêtres.

— C'est une couronne de baron, s'écria Jane jetant un coup d'oeil sur Us panneaux de la voilure.

Uiss Emilie Moselcy.

— Ce sont les Chatterton , continua son frère quittant brusquement le salon pour aller à leur rencontre.

La mère de sir Edward clait une fille de cette famille et sœur du grand-père du lord actuel. Les rapport; intimes n'avaient pas cessé entre sir Edward et son cousin, quoiqae leur manière de; vivre et leurs goûts différ.issent de beaucoup. Le biron avait été courtisan et coureur d'enip'ois ; ses propriétés , érigées en majorât et que par conséquent il n'avait pu aliéner, ripportaient environ dix mille livres sterling, qu'il avait dépensées largement ainsi que les produits de son emploi dans les afl'iires du gouvernement: le tout absorbé au bout de l'année sans lui permettre de rien mettre en réserve pour doter ses filles. Il était mort depuis deux ans en laissant à son fils le soin de souteni ras mère et ses deux sœurs. L'argent ni le plaisir n'étaient le culte

l'Iil.CAUTIOIV.

da jrunc lord. Dt'vouo sinni-romerit Ji sa mère, qu'il ndorait , son pic-

•iiiiir uc'.e ;.viil l'io de lui .issiircr 2,0110 livres de revenu .inniiel et d'éconoiiii>ei' une |iareilie soiiiiiie pourrétiliissenient de ses sœurs. Colle lioiion^lile (lélermin.ilioii diminua consiilénblement ses ressources ; nmis comme ils vivaient tous trois réunis , et que sj mère él.iit en réalilé une femme d'or<lre, ils conservaient un train de fortune assez reioectable. l,c fils désir.iil liien imiter sir Edward Moseley en afVer- .uiaot, l'our quelque temps du moins, s.'i maison de Londres, mais sa mère avait toujours rejeté celle proposition avec liorrcur.

— (Chatterton voulait renoncer à cette maison au moment où elle peut nous devenir très-nécessaire, ajouta-t-elle s'.idressant à mistress V\'illson et lui désignant iln regard ses deux hlles. Celait en effet sur un élalilissement avanlageuï que li mère prévoyante comptait pour rétablir la splendeur de sa maison. I,a fimille de sir K<l\vird n'était pas élrancère à ses projets. M. Benlield était riclic et John Moseley un jeune homme très agréable : les noces sont la sai^ou des amours, avait pensé la prudente douairière, et Grâce est fort jolie. Chilterto ', qui ne refusait jamais à si mère ce qu'il était en son pouvoir de lui accorder, et qui se monlr.sil plein de condescen lance lorsqu'il s'agissait d'une visite au manoir, se laiss* fjcil-ment persuader que son épaule allait mieux; el i's avaient quitté la ville la veille du mariage, espérant arriver à temps, sinon pour la cérémonie, au moins pour les réjouis.sances qui en sont ordinairement la suite.

Il n'ciislait aucune sirailiiude dégoûts ni individuelle entre ce jeune lord et l'héritier du baronnet. La beauté de Chatterlou était presque' féminine : sa peau, sa couleur, ses yeux, ses dents eussent été enviés par plus d'une jeune fille , et ses manières étaient timides et réservées. Néanmoins leur intimité s'était formée au collège et s'étùt conservée depuis autant probib'.ement par le» conlr,:diclions de leurs caraclères que par toute autre cause. Avec le baron John était plus calme qu'à l'ordinaire; avec John Chatterton était pus vif et moins timide. Mais le charme secret qui maintenait la supériorité de John sur le jeune pair dérivait de sou profond respect et de son affection sans bornei pour sa plus jeune sœur Emilie. Nul rêve de bonheur, nul l.orizon de richesse ne traversait l'imagination de Chatterton sans que la fée dispensatrice de sa faveur ne lui apparût sous les traits de la belle et de la douce Emilie. L'arrivée de celle famille fut une heureuse diversion à la tristesse et au vide qu'avait laissés dans les esprits le départ de Clara, et ils furent accueillis avec joie et bienveillance.

Les deux honorables misses Chatterton étaient jolies, mais la plus jeune surtout re;iroduisait exactement les traits de son frère; elle était aussi la favorite préférée d'Emilie Moseley, sans toutefois que cette dernière se départit de son affection pour ses propres sœurs. Elle rencontrait dans Grâce Chatterton le mêmes goûts , le même ciractère qu'elle avait elle-même ; aussi la préférait-elle à toutes les amies et connaissances qui formaient le cercle des léunions du manoir.

Jane avait un moment choisi Catherine pour son amie et sa confidente, mais celle-ci n'avait pas résisté à l'épreuve; pour q-ielque temps l'amour du blason les avait réuiiios , mais !ç désir de s'instruire s'était arrêté chez sa compagne à la distinction entre la couronne en perlé du baron et les feuiliesd'.:che de 1 . couronne de duc. Jane avait renoncé à pousser plus loin son enseignement, et cherchait un nouveau candidat lorsque le colonel £gt;rtou s'était présenté dans le voisinage.

— Je regrette sincèrement, lady Moseley, dit la douairière faisant son entrée dans le salon , que l'accident survenu a Chatterton ncuà ait empêchés d'arriver a temps pour la cérémonie. jNous nous sommes mis eu roule aussitôt qu'Astley Cooper eut iléclaré qu'il pouvait voyag-r sans danger.

— Je suis trè»-sensible «votre empressement, répliqua la gracieuse châtelaine ; i;oui som:rics toujours heureux d'avoir autour de nous nos amis, et smlout vou; et votre aimable famille. Nous avons heureusement trouvé un reuiii'açanl jiour voire iils pour conduire les jeunes gens à l'autel. Permutliz-moi de vous présealer notre ami le colonel E;jerton , et, ajoita-t-elle à voix basse et avec une certaine emphase, l'héritier de sir Edward.

Le colonel salua ;ivec grâce , et la douairière, qui au premier mot de sa conversation s'était contentée de faire une courte révérence , s'incina profondément en apprenant la brillante perspective du jeune homme Elle chercha des yeux ses deux filles comme pour les amener instinctivement en ligne de balaiiie, selon l'expression des malelols.

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