‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 188 sur 253 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Lady Chatterton, convaincue qu'il fallait attendre que l'admiration de John Moseley pour sa plus jeune fille eût fait plus de progrès, accepta une invitation k la maison de campagne d'un genlilliomme de h;.ule noblesse et laissa Grâce avec ses amis, qui avaient manifesté le désir de la garder auprès d'eux. Elle se mit donc en route le jour suivant accompagnée seulement de Catherine sa complice en ruses matrimoniales.

Gr.îrc Chatterton était timide «t douée d'une grande sensibilité et du sentiment de dignité qui conserve à la femme celte fleur de pudeur mille fois plus attractive que l'abandon calculé. L'œil le moins clairvoy;.nt n'eût pas manqué de découvrir la préférence qu'elle accordait dans son aflVction au frère d'Emilie, et pourtant, elle apprit avec peine que sa mère et sa sœur allaient la livrer il sa seule défense. Mais les ordres de lady Chatterton étaient péremploires, il fallait se soumettre. Néanmoins toutes les fibres délicates se révoltèrent en elle. Sans le maii.ige de Clara elle n'eût jamais pu se résoudre i> séjourner au manoir; mais y rester lorsque toute sa famille s'éloignait et se trouver tous les jours en présence d'un homme qui n'avait ])as encore sollicité cet amour qu'elle n'avait ]iu dissimuler à ses yeux, c'était humiliant, dégradant. Comment faire pour y échapper?

On dit que les femmes sont fertiles en inventions lorsqu'il s'agit pour elles de sauveg.irder leur amour-iiropre, ou de réaliser des projets de plaisir ou même de malice... Cela peut être vrai... C'est vrai même quelquefois... Mais celui qui éciit ces pages est homme, et il est heu-

reux de pouvoir rendre une fois justice à la loyauté et k la pureté féminines, (iràce Chatterton, pour échapper h la situation pénilile dais laquelle on voulait la placer malgré elle, proposa ii Emilie une visite au presbytère de liolton. Celle-ci, trop innocente pour soupçonner li s motifs de sa cousine, fut heureuse de saisir l'occasion de jiasser quinze jours auprès de sa sœur Clara et de jouir du calme et de la solitude qui allaient succéder au bruit tt à l'agitation ciusés par le mariage. Eu conséquence les deux jeunes filles accompagnées par niistres? Wilson quittèrent le manoir le même jour que la douairière. Francis et Clara accueillirent avec joie leurs amies et les installèrent aus.itôt dans la maison. Le docteur Yves et sa femme étaient allés pour quelque temps chez un parent qu'ils avaient coutume de visiter tous les ans, ce que le

mariage de leur fils avait empêché jusqu'alors. B devint presque

désert et le champ resta seul au colonel Egerton. La saison d'été était arrivée et la campagne dans toute la richesse de la végétation semblait prédisposer l'espoir et le cœur aux passions tendres et généreuses. Lady Moseley, toujours préoccupée du décorum et des convenances, laissait cependant la liaison du colonel avec sa file Jane se développer de jour en jour, sans que celui-ci parût prêt à s'expliquer et à formuler une demande en règle.

John Moseley avait découvert l'heure exacte du déjeuner au presbytère de ISolton , le temps qu'il faudrait aux chevaux d Egerton pour ]Mrcourir la distance entre celte maison et le manoir; en conséquence, la sixième matinée après le départ de sa tante, John se débarrassa de la société du colonel, et ses jolis chevaux bais prirent au grand trot la route qui y conduisait.

— John! dit Emilie lui tendant affectueusement la main et souriant malicieusement , il faut prendre des leçons de Franck pour conduire vos chevaux ; vous avez tourné un peu plus que l'épaisseur d'un cheveu, je crois.

— Comment se porte Clara, dit rapidement John saisissant une petite main, qu'il baisa, et la tante Wilison?

— Bien toutes deux, et en promenade par cette belle matinée.

— Comment se fait-il que vous n'êtes pas avec elKs, et qu'elles vous aient laissée seule ?

Le caïKloiue Jarvis.

— Grâce me quitte k l'instant même.

Ma foi, Emilie, dit .lohn s'installant dans un f.iuleuil elles

yeux fixés sur la porte d'entrée, je viens dîner avec vous; je me suis souvenu que je devais à Clara une visite, et je me suis arrangé pour planter l.i le colonel.

Clara sera heureuse de vous voir, cher John , ainsi que ma tante

et moi aussi. El elle écarla les du veux de son Iront, qui était humide de chaleur.

— El pourquoi pas Grâce aussi ? demanda le frère Uni soit peu

alarmé. , , ,

— Et Grâce aussi, j'imagine; mais la voici, pour vous répondre

elle-même.

PRÉCAUTION

• Grâce parla peu à son entrée, mais ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé , et elle parut si contente, si heureuse, qu'Emilie lui dit d'un ton atïectueux :

— Je savais que l'eau de Cologne vous a fait du bien à la tête.

— Miss Chatterton serait-elle malade ? demanda John avec intérêt.

— Un léger mal de tète ; mais je me sens beaucoup mieux.

— C'est le manque d'air et d'exercice, le phaéton nous contiendra tous trois; courez, petite sœur, mettre votre chapeau, poussant Emilie hors de la porte tout en parlant , dans quelques minutes les chevaux auront soufflé et pourront repartir.

A deux milles environ du presbytère, un obstacle les arrêta.

— Ce monsieur aurait bien dû ranger son tilbury de côté.

Un petit groupe composé d'un homme, d'une femme et de plusieurs enfanU était rassemblé sur le côté de la chaussée , le propriétaire du tilbury était descendu et leur parlait pendant que le phaéton s'avançait au grand trot des chevaux lancés à fond de train.

— John , s'écria Emilie effrayée , vous ne pourrez jamais passer là, vous allez nous verser!

— Il n'y a pas de danger, chère Grâce , dit le frère s'ifforçantde retenir ses chevaux. Il y réussit en partie, mais pas assez pour empêcher l'équipage de s'engager dans la partie étroite de la route , oii une pierre heurta violemment la roue et brisa plusieurs jantes.

Le gentilhomme s'empressa d'accourir à leur aide... c'était Denbigh.

— Miss Moseley, s'écriat-il d'un son de voix qui trahissait le plus tendre intérêt, vous n'êtes pas blessée, j'espère ?

— Non! non! dit Emilie respirant fortement , mais j'ai eu bien peur; et, prenant sa main, elle s'élança de la voiture.

Miss Chatterton avait attendu paisiblement en apparence le secours de John ; sa chère Grâce avait tremblé dans tous ses membres , mais plus tard elle se moqua d'Emilie pour s'être montrée si eftVayée lorsqu'il y avait si peu de danger. Les chevaux n'étaient pas effrayés , et au moyen de quelques courroies tout fut remis en état.

Emilie restait sur la route et ne paraissait pas tentée de recommencer une nouvelle épreuve.

— Si monsieur Moseley, dit modestement Denbigh , veut prendre ces dames dans

son tilbury, je ramènerai au manoir le phaéton , qui n'est pas assez sur pour un si lourd fardeau.

— Non ! non ! Denbigh , dit froidement John , vous n'avez pas l'habitude de conduire des animaux fougueux comme les miens , ce serait dangereux pour vous; mais ayez l'obligeance de prendre Emilie avec vous; Grâce Chatterton n'a pas peur, j'en suis sûr, de ma manière de conduire, et nous rentrerons tous dans le meilleur ordre possible.

Grâce tendit, sans trop savoir ce qu'elle faisait, sa main à John, qui l'aida à remonter dans la voiture ; Denbigh attendait paisiblement qu'Emilie voulût bien donner son assentiment à l'arrangement de son frère. La jeune fille, incapable d'affectation, prit place dans le tilbury, rougissant jusqu'aux yeux de la nouveauté de sa situation. Denbigh , avant de partir, tourna les yeux sur le petit groupe, qui pour la première fois attira l'attention de John. Celui-ci demanda ce qu'ils faisaient là. C'était une triste histoire de misère : le mari, jardinier d'un propriétaire dans le comté voisin, avait été renvoyé à cause de la difficulté des temps pour faire place à un parent de l'intendant qui cherchait une situation. Mis subitement à la porte avec une femme et quatre enfants , sans seulement recevoir huit jours de gages pour vivre jusqu'à ce qu'ils se fussent replacés, ils se dirigeaient vers une paroisse voisine oii ils auraient droit à l'assistance publique. Mais les enfants pleuraient et demandaient du pain , et la mère, qui nourrissait, s'était accroupie sur la route incapable de marcher plus longtemps et

L'Iionnéte i-eier Johnson intendant de M Benfiela.

tombant de fatigue et de faim. Ce simple récit de misère amena des larmes dans les yeux d'Emilie et de Grâce. :\Iourir de faim ! l'appel était irrésistible John oublia ses chevaux bais, il oublia Grâce ellemême aux paroles de la pauvre femme, qui venait d'être rappelée à la vie au moyen de quelques vivres que Denbigh était allé chercher dans un hameau voisin. John tira de sa bourse quelques guinées qu'il donna en tremblant à la famille malheureuse. Grâce ne l'avait jamais vu si Jbeau , sa physionomie brillait d'un éclat extraordinaire de bonté et de sensibilité. Denbigh attendit patiemment que Moseley eût pavé son tribut charitable pour répéter d'un ton grave les indications qu'il avait données à la pauvre famille pour arriver promptement au villa^'e voisin. L'image de cette famille en détresse poursuivit Emilie jusqu'au retour de la promenade. Son cœur était charitable et généreux à l'excès comme celui de son frère ; et, eût-elle été prévenue de la rencontre le jardinier eût récolté une double moisson d'aumônes. Une pensée pénible vint à son esprit : que Denbigh ne s'était pas montré libéral.

L'homme avait laissé voir, d'un air assez mécontent et comme contraste à la pluie d'or répandue par John, une simple demi-couronne qu'il tenait du jeune homme. Celui-ci n'avait pas eu l'air de faire attention au geste inconvenant du mendiant , mais lui avait délivré ses renseignements avec la même bienveillance. Une demicouronne !... c'est bien peu, pensait Emilie, pour une famille mourant de faim ! Mais peut-être n'est-il pas aussi riche qu'il mérilc de l'être!.... C'était la première fois qu'elle pensait à sa position matérielle : elle le savait officier dans l'armé* mais elle ignorait quel rang il y occupait ou à quel régiment il appartenait. 11 avait souvent parlé dans sa conversation des moeurs et coutumes des différents peuples qu'il avait visités. Il avait servi en Italie, dans le nord de l'Europe , dans les Indes occidentales , en Espagne.

Quant à ses actions personnelles, il s'était toujours tenu dans uce réserve et renfermé dans un silence tout à fait incompréhensibles , et plus particulièrement encore sur la partie de son histoire qui se rattachait à son séjour dans ce dernier pays. La même impression s'était produite parmi tous les membres de la famille, mais dans la crainte de réveiller la circonstance fatale de la mort subite de son père, tous s'étaient abstenus de lui adresser la moindre question à ce sujet.

Quoiqu'il parût un peu préoccupé à la promenade, il s'informa affectueusement de sir Elward et de tousses amis. Comme ils approchaient de la maison, il ralentit peu à peu le pas de son cheval, et sortant une lettre de sa poche :

— J'espère, dit-il, que miss Moseley ne me trouvera pas inconvenant de m'être chargé pour elle d'une lettre que lui adresse son cousin lord Chatterton. Il m'en a prié avec tant d'instance, que je n'ai pas cru devoir lui refuser ce service. Chatterton, ajouta-t-il en riant tristement, est trop profondément amoureux pour renoncer à ses espérances.

Emilie prit la lettre avec émotion. — En traversant lagiiile, Denbigh, ajouta : — Je désire sincèrement, mis Moseley, de n'avoir pas offensé votre délicatesse... Lord Chatterton m'a fait bien malgré moi son confident, je crois inutile de vous dire que ce secret restera entre nous trois.

— Je n'en doute pas, monsieur Denbigh, répliqua Emilie à voix basse. La voiture s'arrêtant, elle s'empressa d'accepter la main de son frère pour en descendre.

— Eh bien, ma sœar, s'écria John en riant, il paraît que Denbigh est un disciple de Franck pour ménager les cheveux : il n'y a pas le plus petit dérangemeut dans votre coiflfure. Nous pensions, Grâce et moi, que vous n'arriveriez jamais.

John mentait un peu, car ni Grâce ni lui n'avaient pensé à d'autres

Ift

rnr.cAUTioN.

qu'à eui-mfmos. Emilie, sans nJpondrf , se reliin à l'ocarl pour lire la Ictiiedc Challorton.

I, Je profite du retour Je mon ami M. Deiiliigh vers colle lieureuse famille d'oii la raison me bannit, pour assurer mon aimable cousine de mon profond respect pour su personne, et pour la convaincre de ma rcconnais-.ï.nce ponr l'indulgence avec laipielle elle a accueillides scn- IJHienls qu'elle ne pouvait payer de retour. Je dois à la bonté, à la bienveillance, aux soins fraternels de mon véritable ami M. Oefcbigh d'à-' voir reconquis la paix de l'âme et la résignation que jr croyais avoir perdues pour toujours. A toute autre femme qu'à miss Kmilie IMoseley je ne parlerais pas avec tant de franchise. Ma bien-aimée cousine, vous trouverez en Denbigli un esprit, des principes, des goûts en rapport avec les vôtres : il ne peut vous avoir vue sans désirer de posséder un trésor envié de tous, et si j'ai un désir sincère au cour apri-s vous avoir perdue, c'est que vous puissiez apprendre à vous estimer l'un et l'autre et à acquérir ensemble le bonheur dont vous êtes tous deux dignes. Tel sera le vœu constant de votre affectionné

» CnATTr.RTON. >>

A la lecture de cette lettre, Emilie devint aussi confuse que si Denbigb lui-même eût été à ses pieds sollicitant cet amour que Chatterton le croyait digne de posséder; et lorsqu'il reparut en sa présence, elle osait à peine le regarder en face. Les manières simples et calmes de Denbigh l'eurent bientôt convaincue qu'il ignorait complètement le contenu de la lettre , et la remirent du trouble que lui avait causé de prime abord sa présence.

Francis à son retour fut charmé de rencontrer les convives qui se trouvaient réunis chez lui ; son père et sa mère n'étaient pas encore revenus de leur visite , et naturellement Denbigh resterait pour attendre leur retour. John promit de rester une couple de jours. Mr. Wilson connaissait le danger de laisser les jeunes gens sons le même toit ; mais le temps de ses visites expirait prochainement, et elle n'était pas fâchée d'avoir l'occasion de mieux apprécier le caractère de Denbigh.

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