‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 189 sur 253 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

— Je regrette, ma tante, dit Emilie lorsqu'elles se furent retirées pour la nuit, que Mr. Denbigh ne soit pas riche. Mr. Wilson, un peu surprise de cette remarque, regarda sa nièce qui rougit légèrement et lui raconta l'aventure du matin lui faisant observer la différence entre l'aumône de son frère et celle de Mr. Denbigh.

— Le don d'une somme d'argent n'est pas toujours un acte de charité, répliqua gravement Mr. Wilson; et le sujet en resta là.

Le lendemain matin , la tante , la nièce et Grâce se mirent en route de bonne heure pour la promenade ; Francis était parti pour ses visites régulières de consolation spirituelle. John était allé au manoir prendre ses chiens et son fusil , car on entrait dans la saison de la chasse. Quant à Denbigh, ou ignorait où il était allé.

Sur la grande roule, Mrs. Wilson pria sa compagne de la conduire au village , oii le jaivlinier avait dû arriver ; elles s'y rendirent en droite ligne. Frappant à la porte d'une chaumière de chelive apparence, elles furent introduites dans une pièce oii la femme du cultivateur qui occupait la maison se livrait aux soins du ménage. Elles expliquèrent les motifs de leur visite, et la femme leur répondit que la famille qu'elles cherchaient était dans la chambre voisine eu conversation avec un recteur, arrivé depuis un quart d'heure environ. — Je crois bien , mylady, que c'est le nouveau ministre qu'on dit si bon pour les pauvres et que je n'ai pas encore eu le temps d'aller entendre prêcher. Les dames trop discrètes pour interrompre Francis dans l'accomplissement de son pieux devoir acceptèrent les chaises poudreuses que leur offrait la bonne femme. Elles attendaient patiemment qu'il eût fini , lorsqu'une voix bien connue, pénétrant à travers la mince cloison qui les séparait de l'autre pièce , vint les convaincre qu'elles s'étaient trompées.

— Il résulte, Davis, de votre confession, dit Denbigh de sa voix douce , mais d'un ton de reproche , que vos actes fié (uenls d'intempérance ont servi de prétexte à l'intendant pour vous faire renvoyer.

— C'est dur tout de même, monsiLur, répliqua sournoisement le j;:rdinier, d'être ainsi jeté dehors avec une famille nombreuse pour faire place à un homme plus jeune et qui n'a qu'un enfant.

— C'est très-malheureux ])Our votre femme et vos enfants, mais c'est juste pour ce qui vous regarde. Je vous ai déjà prouvé que mes reproches cimes interventions ne sont pas inutiles. l'oitcz cette lettre à son adresse , c'est une nouvelle épreuve; si vous vous conduisez convena- Memenl et sobrement, vous serez bien rétribué. I.a seconde lettre obtiendra l'admission immédi.ite de vos enfants à l'école dont je vous ai parlé ; et maintenant je vous quitte avec cette dernière injonction de ne jamais oublier que les habitudes d'intempérance nous ôlcnt nonseulement les moyens de soutenir ceux qui ont le droit de compter sur nous, mais encore nous conduisent inévitablement a la misère cl peut-être au crime.

— Que Dieu bénisse Votre Honneur! s'écria la femme avec ferveui et fondant en larmes , pour ce que vous avez dit et pour ce que vous avez fait. Thom.is n'a liesoin que d'être éloigné de la tentation pour redevenir sobre ; pour honnête, je vous garantis (pi'il l'a toujours été.

— Je lui ai choisi une place où il n'aura pas Si craindre de mauvaises fréquentations: tout dépendra donc de sa conduite future.

Au premier mouvement de Denbigh pour s'en aller , mistress Wilson s'était levée de sa chaise, mais elle resta jusqu'i la fin de ses paroles, puis faisant signe à ses compagnes, elle fila la femme un léger présent en la priant de se taire sur leur visite et disparut aussitôt.

— Que pensez-vous maintenant de la charité di> votre frère , comparée à celle de M. Denbigh, Emilie? demanda la tanle pendant qu'elle regagnait la route pour rentrer à la maison. Emilie n'étiit pas accoutumée à entendre parler légèrement des moindres actes de son frère, mais dans la présente occasion elle se tut et se fut (irâce qui répondit timidement:

— Chère madame! M. Moseley fut très-libéral, et j'ai vu des larmes dans ses yeux lorsqu'il a tiré sa bourse.

— John est charitable par nature, reprit mistress Wilson avec un sourire imperceptible ; mais qu'est-ce que cela comparé à la charité raisonnée de M. Denbigh !

Grâce, si elle ne fut pas convaincue, demeura silencieuse elles dames continuèrent leur promenade jusqu'au tournant de la route qui cachait la chaumière à leurs yeux. Denbigh les avait rattrapées et la manière dont il les aborda convainquit mistress Wilson que la bonne femme ijvait gardé le secret.

En rentrant au presbytère elles trouvèrent John, qui , ayant renoncé à son amusement favori, préférait, dit il, jouir de la société des dames. Il s'étendit sur un sopha à peu de dislance de Grâce , tandis que Denbigh lisait à haute voix une délicieuse description de l'amour par Campbell dans sa (^ertrude de Kyoming.

Nous avons déjà parlé de la douceur et du charme de la voix de Denbigh. Sa lecture était expressive, surtout lorsqu'il s'arrêtait sur les passages les plus intéressants et les plus favorables à l'interprétation des sentiments qui l'agitaient. John avait subi l'influenee de cette lecture, et comme Denbigh fermait le livre il suivit Grâce dans l'embrasure d'une fenêtre, et s'adressant à elle avec tendresse il lui dit :

— Savez-vous, miss Chatterton, que j'ai accepté l'invitation de votre frère d'aller cet été dans le comté de Suffolk,pour vous importuner de ma personne et de mes chiens ?

— M'imporluner, monsieur Moseley 1 Jamais vous ni vos chiens ne sauriez m'iuiportuocr.

— Ah ! Grâce... et John alb.it devenir tout à coup sentimental, lorsqu'il apperçul l'équipage de lady Chatterton, qui, accompagnée de sa fille Calherine, allait au presbytère.

— Allons, bon! pensa John, voilà la mère Chatterton qui nous tombe sur le dos.

La douairière n'avait pas manqué d'observer la position significative qu'occupaient les deux jeunes gens à la fenêtre ; elle entra donc de bonne humeur, malgré le désappointement qu'elle venait d'éprouver dans sa dernière expédition en faveur de Catherine oii le gentilhomme qu'elle avait en vue s'était laissé prendre par une autre sirène agissant pour son propre compte et secondée par un peu plus d'esprit et beaucoup plus d'argent que Kale n'avait à lui apporter. Les compliments d'usage étsicnt à peine achevés, que, composant sur sa physionomie un sourire maternel, elle se retourna vers John et s'écria :

— Comment ! par une aussi belle journée vous n'êtes pas à la chasse, monsieur Moseley! je croyais que vous ne manquiez jamais un jour de la saison.

— 11 est encore de bonne heure, milady , répliqua froidement John légèrement alarmé.

— Oh! je vois ce que c'est; les dames ont-trop d'attraction pour un aussi galant chevalier. Comme, à part sa sœur, il n'y avait que Grâce qui pût exercer autant d'influence sur John, il n'y avait pas à se méprendre sur le but de la douairière ; John s'en aperçut vt répliqua :

— Après tout, vous avez raison, le temps est mignifique, je vais essayer de la chasse. Cinq minutes après, Carlo et Rouer sautaient autour de leur m:iitre, joyeux de sa décision. Grâce resta à la fonôtre jusqu'à ce que les derniers arbres eurent caché à ses yeux la vue du chasseur; puis elle se retira dans sa chambre et pleura.

Lady Chatterton n'était pas heureuse dans ses tentatives matrimoniales.

— Eh bien ! mon enfant, dit-elle venant s'asseoir près de sa fille, qui s'efforça de cacher ses larmes, irons-nous bientôt à la noce? Je pense que c'est chose arrêtée entre vous et M. .Moseley.

— Ma mère! dit Grâce et sanglotant, ma mère ! vous me briseï le cœur... j'en mourrai de chagrin.

— Dah! ma chère, reprit la vieille, qui ne crut voir qu'une timidité féminine d.ms les angoisses de sa fille, vous n'êtes qu'une enfant; sir lùhvard et moi nous arrangerons tout cela.

La pauvre fille, pâle et tremblante, se tordit les mains de lîésespoir et s'élançait vers sa mère pour la prier de ne pas faire une démarche aussi irréfléchie, mais elle avait déjà disparu; et la pauvre enfant retomba sur sa chaise, prévoyant une issue fatale à son amour.

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