CHAPITRE XVII
La matinée suivante toute la société, h l'exception de Denbigh, retourna au manoir. La douoii-'ère aitemliil imnatremmenl une occasionr
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de frapper un coup décisif; Grâce avait constamment traversé et déjoué ses plans par son obstination , et comme en définitive elle pensait que le jeune Moseley était sincèrement attaché à sa fille, et que la honte seule d'un refus le retenait de faire sa demande, elle voulait le mettre en demeure de se déclarer.
Sir Edward passait une heure tous les matins dans sa bibliothèque à régler ses comptes de maison ; c'est tk qu'elle vint le trouver un matin.
— Quel honneur, milady Chatterton , me procure cette visite particulière? dit !e baronnet lui oflVant un siège.
— En vérité , mon cousin , s'écria la douairière regardant autour d'elle avec une admiration affectée , cet appartement est bien commode.
La conversation ainsi engagée les conduisit insensiblement à faire l'éloge du goût de l'honorable lady Moseley, qui avait été une Chatterton. Profitant habilement de l'émotion du vieux gentilhomme pour placer quelques compliments directs, elle crut qu'il était temps de parler de l'objet principal de sa visite.
— Je vois avec plaisir, sir Edward, que la famille vous plaît assez pour vous faire désirer d'y accomplir un second choix; je souhaite qu'il devienne aussi judicieux que le premier.
— Je ne suis pas sûr de bien vous comprendre, milady , mais je serais heureux que mon interprétation fût conforme à vos désirs.
— Vous ne me comprenez pas?... peut-être après tout que ma sollicitude maternelle ma trompée... M. Moseley ne se serait sans doute pas avancé ainsi sans votre approbation.
— Je me suis toujours fait un devoir de laisser mes enfants libres dans leurs sentiments et dans leurs actions; j'espère néanmoins que vous faites allusion à son inclination pour Grâce.
— Certainement, sir Edward, dit la dame avec hésitation; je puis m'être trompée , mais vous devez comprendre les craintes d'une mère, et qu'on ne doit pas plaisanter avec les sentiments d'une jeune fille.
— Mon fils est incapable de plaisanter , surtout lorsqu'il s'agit de Grâce Chatterton ; s'il a fait son choix, il n'aura pas honte de l'avouer.
— Je ne voudrais pour rien au monde presser les choses... mais ce qui se passe pourrait empêcher d'autres jeunes gens de se mettre sur les rangs ; je suis mère, et si j'ai été trop prompte, votre bonté me pardonnera. En prononçant ces paroles, lady Chatterton porta son mouchoir à ses yeux pour essuyer des larmes qui ne coulaient pas.
Sir Edward trouva tout cela très-naturel, et il résolut d'avoir sur-lechamp un entretien avec son fils.
— John , vous n'avez pas de raison de douter de mon affection ni de ma volonté d'accomplir vos désirs; il est inutile de parler fortune à un jeune homme de vos espérances; vous pouvez à votre choix vivre ici ou occuper mon petit château dans le Wiltshire; je puis sans me gêner vous faire cinq mille livres sterling par an, et, s'il le fallait, votre mère et moi nous saurions encore nous imposer des privations pour ajouter à votre bien-être ; mais cela n'est pas nécessaire, je pense , nous possédons suffisamment et vous aussi.
Sir Edward, en quelques minutes, eût arrangé toutes choses à l'entière satisfaction de la douairière, si John ne l'eût interrompu tout à coup :
— A quel sujet me dites-vous tout cela, mon père ?
— Mais au sujet de Grâce Chatterton, mon fils !
— Grâce Chatterton , sir Edward ! qu'ai-jc à faire avec Grâce Chatterton ?
— Sa mère vient de me faire part de vos offres, et...
— De mes offres?
— De vos attentions , de vos soins , j'aurais dû dire, et vous n'avez rien à redouter de moi, mon fils.
— De mes attentions ! dit John avec hauteur; j'espère que lady Chatterton ne m'accuse pas d'attentions inconvenantes envers sa fille?
— Oh ! nullement inconvenantes, mon fils ; au contraire, elle en est enchantée.
— En vérité ! eh bieu, je ne suis nullement enchanté qu'elle se mêle d'interpréter des actes qui n'ont nullement l'importance qu'elle y attache»
Ce fut au tour de sir Edward d'être surpris, lui qui avait cru faire plaisir à son fils en accueillant les avances de la douairière ; mais, toute contrainte lui étant antipathique, il témoigna à son fils le regret de ce malentendu et le quitta.
— Non! non! dit John mentalement comme il arpentait la bibliothèque de son père; milady douairière, vous ne me prendrez pas ainsi par la gorge pour me marier à votre fille.
M. Bcnfield était resté plus longtemps que de coutume au château, et il désirait s'en retourner chez lui ; John saisit ardemment cette occasion, et dès le jour même, en neveu dévoué, il reconduisit son vénérable oncle au séjour de ses ancêtres.
Lady Chatterton s'aperçut, mais un peu tard, qu'elle avait dépassé le but, s'élonnant toutefois qu'un semblable dénoùment eût suivi des plans si bien conçus et si bien exécutés ; elle prit dès lors la résolution de ne plus se mêler des affaires de sa plus jeune fille avec l'héritier du baronnet.
Un plus long séjour au manoir devenant sans objet quant à présent, elle prit congé de ses hôtes et retourna à Londres pour retrouver son fils.
Le même jour, le docteur Yves et sa femme revinrent au presbytère, et Denbigh retourna demeurer sous leur toit. Les relations entre la famille du recteur et de sir Edward se renouèrent avec toute leur confiance et leur amitié primitive.
Le colonel Egerton commençait k parler de son départ, manifestant son intention de passer par L... à l'époque de la visite du baronnet à son oncle avant de rentrer en ville pour l'hiver.
L... était un petit village sur la côte, k un mille environ de Benfield-Lodge (résidence), et était devenu par sa nature et ses agréments le rendez-vous de la noblesse des environs à l'époque des bains de mer.
La précaution est un mot simple dans sa signification , mais variable à l'infini , suivant les moyens adoptés pour lui donner sa valeur. Une propension instinctive de notre nature nous porte à nous préserver des dangers, du besoin, des injures personnelles, de la perte de fortune ou de la réputation et de tant d'autres malheurs connus et inconnus; s'il existe quelques exceptions, elles ne servent qu'à confirmer la règle; cette disposition préservatrice de notre esprit tend surtout à entourer de tout le bonheur possible l'acte le plus important de notre vie... le mariage.
Le mariage est une loterie, dit-on , et, comme dans toutes les loteries, le nombre des numéros gagnants y est très-petit, et considérable est celui des perdants; et n'est-ce pas par notre inconséquence et ji.ir l'absence de cette précaution que nous attachons souvent aux choses puériles de la vie que nous rendons le mariage précaire et souvent malheureux? Nous faisons bon marché des principes pour rechercher la fortune. Les hommes se révoltent à l'infidélité des femmes, et la plupart d'entre eux ne possèdent ni principes, ni mœurs, ni religion.
Les caractères principaux de cette histoire sont doués pour la plupart de ces idées différentes de prévenir et d'écarter les maux. Mistress Wilson envisage comme première qualité dans le mari qu'elle désire pour si nièce celle d'être bon chrétien, et elle écarte avec le plus grand soin tous les soupirants qui laisseraient sur ce point le moindre doute dans son esprit. Lady Chatterton considère l'absence de fortune et de position comme le péché le plus impardonnable, et tous ses efforts tendent à écarter ce danger , pendant que John Moseley cherche, en véritable Anglais, à conserver son libre arbitre et l'indépendance de son choix, et fait tout ce qu'il peut pour empêcher la douairière de le marier avec Grâce, la chose au monde qu'il désire le plus ardemment.