CHAPITRE XVIII
Au bout d'une semaine, John Moseley revint de L..., et tout son bonheur parut concentré à abattre les oiseaux inofftnsifs du voisinage. Le besoin de locomotion le porta à prendre Jarvis pour compagnon dans ses excursions... Egerton et Denbigh venaient souvent au manoir, mais ils consacraient de préférence leurs loisirs à la société des dames. 11 y avait dans l'enclos du parc un petit bosquet qui depuis longtemps servait de retraite à la famille pendant les fortes chaleurs de l'été. Par une des plus belles journées de la saison, les dames, à l'exception de lady Moseley, retenue dans la maison par les soins domestiques, étaient rassemblées dans ce lieu paisible avec leurs deux chevaliers; Egerton s'était assis à terre aux pieds de Jane , et Denbigh sur un banc sous le berceau, placé de manière à contempler Emilie lorsqu'elle lui demandait quelques détails sur ses voyages en Egypte et sur les curiosités qu'il avait rencontrées. Nous les laisserons ainsi heureusement groupés pour suivre John Moseley et son compagnon à la recherche des perdrix et des faisans.
— Savez-vous, Moseley, dit Jarvis, qui, parce qu'il était admis à partager les plaisirs de John , se croyait déjà presque un favori , savezvous que ce M. Denbigh a dû se trouver heureux d'éluder aussi facilement ma provocation ; car s'il est militaire on ignore dans quelle bataille il a pris ses grades.
— Capitaine Jarvis, dit froidement John, moins vous parlerez de cette affaire, mieux cela vaudra pour vous ; rappelez Kowa.
Un des avantages de Jnrvis était de posséder une paire de jambes dont on pût entendre la locomotion à la distance d'un demi mille.
— Je reconnais, dit Jarvis avec humilité, que j'ai eu des torts graves envers votre sœur , mais ne pensez-vous pas qu'il est étrange tout de même qu'un militaire ne réponde pas à l'appel qui lui est fait?
— Sans doute que M. Denbigh n'a pas jugé cet appel convenable, ou peut-être votre réputation d'habileté était- elle parvenue jusqu'à lui-
Six mois avant son apparition à B...., le capitaine Jarvis était encore commis dans la maison de commerce de Jarvis-Baxter et C"= , et n'avait jamais manié d'autre arme à feu qu'une vieille espingole appendue à la cheminée de son père. En prenant la cocarde il avait brûlé , comme on dit, sa poudre aux moineaux pour faire du bruit, et encore n'avait-il réussi qu'à abattre une pauvre chouette qui mourait tranquillement de vieillesse dans le creux d'un arbre du parc de l'évêché. Dans ses promenades avec John il avait soin de faire feu eu même temps que son compagnon , et lorsque le gibier était abattu il ne manquait pas de s'en attribuer la gloire. Il avait une autre habitude , que J.ohii avait en vain essayé de lui faire perdre, c'était de jeter eu l'air
1111 ol)jel qiirlconquc , son chapeau par exemple, et de s'essayer à tirer iiu vol.
Comme la jourm'c était cxlic'menipiit chaude et que les oiseaux avaii'iit déserlt' Us champs, John reprit l.i roule du cliàtcau , et le capitaine commença son exercice de tir au chapeau.
— Voyez donc , Moseley , voyez ! j'ai touché la ganse , voilà un beau coup , vous n'en feriez pas autant !
— Je n'en suis pas bien sur, répliqua John glissant malicieusement une poignée de gravier dans son fusil ; mais je puis en essayer.
— Ça va ! s'écria le capitaine enchanté de voir John descendre à son niveau ; êles-vous prêt ?
— Oui ! jetez.
Jarvis jelta son chapeau; John fit feu et le couvre-chef du capitaine rebondit.
— L'ai-je atteint? demanda John, qui se remit paisiblement à charger son fusil.
— Je crois bien ! dit le capitaine d'un ton piteux , il ressemble mainlenart à une écumoirc ; mais, Moseley, votre fusil écarte, il y a une demi-douzaine de trous au même endroit.
— C'est vrai qu'il ressemble à une écumoire, dit John prenant le feutre ] our l'examiner, et on dirait, à la grandeur des trous, qu'il a dû f.iirc un long service.
Le bruit (les coups de fiisil annonça le retour des chasseurs , car John avait riiabilude de décharger ses armes avant de rentrer, et Jarvis l'imitait jiour suivre la règle.
— M. Denbigh, dit John déposant son fusil, le capitaine Jarvis a enfin réussi à abattre son chapeau.
Denbigh sourit sans répondre, et le capit.iine, ne voulant pas entamer la conversation avec un hoQime à qui il avait été obligé de faire des excuses, entra dans le banquet pour montrer au colonel l'état piteux de son chapeau ; pendant ce temps John se dirigea vers une petite f ource pour étancher sa soif. L'interruption de Jarvis était inopportune, J.ine racontait au colonel un incident particulier de son enfance qui jiiiraissait l'intéresser vivement; caressant le faible du capitaine, il étendit le bras et lui dit :
— Tenez , capitaine , voilà un de vos plus grands ennemis : une buse. Jarvis jeta son chapeau à terre , et courut comme un écolier hors du
Wîquet; il saisit dans sa précipitation le fusil de John Moseley et le ■ liargoa a halle. Biais, soit que la buse l'eût vu ou reconnu, soit que quelque autre chose eût attiré son attention , elle s'élança de la basse- < our du baronnet et fut bientôt hors de vue. Voyant l'occasion manquée, le capitaine reprit le cours de ses idées, déjiosa le fusil oii il l'avait pris et ramassa sou chapeau.
— John, dit Emilie s'approchant affectueusement de son frère, vous avez eu tort de boire ayant si chaud.
— Prenez garde à vous , petite soeur, s'écria John en riant, et, pren- nt son fusil adossé à un arbre, il la coucha en joui».
Jarvis s'était rapproché d'Emilie pour l'apitoyer sur le sort de son chapeau , et se trouvait placé à quelques pas ; reculant tout à coup hors, de la portée du fusil , il dit avec terreur : — Il est chargé !
— Arrêtez ! s'écria Denbigh, qui s'éhnça aussitôt entre John et sa sœur. Au même instant le coup partit, Denbigh tourna la tête vers Emilie, la contempla un moment avec une expression de tendresse,
de bonheur et de tristesse en même temps un de ces regards dont
(lie conserva toute la vie le souvenir, et tomba à ses pieds.
Le fusil s'échappa des loaius insensibles du jeune Moseley. Emilie tomba privée de connaissance à côté de sou sauveur. Mistrcss Wilson et Jane semblaient pétrifiées de stupeur. Le colonel seul conserva la présence d'esprit nécessaire pour aviser aux moyens les plus prompts de secours ; il examina Denbigh : les yeux du blessé étaient ouverts et rcsl.iient fixés avec intensité sur le corps inanimé d'Emilie.
— Laissez -moi, colonel! dit-il s'esiuimant avec diflicidté et montrant du doigt la source d'eau, secourez miss Moseley... Votre chapeau... votre chapeau !
Habitué à de semblables scènes, Egerton s'élança vers la source et eut bientôt rappelé Emilie à la vie, les tendres soins de Jane étaient concentrés sur sa sœur, tandis que mistress Wllson , remarquant que sa nièce n'avait reçu d'autre douleur que de la commotion , aida John à soulever le blessé.
Denbigh demanda qu'on le transportât à la maison, et Jarvis courut chercher du secours. Une demi-heure plus tard le jeune homme était étendu sur un lit dans la maison de sir Edward , attendant l'homme de l'art qui allait prononcer sur son sort. Kieu n'avait été négligé k ce sujet, et des messagers étaient partis en toute liàle, les uns vers les casernes de F , les autres vers la ville , à la recherche de chirurgiens. Sir Edward s'assit au chevet du jeune blessé , tenant une de ses mains dans les siennes et tournant parfois ses yeux pleins de larmes et de reconnaissance vers sa fille si miraculeusement sauvée, pour les reporter sur le visage de celui qui avait bravement présenté sa iioilrinc au plomb meurtrier. Les prières de tous ceux qui se trouvaient rassemblas autour du lit étaient ferventes et sincères. Denbigh demandait fréquemment et avec anxiété après le docteur Yves; mais le recteur absent <lc la maison pour rendre visite à un de ses paresseux malades, n'arriva que tard dans la soirée. Trois heures après l'accident, le docteur Blak, cUirurgicu du régiment caserne à V , arriva au chAleau et procéda
aussitôt à l'examen de la blessure. La balle avait pénétré le sein droit et traversé le corps ; il fut facile d'en faire l'extraction, et le docteur déclara a la famille que le cœur et les poumons n'avaient pas été atteints. La balle était très-petite, et le seul danger à craindre proviendrait de la fièvre; il prit toutes les mesures nécessaires pour en atténuer les efl'els, et garantit que, si le délire n'était pas trop violent, il ne faudrait pas plus d'un mois pour le rétablissement complet du patient.
— Mais, continua le chirurgien avec l'indifférence endurcie de sa profession, le gentilhomme réchappera d'un bien grand danger, un demi-pouce plus haut ou plus bas réglait ses comptes avec ce monde.
Cette information rassura la famille, et des ordres sévères furent donnés pour que l'on gardât le plus profond silence, afin de maintenir le paient dans le repoî et dans un sommeil réparateur s'il était possible.
Le docteur Yves entra aussitôt après le départ du médecin. Mistress Wilson n'avait jamais vu le recteur dans une si grande agitation et si peu maître de lui-même.
— Vit-il encore ? y a-t-il de l'espoir ? où est George ? s'écria-t-il en saisissant la main de mistress \Vilson, qui lui rendit compte du rapport du chirurgien et des espérances qu'il leur avait laissé entrevoir.
— Dieu soit loué I dit le recteur d'une voix étouffée, et il se retira précipitamment dans une autre pièce. Mistress Wilson le suivit en silence cl le trouva à genoux, dans l'attitude de la prière, un torrent do larmes inondant son visage. En vérité, pensa la veuve se retirant inaperçue , un jeune homme capable d'exciter un si haut intérêt dans l'âme du docteur Y'vcs doit en être digne.
Lorsque Denbigh apprit l'arrivée de son ami, il désira l'entretenir seul ; leur conférence fut courte , et le recteur retourna chez lui plein d'espoir, promettant de revenir de bonne heure le jour suivant.
Pendant la nuit les symptômes s'aggravèrent, et le délire s'empara du patient avec uue intensité effrayante , qui réveilla les craintes de ses amis.
— Que pensez-vous de lui , mon bon monsieur ? dit le baronnet au médecin avec une émotion que le danger de son plus cher enfant n'eut pas surpassée.
— Il est impossible de rien prévoir encore, sir Edward, il refuse toute médecine ; et , à moins que la fièvre ne le quitte, il nous reste peu d'espoir.
Emilie pendant ce dialogue écoutait, pâle, inanimée; ses mains croisées l'une dans l'autre trahissaient l'angoisse convulsive de sa douleur. Elle avait vu préparer la potion qu'il importait tant que Denbigh pût prendre, elle se glissa lentement auprès du lit, et saisissant le verre, elle hésita une ou deux fois ; puis sa pâleur disparaissant tout à coup , elle s'écria avec un accent de douce persuasion :
— flionsieur Denbigh! cher Denbigh... me refuserez-vous... moi, Emilie Jloseley, à qui vous avez sauvé la vie?'
— Emilie Moseley ! répéta Denbigh paraissant revenir à la raison , est-elle sauvée ? je la croyais tuée... morte ; puis la mémoire lui revenant lentement , il la fixa attentivement, ses yeux perdirent peu à peu leur caractère hagard , ses muscles se relâchèrent , il sourit et prit de ses mains tremblantes la potion qu'il but lentement. Les soins redoublèrent autour de lui, la fièvre diminua insensiblement, et lorsijue l'aube du jour parut, le blessé tomba dans un profond sommeil. Le médecin pensa qu'il était nécessaire qu'Emilie restât près du lit une partie de la journée, et plus d'une fois ses joues se couvrirent d'un riche incarnat en entendant les expressions ardentes qui s'échappaient des lèvres du patient. Ses discours étaient incohérents , il parlait de son père , de sa mère, souvent aussi de sa pauvre Marianne abandonnée , témoignant i'alïoction la plus tendre pour ce dernier nom; et se reprochant de l'avoir quittée, il prenait parfois Emilie pour elle et la suppliait de lui pardonner, énumérant les souffrances qu'il avait éprouvées loin d'elle, promettant de retourner et de ne plus la quitter ; puis, prononçant le nom d'Emilie , qu'il qualifiait des épilhètes les plus tendres , il jurait de l'aimer toujours. Tant de sensations diverses épuisèrent les forces de la jeune fille, qui fut obligée de céder sa place à mistress Wilson et de se retirer pour prendre un peu de repos.
Le jour suivant le sommeil de Denbigh fut plus calme, il s'éveilla enfin avec toute sa présence d'esprit ; la fièvre l'avait quitté, et le médecin annonça sa guérison certaine. Jamais nouvelle ne fut reçue avec plus de reconnaissance pour tous les membres de la famille Moseley; Jane elle-même avait oublié son amant pour reporter toutes ses sympatliies sur l'homme qui avait sacrifié sa vie pour sauver sa sœur bicnaiméc.