‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 197 sur 253 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Dans la première quinzaine qui suivit leur arrivée à la résidence , mistress Wilson el Emilie rendirent de fréquentes visites à l'ermitage de leur nouvelle amie, et chaque entrevue successive produisait une impression plus favorable au caractère de la belle Espagnole. Elles apprirent avec surprise qu'elle était protestante et qu'elle le devait aux infortunes de son enfance. Un matin, tUes la trouvèrent en larmes, tenant un livre dans sa main et résistant aux efforts de dona Lorenza pour la sonsoler. Mistress Wilson allait se retirer discrètement, lorsque la jeune veuve la pria de rester.

— L'intérêt que vous me portez, madame, vous donne droit à connaître les infortunes de celle que votre présence et votre conversation ont si souvent consolée ; cette lettre est du gentilhomme dont je vous ai souvent parlé, le seul dont j'admette les visites; et, quoique le contenu soit de nature à aggraver mes chagrins, elle ne contient rien que je ne me fusse attendue à apprendre et que je n'eusse mérité.

— J'espère que cette personne n'a pas été inutilement sévère; et je suis certaine, ma jeune amie, que votre cœur est incapable de concevoir une offense grave.

— Je vous remercie, chère madame, pour l'opinion indulgente que vous avez de moi ; mais, si j'ai beaucoup souffert, je suis forcée de convenir que le châtiment est mérité, vous vous méprenez néanmoins sur l'origine de ma douleur actuelle, lord Pendennyss est incapable de faire personnellement de la peine à qui que ce soit, et moins encore à moi.

— Lord Pendennyss! s'écria Emilie surprise.

— Pendennyss, répéta mistress Wilson, serait-il aussi votre ami?

— Oui, madame; je dois tout à Sa Seigneurie, honneur, consolation , religion et même la vie.

Les joues de mistress Wilson se couvrirent de rougeur en apprenant ce nouvel acte de bienveillance et de vertu chez un jeune seigneur dont elle admirait depuis longtemps le caractère , et qu'elle n'avait pu encore rencontrer.

— Vous connaissez donc le comte? demanda mistress Fitz-Gerald.

— De réputation seulement, mais assez pour me convaincre qu'une personne aimée de lui doit être digne de son amitié.

La conversation roula quelque temps ainsi sur les qualités du comte, et mistress Fitz-Gerald la termina en avouant qu'elle n'avait pas le courage de commencer le récit de ses infortunes, mais que le jour suivant, si ces dames voulaient l'honorer d'une seconde visite, elle leur raconterait les événements principaux de sa vie et l'explication de sa reconnaissance envers lord Pendennyss. L'offre fut acceptée avec plaisir et les nouvelles amies se séparèrent.

— Nous n'entendons jamais parler de lord Pendennyss, ma tante, dit Emilie lorsqu'elles furent sorties, sans que ce soit à son avantage.

— C'est un signe certain qu'il le mérite, ma chère; il y a peu d'hommes qui n'aient des ennemis, mais nous n'en avons pas encore rencontré à l'égard du comte.

— Cinquante mille livres sterling de rente donnent de nombreux amis.

— Sans doute, mon enfant, et aussi beaucoup d'ennemis ; mais l'honneur, la vie et la religion sont des dettes que l'argent ne saurait créer, du moins dans ce pays.

Le jour même de cet entretien , M. et madame Jarvis et leurs filles arrivèrent à L.... en chaise de poste, et avec un fracas qui parvint aux oreilles de la famille , au moment où Jane venait d'accepter une première promenade en tête-à-tête avec le colonel, qui avait provoqué cette entrevue pour lui offrir son cœur et sa main. Jane , quoiqu'elle s'attendît depuis longtemps à cette déclaration, fut émue et demeura quelques instants sans répondre. Enfin elle lui dit en rougissant qu'il eût à s'adresser aux arbitres de sa destinée, dont elle n'ignorait pas du reste les dispositions bienveillantes à ce sujet. Le colonel fut obbgé de se contenter de ce demi -aveu, mais avant la fin de la promenade il put se convaincre qu'elle aurait autant de regrets que lui si ses parents refusaient leur consentement. Egerton paraissait enchanté. Une vie tout entière de dévouement ne saurait payer un si doux aveu. En rentrant, Jane alla se jeter dans les bras de sa mère et, cachant sa tête dans sou sein , lui rendit compte de la déclaration du colonel et de ses propres désirs d'y répondre favorablement. Lady Moseley, qui s'attendait à cette ouverture et qui s'étonnait depuis longtemps qu'elle ne lui eût pas été faite plus tôt, embrassa affectueusement sa fille et promit d'intercéder auprès de sir Edward, dont elle garantissait l'approbation. — Mais, ajouta-t-elle avec la réserve qu'elle eût dû prendre plutôt avant qu'après l'entretien , il est nécessaire de prendre des informations à l'effet de savoir si le colonel est un parti convenable pour vous , ma fille. Un entretien fut ménagé entre Egerton et sir Edward, qui avait été prévenu à l'avance et qui accueillit favorablement la demande, mais avec la réserve introduite par lady Moseley.

Dans la soirée, la famille Jarvis vint rendre visite à la résidence, et mistress Wilson fut frappée du singulier accueil qu'ils firent au colonel. Miss Jarvis se montra plus particulièrement inconvenanle à son égard et envers Jane, comme par une impulsion soudaine de jalousie et d'espoir déçu. M. Benfield reçut avec plaisir le meilleur des trois Jarvis qu'il eût counu. Miss Jarvis annonça qu'il devait y avoir le jour sui-

vant à L.... un bal qui romprait la monotonie du séjour et qui serait donné par les officiers do deux frég.iles à l'ancre dans le port. Cette nouvelle produisit peu d'effet sur les dames de la famille Moseley; mais leur oncle, désirant qu'elles acceptassent l'invitation que ses amis du voisinage ne manqueraient pas de leur adresser, elles consentirent à y faire acte d'apparition. Pendant la soirée , l'élonnement de mistress Wilson redoubla en observant qu'Egerton, dont les intentions à l'égard de Jane avaient été ouvertement déclarées, s'était rapproché de miss Jarvis et causait confidentiellement avec elle. Elle cherchait à en découvrir la cause, lorsque mistress Jarvis, interpellant Egerton, lui dit;

— Eh bien! colonel, je suis heureuse de pouvoir vous donner de fraîches nouvelles de votre oncle sir Edgard.

— En vérité, madame, répliqua-t-il stupéfait, j'espère qu'il se portait bien.

— Très-bien, il n'y a que deux jours... Son voisin M. Holt est venu lui-même nous informer de l'état parfait de la santé du baronnet.

Egerton ne répondit pas et bientôt après la famille du marchand se retira.

— John , dit Emilie en souriant, nous avons encore appris du bien de notre aimé cousin le comte de Pendennyss.

— Ma foi , ma tante , répliqua John , je vous conseille de conserver Emilie pour Sa Seigneurie , car elle l'admire presque autant que vous.

— C'est qu'en effet, si elle devait devenir sa femme, il serait nécessaire qu'elle eût de lui une aussi haute opinion que moi de mistress Wilson.

— Si la moitié seulement de ce que l'on dit de lui est vrai , reprit gravement Emilie, on aurait de la peine à ne pas l'admirer.

Mistress Wilson remarqua dans la physionomie de Denbigh, qui était appuyé sur le dos d'une chaise en face d'Emilie, un changement qui lui parut extraordinaire pour une cause si légère et qui lui fit craindre qu'il ne fût accessible à l'envie; il s'éloigna comme s'il craignait d'en entendre davantage, et resta plongé dans ses réflexions le restant de la soirée. On apporta les invitations pour le bal, et comme ce nouvel arrangement devait empêcher la visite projetée à mistress Fitz-Gerald, un domestique fut expédié avec une lettre pour remettre l'entrevue au jour suivant; Denbigh s'excusa de ne pouvoir accompagner les dames, craignant, dit-il, que sa gaucherie n'amenât quelques conséquences fâcheuses pour elles s'il s'aventurait de nouveau dans un bal.

Emilie, en montant dans la voiture de sa tante le lendemain, soupira lorsqu'il fallut se séparer de Denbigh à la grille de la résidence. Egerton était absent, mais il devait rejoindre la société dans la soirée.

Le programme comprenait une excursion en mer avec la musique militaire des marins des deux frégates, une collation; et pour le soir, un bal. L'un des vaisseaux était commandé par lord Henri Stapleton , beau et élégant jeune homme , qui , frappé de la beauté des deux sœurs, chercha à lier connaissance avec la famille du baronnet, et vint engager Emilie pour la première contredanse. Ses manières franches et distinguées plurent à toute la famille ainsi qu'à Mrs. Wilson ; eUe engagea une conversation animée avec le jeune marin, qui lui raconta ses expéditions et ses croisières sur les côtes d'Espagne. Dans la conversation, il vint à parler de lord Pendennyss, et à l'extrême satisfaction de Mrs. Willson , ces louanges furent enthousiastes pour le comte. Il connaissait aussi le colonel Egerton, mais plus légèrement, et ils renouvelèrent connaissance ensemble lorsque ce dernier entra dans la salle de bal. La soirée s'écoula , comme de telles soirées en général , dans la gaieté , l'insouciance des danses et les commotions électriques des cœurs , suivant les dispositions ou la chance des individus qui composaient la réunion.

Pendant que ses nièces dansaient, Mrs. Wilson , qui s'était rapprochée d'une fenêtre, se trouva auprès de deux hommes d'un âge mûr, qui passaient en revue et critiquaient les personnages à leur portée.

— Quel est ce gentilhomme à tournure militaire au milieu de nos marins?

— C'est le neveu et l'héritier de mon ami sir Edgard Egerton; il danse ici et perd son temps et son argent , quand sir Edgard lui a donné, il y a six mois, mille livres sterling, à la condition expresse qu'il ne quitterait pas l» régiment et ne tiendrait pas une carte dans sa main pendant un an.

— 11 est donc joueur ?

— A l'excès; c'est un triste garçon!

Leur conversation changeant de sujet, Mrs. Wilson rejoignit sa sœur, le cœur plein de tristesse et de dégoût pour l'homme qui cherchait à s'allier à la fille de son frère. Comme il en était temps encore, elle résolut de rendre compte à sir Edward de la conversation qu'elle avait involontairement surprise, afin qu'il prît les renseignements nécessaires pour s'assurer si le colonel était innocent ou coupable.

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